Archives de la catégorie ‘Rézo educ pop – international network’

Après 2 années de sommeil profond, ce blog publie à nouveau pour vous faire part d’une triste nouvelle : La Fédération des MJC en Rhône-Alpes nous a quitté. Le 8 novembre dernier, après une longue et terrible agonie, la justice a décidé d’arrêter les soins palliatifs et de débrancher les appareils qui la maintenait en vie. Elle s’est éteinte tranquillement dans la nuit, laissant derrière elle une belle histoire et quelques 200 associations plus ou moins endeuillées.

Bande originale de l’article : l’Officier Zen, évidemment, et puis aussi les Amis d’ta Femme, comme tous ces groupes qui ont fait la légende alternative des MJC version libertaire, juste pour se mettre dans l’ambiance… Ensuite, pour commencer la lecture, je conseillerais plutôt une ambiance dub militant copyleft, avec le Dubamix Classwar, suivi d’une série Ibrahim Maalouf, avant de clôturer sur les Zoufris Maracas, pour boucler la boucle entre les 90’s et aujourd’hui… Bonne lecture  🙂

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De cette fédération il y aurait beacoup à dire, néanmoins je ne vais pas relater toute l’histoire, ni même toute la fin, qui fut sordide et interminable, mais simplement vous faire part des quelques considérations que ces 2 années passées en son sein m’ont inspirées.

Cet article sera âpre et amer, comme le goût qui me reste quand je repense à ces derniers mois. Bien loin de moi l’idée de cracher dans la soupe, tirer sur le corbillard, ou autre ingratitude, mais je suis en colère quand je vois la façon dont tout cela s’est joué. Dont tout cela se jouera encore, ici, ailleurs, partout où les enjeux complexes d’une époque troublée ne sont ni compris ni analysés. Ce qui vient de se passer n’est pas nouveau et se reproduire de façon certaine, pour nous, pour d’autres, alors je voudrais alerter, à ma façon. Camarades et collègues des Centres Sociaux, de la FMJBF, du Réseau Contact-2103, du Scoutisme ou même de la MIETE, ceci risque de vous concerner, peut-être même plus vite que vous ne le pensez…

Mon statut complet était Animateur Territorial Ain, Rhône et Métropole de Lyon, et comme il s’agit de la Fédération Régionale des Maisons des Jeunes et de la Culture en Rhône-Alpes, on peut dire que j’étais AT01/69-FRMJCRA, ça calme ! Mais puisque deux années dans cette organisation ne m’ont pas laissé le temps de dépasser le stade du « jeune chien fou », de « l’anar de service » et autres jugements lapidaires qui m’ont été adressés, je vais donc rester dans ce rôle, le temps d’un pamphlet. Cet article ne fera pas plaisir à tout le monde, et l’on me jugera sans doute dur et partial. Chacun-e s’arrange avec sa réalité. Voici un point de vue que l’on trouvera peut-être extrême ou trop radical, sachez cependant qu’il est plus largement partagé qu’on ne le croit…

logo-fede-coulDonc, la Fédé est crevée. Vive la Fédé ! Vive les bénévoles qui n’ont pas su la sauver ! Vive les salarié-es qui n’ont pas su s’imposer ! Vive les autres, celles et ceux qui l’ont regardé agoniser, sans rien dire, voire, en quelques mairies austères et autres temples du cynisme politique, en se frottant les mains…

La Fédé, c’était pourtant la plus grosse de France, avec ses 180 et quelques associations adhérentes (fin 2015), MJC implantées dans la région, Union Départementales et autres. Lorsque je suis entré, il restait une petite centaine de salarié-es, et ça sentait déjà fortement le sapin. Très vite, je me suis aperçu que nul ne se faisait trop d’illusion, que pour pas mal de collègues l’enterrement était inéluctable et que seule une minorité sans pouvoir réel avait l’intention de se battre pour sauver ce qui pouvait encore l’être. D’ailleurs, j’y ai cru à ce sauvetage, et je me suis engagé avec cette minorité. Nous avons tenté la révolution, proposé quelques lendemains chantants, ils ont été violemment rejetés. Pour ma part, tout s’est joué lors de l’Assemblée Générale Extraordinaire du 5 mars 2016. Le scénario de sortie par le haut que nous proposions, non content d’être largement battu, a de plus été catégoriquement refusé par l’ensemble des représentants. Ce NON dépassant les 80% m’a fait prendre conscience à quel point notre mouvement n’en était plus un ! Nos administrateur-ices et représentant-es ont largement voté pour un second scénario, celui du repli sur soi, mesquin, sans envergure, certainement pas viable à long terme. L’idée d’un ambitieux renouveau était donc abandonnée, sans scrupule, par de nombreux partis en présence. Nous avons choisi le morcellement, le nombrilisme local et la rétractation, en accord, finalement, avec cette société que nous prétendions transformer.

Mais trêve de circonvolutions, rentrons dans le coeur du sujet.

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Cette situation est révélatrice d’un changement de position dans l’échelle sociale. Quand la gauche de gouvernement nous avait à la bonne et nous estimait, quand même la vieille droite gaulliste reconnaissait notre utilité dans la médiation, tout allait bien. Maintenant nous sommes trahis. De la même manière que le PS a trahi les classes populaires, nous avons avons perdu sa protection. Celles et ceux d’entre nous qui rêvaient d’ascenscion sociale et d’embourgeoisement, qui se voyaient en patron-nes de PME et glissaient déjà leurs orteils dans le confort de la classe dominante en sont pour leurs frais. À peine une génération de directeur-ices a-t-elle pu profiter de cette illusion pantouflarde : La belle maison bien lotie, la consommation et les loisirs, l’accès aux salon dorés, aux loges VIP, aux confidences des maîtres… Et soudain la chute ! La fin du rêve. Les plus expérimenté-es partent en retraite avec la prime au camping-car, et les autres réalisent la triste réalité qu’il leur faut désormais subir : terminée la cogestion des politiques locales, les édiles n’en veulent plus. Désormais il faudra choisir…

SOIT > Marcher dans le sens du Marché, devenir boutiquiers de loisirs, gérer les MJC en bon pères de famille (modèle patriarcal oblige) et faire fructifier le patrimoine au gré des modes et des lubies de la clientèle (badminton, zumba, manga, etc). Je parle au futur mais cela est déjà très répandu au sein du réseau. On me demande des exemples ? Métropole de Lyon, une association située dans une banlieue riche, vieillissante, et qui dispose de moyens conséquents ; Une Maison des (plus tout à fait) Jeunes et de la Culture de luxe, où il n’y a pas d’action jeunesse car cela coûte trop cher, ne rapporte rien, mais l’association n’a aucun scrupule à cumuler les kilos euros sur ses comptes, et les vieux grigous du conseil d’administration viennent vous expliquer à quel point ils sont fragiles… Autre exemple ? Deux MJC, voisines, deux quartiers de l’hyper-centre lyonnais, honorablement dotées par la Ville, tout à fait bien situées, bénéficiant d’une population hétérogène. Tout irait pour le mieux mais ces associations sont trop importantes pour daigner s’abaisser au niveau de la moyenne fédérale. Leurs directeurs ne participent pas aux réunions de réseau, il en va de même pour les salarié-es, et lorsque vous avez entendu leurs représentant-es parler de rentabilité économique en réunion, vous vous demandez si ce ne serait pas plus militant d’aller travailler à la Chambre de Commerce… Encore un ? Cette MJC dont je tairai le nom, par pitié envers ce président qui m’expliqua qu’il était normal que le Maire fasse sauter le poste de la directrice, puisque celle-ci n’étaient pas foutue de rentabiliser le secteur d’activité, et qu’encore une fois, une très surnuméraire énième fois, le secteur jeunes coûte trop cher…

SOIT > Rester militants, choisir le camp des opprimé-es et faire de l’éducation politique là où ça fait mal… Désolé, je n’ai pas d’exemple… Ou plutôt si, plusieurs en réalité, de petits exemples sans envergure, discrets, sans bruit, des animateurs et des coordinatrices, des chargées d’accueil et des techniciens du spectacle, qui jour après jour font vivre envers et contre leurs CA les valeurs d’une éducation permanente, critique et citoyenne. Permanente parce qu’illes s’acharnent, et qu’après toutes ces années on reconnaît enfin la pertinence du métier [bien qu’on s’entête à le décridibiliser dans le même temps, mais ceci serait l’objet d’un autre article ! NDA], ce qui me permet au passage de rétablir une petite vérité : Non, les salaires ne sont pas si bas qu’on ne le dit dans l’Animation, en tout cas pas pour les permanent-es au-delà de quelques années d’ancienneté – et après 7 années reconnues, mes idemnités chômage sont encore plus élevées que le salaire d’une amie titulaire d’un doctorat et chargée de mission dans le secteur privé ; Critique parce que ce sont les véritables médiateur-ices du débat social au quotidien (« Non madame, les refugié-es ne touchent pas d’allocations supérieures aux vôtres ») ; Citoyenne parce qu’en organisant ces débats, en les rendant toujours plus riches et fructueux, illes en viennent ensuite à les porter dans l’espace public, ce qui constitue la base de toute action se revendiquant de la citoyenneté (porteurs de parole, wiki de quartiers, expositions communautaires, etc). Pour la classe ouvrieuse des MJC, tout se passe en direct, au jour le jour. Nul besoin de tartiner des pages et des pages de grands discours, c’est dans l’action qu’illes font vivre le mouvement. Dit autrement : lent et long travail pédagogique de conscientisation, tout cela n’étant pas limité à de pauvres mots sur un projet, mais concret, mise en oeuvre et porté, bien souvent par des salarié-es aux conditions plus qu’aléatoires.

À ce propos, nouvelle parenthèse : qu’on ne se méprenne pas lorsque je dis que les salaires sont corrects dans l’animation, je ne parle que d’une minorité qui a la chance d’avoir un vrai contrat, de développer un vrai métier et pour celui ou celle-là seulement, la situation est digne. Pour les autres : jobs à court terme, contrats précaires, inégalités salariales, stages de merde… Voilà le lot commun de l’emploi associatif. Fin de la parenthèse.

Revenons à nos militant-es du quotidien. On me dira que sans leur hiérarchie, sans les élu-es associatifs, les bénévoles, ce personnel ne serait rien. Heu… On parie ? Faites une expérience : enlevez les bénévoles d’une MJC pendant une semaine, observez, est-ce que ça tourne, est-ce que la baraque est toujours ouverte ? Maintenant enlevez les salarié-es. Que se passe-t-il ?

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On me dit encore qu’il serait impossible d’évaluer les impacts réels de tout ce travail sur la société. Il n’y a pourtant pas, je pense, 36 façon de mesurer les effets de la conscientisation, c’est à dire de savoir si l’accompagnement d’une population donnée, en terme d’éveil culturel et de critique sociale se traduit par la mise en oeuvre d’actions véritablement citoyennes portée en place publique. Je n’en connais qu’une, c’est d’écouter les grondements du pouvoir en place. Simple : tant que nous ne perturbons pas celui-ci, il reste coit et nous laisse faire oeuvre de distraction pour les pauvres gens. Mais s’agit-il de le remettre en question, d’interroger ses dérives et d’énoncer les arrangements discrets et profitables entre petits barons locaux, et aussitôt les voilà qui s’écrient, qui s’alertent et mettent en branle la machine à broyer le peuple.

Tant que nous jouons son jeu, dans un espace de liberté d’expression arrangeante, civile et responsable, tant que nous ne sommes pas vraiment dans le camp des pauvres et que nous acceptons, dociles, les subsides qu’il daigne nous octoyer, le pouvoir nous trouve amusant-es, de bonne compagnie, et même utiles, notamment pour canaliser les colères de la jeunesse révoltée. Mais voici qu’il n’a plus besoin de nous. Nous ne l’intéressons plus car nous passons de mode. Nous nous figeons dans un monde où le changement permanent devient la norme. Nous sommes de plus en plus constitué-es, nous réclamons toujours plus d’institutions, de stabilité, de confort, à des financeurs qui sont pour leur part de plus en plus acquis à l’inconstance du dogme ultra libéral. En un mot, nous demandons toujours plus à des gens qui voudraient nous donner toujours moins.

À cela quelles réponses apporter ? Il y a d’un côté les traditionnalistes, les constant-es, les crédules oserais-je dire, qui pensent qu’à force de négociations mesurées illes obtiendront gain de cause. Qui espèrent encore en la vieille norme qui les vit grandir il y a 20 ou 30 ans et se disent qu’après la crise… Après la crise ? Laquelle ? Illes sont convaincu-es que s’accrocher, tenir bon, rester fidèles à leurs principes, finira par payer, que le vent tournera et que ça repartira, tatata…

Puis il y a ceux et celles-là, ensuite, qui ont senti le vent tourner et qui ont déjà modifié leurs fonctionnements en conséquences. Illes s’adaptent, comme illes peuvent, avec plus ou moins de remords, et font du management éclairé leur projet de structure. Illes vont chercher l’argent là où il est, ne se posent pas trop de cas de conscience mais affichent tout de même quelques vagues commissions participatives et autres jardins partagés pour se démarquer de la concurrence purement commerciale.

Et il y a, enfin, tout à fait à la marge, quelques enragé-es qui refusent d’entrer dans la danse. Illes s’acharnent dans la lutte, s’opposent, résistent, et ce faisant s’épuisent, s’isolent et se découragent à mesure que leurs forces vives se délitent… Un salut à vous , camarades ! Tout ce que vous gagnez n’est que reconnaissance d’estime. On vous apprécie de loin dans le milieu, on vous trouvent inestimables, car vous contribuez à la légende, mais on ne vous soutiendra pour rien au monde car il y aurait trop de risque à s’attirer les foudres d’un potentat local ou d’un arbitre ministériel. La solidarité a ses limites ! En attendant de vous voir abattu-es en plein vol, comme les oiseaux de passage que vous êtes, on compte ses subs en affichant au public de grands paravents de belles valeurs bien saines.

Assez de se cacher derrière les valeurs !! Tout le monde a des valeurs, même les pires salopards de l’Oligarchie ne jurent que par leurs valeurs. Mais peut-on donner nos valeurs à manger ? Peut-on payer en valeurs l’assurance du minibus et le salaire de la comptable ? Enfin, nos activités, qu’elles soient hebdomadairement lucratives ou évenementielles à perte, se remplissent-elles pour les valeurs dont nous prétendons les habiller ou pour la richesse de leurs contenus ? Plutôt que des valeurs, si nous avions des idées ? En d’autres termes : cesser de se payer de mots là où seuls les actes parlent.

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Tous les rapports convergent : là où les gens, le peuple pour ceusses que ce mot ne met pas dans l’embarras, sont de plus en plus instruits, de plus en plus critiques vis à vis de la société, et en demande de plus en plus forte de changement, nous nous contentons de développer quelques jardins partagés, des chorales bien-pensantes qui reprennent de vieux chants révolutionnaires sans y voir la moindre contradiction, des tremplins amateurs où nous célébrons benoîtement l’idéologie dominante à longueur de chansons insipides reprises par des adolescent-es cloné-es… Et bien sûr, d’enrober tout cela avec de grandes déclarations pleines de valeurs et d’universalité… Ah ! Nos fameuses valeurs… Définition de la valeur, svp ? Attention, pas la vieille valeur marxiste, austère et surrannée, non, je demande qu’on me définisse la valeur actuelle, celle du magazine éponyme, celle qui sonne bien creux, celle qui gueule en bourse, celle qui se gonfle jusqu’à la démesure et ne représente plus rien dans le monde réel… j’en ai vu des valeurs bien proprêtes, gentiment alignées dans les projets des MJC : « solidarité » surtout avec qui peuvent payer ; « accueil » ouvert surtout quand les gens sont au travail ; « vivre ensemble » mais chacun dans sa petite salle d’activité, sans déborder des horaires attribués ; « épanouissement » mais peut-être celà voulait-il dire « soyons des fleurs » ? Et quid du développement personnel, recuît à toutes les sauces façon MJC, pour finalement ne développer que l’individualisme et la culpabilité. Chaque cours de « bien-être » qui ouvre, c’est un peu de nos forces collectives qui s’éteignent. Sommes-nous seulement conscient-es du mal que nous faisons avec ces saloperies ? Tout un système cherche à masquer la réalité sociale. Les gens souffrent au travail ? c’est à cause du stress ; il y a de plus en plus de surmenage ? les individus doivent apprendre à mieux se gérer ; de plus en plus de présentéisme au bureau ? ces gens n’ont pas assez de défis personnels à relever, etc. Jusqu’à saturation ! Que l’organisation collective et le partage puissent être porteurs d’une forme d’épanouissement bien plus désirable semble avoir totalement disparu de nos perspectives…

Signe des temps : je me souviens, ado, quand la MJC de St Chamond ouvrait ses portes aux travailleur-euses en lutte venu-es préparer une manifestation, prêtait ses salles aux lycéen-nes en grève ayant besoin de se réunir avant une rencontre avec le Délégué Régional, aux immigré-es souhaitant accéder à l’alphabétisation… 20 ans plus tard, j’assistais consterné à l’Assemblée Générale de la MJC de Petitbourg-sur-Morneplaine, lors de laquelle la présidente expliquait très sérieusement qu’il ne pouvait pas y avoir d’action culturelle portée par l’assocation car cela n’était pas son rôle, que d’autres associations étaient déjà subventionnées pour ça et qu’il valait mieux se concentrer sur les activités rentables (céramique, gym douce et reliure)… J’imaginais André Philippe, mortifié dans sa tombe, s’arrachant les phalanges distales…

Voilà donc ce que nous sommes devenu-es ? De pauvres marionettes sans libre arbitre dont la seule ambition serait de jouer le jeu du pouvoir ? Depuis des lustres nous sommes devenu-es les relais utiles du captitalisme : aucune réforme sociale, aussi douteuse qu’elle soit, que nous n’ayons suivi sans broncher. La dernière fois qu’on a vu les MJC dans la rue, je veux dire, ensemble, groupées, visibles et revendicatrices, c’était pour la bataille des retraites, en 2010. Et avant, et depuis ? Nib, que dalle, néant, le Grand Wallou. Les MJC ne manifestent pas, ne protestent jamais, elles ne sont, paraît-il, pas là pour ça. Quant un syndicat demande une salle, on lui explique que la MJC ne fait pas de politique. Quand un groupe de jeunes demande une salle, on lui rétorque qu’il n’y en a pas de disponible. Quand une association solidaire demande une salle, on lui présente la facture… Et quand on se retrouve entre MJC, on a plein de belles salles toutes équipées, et on se demande pourquoi la population ne veut plus les utiliser.

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J’en ai vu des ces grandes messes, où la noblesse et le clergé des MJC se réunissait, 2 à 3 fois l’an, pour se regarder le nombril tout en cherchant dans ses propres miasmes les raisons d’un tel désengouement. Il y avait dans ces rassemblements quelques parfums de lucidité, noyés sous les mantras d’une bien-pensance incapable de comprendre le désaveux populaire. On y organisait de belles tables rondes, avec forces intervenants charismatiques, qui débouchaient ensuite sur des débats, puis des ateliers, des words-cafés, des forum ouverts… le tout condensé sous formes de minutes joliment tournées, résumés synthétiques, petits journaux humoristiques, clips vidéos, etc. Tout ça pour redire encore et encore les mêmes âneries. Des discours parodiques, des chartes hypocrites… Souvenez-vous, n’oubliez jamis la Convention de Strasbourg, quand 2000 jeunes de France et d’Europe se sont rassemblé-es dans le Parlement Européen. C’était fort, c’était beau, et de cette immense énergie vitale, on a fait une mauvaise blague. À ces jeunes on a demandé de voter, sans les leur expliquer, des propositions vagues et insipides. « Faisons humanité ensemble », d’accord ou pas d’accord ? Attends, je réfléchis – Non, pas le temps, vote ! Proposition suivante: « Nous nous rapprochons de l’éducation nationale » – Euh, non, pas d’accord ont dit les jeunes ! – Pas grave, on s’en fout, on a déjà signé un accord pour vous permettre de vous enrôler gratuitement, d’ailleurs, voici un discours de la ministre, enregistré la semaine dernière, qui vous félicite pour la réussite de ces trois jours de construction collective… Et puis il y a eut l’Appel de Strasbourg, et puis… Non, sérieusement, de qui se moque-t-on ?!

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Tout cela est bien triste, et le pire, c’est qu’il va falloir malgré tout défendre les MJC, ou tout ce qui s’en approche, pour la simple et bonne raison que ce qui nous attends derrière est bien pire. Il va falloir se battre pour sauver ces lieux d’échanges, qui font malgré tout ce qu’ils peuvent pour tenter d’exister un peu, et qui vont peut-être disparaître du fait de leur propre inertie. Il va falloir se battre et inventer les nouveaux modèles, les nouvelles structures, celles qui feront rêver à nouveau. Sommes-nous encore capables d’inventer la formule qui réconciliera Nuit Debout, la CGT, Scicabulles et TEDx ? Je pense que oui, que nous avons ces ressources, qu’elles existent même déjà un peu, d’une certaine manière, quand on observe le bouillonnement interculturel, le délicieux bruit des utopies qui partouzent, dans des maisons qui tiennent encore leur rôle et qui inventent demain (spéciales dédicaces aux aminches du Collectif Salarié-es Associatifs, aux collègues de SUD MJC, aux camarades de manifs, etc).

Il y a des voies, des pistes, parfois de fines traces que seuls les Stalkers de l’Interzone seront capable de suivre, mais il y a de l’espoir. La Capitalisme n’en a pas fini de s’avachir sur lui-même, et il nous est impossible de savoir quelle forme prendra le prochain système, ni quand, ni comment il s’imposera. En attendant, il nous est possible, souhaitable, indispensable de penser l’après. Tant que nous tiendrons, il y aura de l’espoir pour tous les corps militants (syndicats, ong, lanceurs d’alertes, scientifiques, activistes, etc), car nous sommes le liant qui les fédère. Sans nous, chacune des forces progressiste serait bien en peine pour s’unir aux autres. En tout cas, c’est comme cela que je vois notre rôle, et c’est en cela que les associations d’éducation populaire méritent un avenir. D’ailleurs, lorsque nous avons tenter de sauver la Fédé (qu’elle repose en paix), je m’étais pris à l’exercice et avait rédigé, tout seul dans mon coin, quelques propositions. Je pensais les diffuser, mais voyant la tournure que prenaient les choses, j’ai préféré ne pas ajouter d’huile sur le feu… Peut-être aurait-il fallut… En tout cas, voici en pièce jointe à cet article, ma proposition « nvd_contribution_x« , dans le cadre de la Démarche Nouvelle Donne Pour Sauver la Fédé (la DNDPSLF !), vous me direz ce que vous en pensez, les aminches.

Alors voilà, hier une fédération s’est éteinte. Elle a rêvé si haut, lutté, si sûre de ses idéaux, que sa capitulation est honteuse, sa chute même pas drôle ! Cette défaite du fédéralisme pourrait servir de leçon à tous les réseaux partenaires, aux mouvements de jeunesse qui se cherchent un horizon, aux collectifs en mal de reconnaissance, aux assos culturelles sans le sous. Nous devrions en tirer les enseignements pour résister ailleurs, sur d’autres fronts qui ne manqueront pas d’advenir. Les MJC sont toujours là, les maisons accueillent, ouvrent leurs portes, pour quelques temps encore, et déjà elles se réorganisent en nouveaux réseaux. Mais que ceci semble précaire tant cela est déjà vu, déjà circonscrit, déjà battu !

À celles et ceux qui voudraient explorer de nouvelles routes, j’envoie cette invitation : Nous sommes myriades, nous tenons quelques places fortes, bases arrières de nos élucubrations politiques, laboratoires de nos utopies éducatives, campements sauvages de nos hordes voltées… Rejoignez-nous !

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Pour aller plus loin :

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Et maintenant je fais quoi ??  Cf >>> Camp Joubert

Mais surtout, comme ça fait plaisir de vous retrouver, j’espère continuer à publier très prochainement…

Bon baisers de ,

à +

Π

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Painel.Paulo.FreireVoilà, nous y sommes enfin, dernière étape de ce voyage à travers l’éducation populaire, l’Instituto Paulo Freire (aka IPF), à São Paulo. Après tout ce temps passé à la rencontre des initiatives locales, ces petits groupes dont on ne parle quasiment jamais, il m’a semblé intéressant de conclure sur une vision plus large, plus théorique. Me trouvant au Brésil, je ne pouvais décemment pas passer à côté de Paulo Freire, qui est l’un des théoricien les plus importants dans le domaine des sciences de l’éducation. Auteur d’une trentaine d’ouvrages (dont seulement quatre traduits en français, la chouma les éditeurs !), militant de terrain infatigable, conférencier voyageur, homme politique, l’individu a laissé derrière lui une œuvre riche et une mémoire vivante, dont nombre d’entre nous s’inspirent encore aujourd’hui. De Porto Alegre à São Paulo, je suis donc remonté vers le nord en ayant un seul objectif en tête : rencontrer les gens de l’Instituto Paulo Freire, premier du nom, la maison mère en quelque sorte, au moins l’équivalent de la Mecque pour un pèlerin dans mon genre.

Le contact avait été pris quelques temps plus tôt et j’étais attendu. Comme l’échange d’emails avait eut lieu en anglais, j’avais préparé mon interview dans cette langue. Trois jours avant le rendez-vous, Fernanda, mon interlocutrice, m’annonce que je serai reçut par Lutgardes Costa Freire, le fils cadet de Paulo et Elza Freire, qui parle couramment français depuis qu’il a passé 10 ans en Suisse. Plus qu’une simple entrevue, celui-ci me propose une visite de l’Institut suivi d’une discussion ouverte, ce qui ne saurait me faire plus plaisir. Le jour dit, j’arrive pile à l’heure et sitôt mon badge d’accès épinglé, nous voilà en train de déambuler dans les couloirs du bâtiment. Je suis assez impressionné par les archives. Une première bibliothèque où sont réunis les livres du maître, pour l’essentiel, puis une seconde, comprenant les ouvrages de référence dans des domaines tels que la pédagogie, la politique, philosophie, sociologie, et j’en passe, ainsi que les écrits des intellectuels proches de l’Institut. Une vitrine regroupant quelques objets ayant appartenu à Freire, des bureaux, des salles de classe, de conférence, et un lieu de réunion où trône une grande table ovale, entourée de livres.

Sur la table: Circulo de cultura

Sur la table: « Circulo de cultura »

Sur le bureau du maître, son Lénine et son Christ

Sur le bureau de Freire, côte à côte, Lénine et le Christ

La visite terminée, nous nous installons pour démarrer l’entretien. Pour vous faire une idée de la parole de Lutgardes, je vous propose de commencer par cet extrait, retranscris directement depuis l’enregistrement du début de l’interview.

« Alors pourquoi est-ce que les gens continuent à lire mon père ? D’abord parce que c’est justement actuel et d’une autre part parce qu’il fascine, d’une certaine façon, le lecteur. C’est à dire il a une façon d’écrire, une façon de parler qui engagent la personne dans ce sens, dans cette lutte pour une libération, et je crois que c’est ça qui est le plus engageant. […] On a envie de s’engager, de faire quelque chose, de bouger. Pour moi il n’y a pas d’éducation populaire sans mouvement populaire. Ça d’abord. Il n’y a pas d’éducation populaire style Don Quichotte, c’est à dire que les gens ont besoin de se réunir. Soit dans une ville, soit dans une périphérie, soit dans un état différent. Donc l’éducation populaire doit aussi dans un certain sens, je crois que mon père dirait ça, apprendre avec l’éducation traditionnelle. Mais cela ne veut pas dire d’être d’accord avec la façon dont l’éducation traditionnelle travaille l’éducation, mais de pouvoir apprendre avec l’éducation populaire pour pouvoir mieux la maîtriser et donc pouvoir mieux la combattre. Parce que comme il dit dans la Pédagogie des Opprimés, ce ne sont pas les oppresseurs qui vont libérer les opprimés, ce sont les opprimés qui vont libérer les oppresseurs. Donc quelle est notre devoir, notre position ? Nous devons aider les opprimés à se libérer pour qu’ils puissent libérer les oppresseurs. Et nous devons faire très attention pour que les opprimés ne deviennent pas de futurs oppresseurs. Et ça me paraît la chose centrale dans la pensée de mon père, ce qui le rend toujours actuel, parce que aujourd’hui l’oppression continue d’une façon ignoble. Dans le monde aujourd’hui il y a tout à fait la possibilité d’avoir des gens sans faim, d’en finir avec la faim dans le monde, n’est-ce pas, d’en finir avec les injustices. Mais la politique, et c’est justement un autre aspect de ce que dit mon père, que l’éducation est politique, donc la politique ne permet pas ça. Donc nous devons lutter, et je trouve que c’est une des facettes de l’éducation populaire, c’est de lutter justement dans cet aspect politique pour améliorer les conditions de vie des opprimés.[…]

Pour moi le travail que je fais et qui je crois s’inscrit dans celui de l’Institut, c’est de parler avec les gens, surtout avec les éducateurs qui sont dans les périphéries. Les éducateurs les plus pauvres, parce que les professeurs brésiliens gagnent très très peu, et plus jeunes sont les élèves, moins bien payés sont les professeurs. Ce qui est un désastre pour notre société en tant que tout, parce que on n’a pas besoin d’être sociologue, comme je suis, pour dire que tout pays doit investir dans l’éducation, que si on n’investit pas dans l’éducation, ce pays n’aura pas de futur. Alors quel est mon rôle, ici, quel est l’objectif de L’Institut ? C’est bien sur de travailler avec cette notion globale, avec cette notion du globe terrestre, de toute la société, de travailler la question de la nature, de l’écologie, de tout ça, mais c’est aussi de travailler avec les gens les moins favorisés, ces gens qui viennent me chercher ou qui viennent chercher dans l’Institut quelqu’un qui puisse leur donner de l’espoir, quelqu’un à qui ils arrivent et ils disent « écoute, ma vie c’est comme ça je travaille comme ça et je continue dans une situation difficile, complexe, qu’est-ce que je fais ? » Donc j’essaye de conseiller ces gens pour qu’ils puissent continuer leur travail, parce que parfois ils se sentent tous seuls. Justement, comme je disais avant, il n’y a pas d’éducation populaire sans mouvement populaire, donc ce que je dis à ces gens c’est « Parle avec les autres éducateurs, parle avec les autre éducatrices, parle avec les gens qui travaillent avec toi, essaye de convaincre ces gens, essaye de te réunir avec eux et de résoudre les problèmes que vous avez et de changer l’école, de parler avec le directeur… » Parce que notre éducation est encore très verticalisée, très machiste. Les femmes gagnent moins que les hommes, les noirs gagnent moins que les blancs, et les noirs sont la majorité de ce pays, nous sommes un pays où la majorité de la population est noire. Donc c’est absurde, n’est-ce pas, nous vendons une image qui dit « non, nous ne sommes pas racistes, nous sommes cordiaux, nous recevons tout le monde avec les bras ouverts. » C’est pas vrai, tout ça c’est de la démagogie ! […]

Nous travaillons avec tout le monde, nous recevons tout le monde, nous ne faisons pas de tri. Évidemment que quelqu’un qui a une vision disons autoritaire, ne va pas rester très longtemps ici. Mais généralement le centre reçoit des éducateurs, des professeurs, des sociologues, des étudiants, et des gens du monde entier : Afrique, Japon, États-Unis, Angleterre, Europe, etc. Parce que mon père était très connu, dans chaque pays où il était invité, il a laissé quelque chose, un souvenir, une trace. […] Même le gouvernement actuel, avec Dilma, a considéré mon père comme le patron des éducateurs du XX siècle… Mais pour moi ça ne suffit pas. D’accord, il a été un grand penseur, mais il faut le mettre en pratique, il faut travailler Paulo Freire. Dans cette brèche où le mouvement populaire peut travailler, dans cette ouverture, ce milieu entre ceux qui sont de l’éducation traditionnelle et ceux qui sont dans la pire des situation. Le mouvement populaire doit se joindre aux plus pauvres pour qu’ils puissent s’épanouir et avoir une vie différente. Paulo Freire disait « la conscientisation, c’est justement le moment où l’analphabète découvre qu’il a la possibilité de changer le monde. » […]

– Parlons international. L’institut est au centre d’une réseau, comment fonctionne ce réseau ? Peut-on dire qu’ici, à SP, c’est un peu la maison mère qui pilote les autres ?

– Non chaque Institut est indépendant, mais ils maintiennent le contact avec nous. Il y a un réseau, par internet, qui relie ces gens, et tous les deux ans nous nous rencontrons quelque part dans le monde et nous parlons de nos activités en cours, ce que nous sommes en train de faire… Et nous commençons à réorienter le trajet que nous faisons ensemble. Nous réfléchissons sur notre pratique, ce qu’il y a de nouveau, ce qu’on peut changer, qu’est ce que Paulo Freire dirait aujourd’hui, de réfléchir sur ça. Nous participons aussi aux Forums sociaux mondiaux, dont nous sommes un des organisateurs. Mais ici ce n’est pas le centre de décisions, juste nous. »

Pendant ce temps, à Rio de Janeiro...

Pendant ce temps, à Rio de Janeiro…

C'est occupé !

C’est occupé !

Ici, c’est à dire l’immeuble de trois étages qu’occupe entièrement l’Institut, à deux ou trois bureaux près. Dans ces locaux travaille un personnel à géométrie variable, selon les périodes et les chantiers en cours. Lutgardes fait partie de l’équipe permanente, ainsi que Fernanda, la charmante assistante de direction que je rencontrerai brièvement sur la fin, de même que Sonia Couto, qui dirige la structure (entre autres nombreuses missions) et Francisca Pini, la coordinatrice des programmes pédagogiques, également activiste politique impliquée notamment dans le mouvement des droits humains au Brésil. Je n’ai pas eut l’occasion de rencontrer les autres membres de l’équipe, différents coordinateurs de projets et intervenants qui portent l’effectif actuel à une douzaine de personnes. Au regard de l’ensemble des projets portés par l’Institut, ce nombre semble assez insuffisant. Lorsque je questionne Lutgardes sur une éventuelle évaluation quantitative de leurs travaux, il explique l’absence de statistiques officielles, tout en évoquant le chiffre de 500 personnes, environ, formées chaque année à l’IPF. Ce à quoi il faut ajouter les nombreuses visites et sollicitations diverses (accès aux archives, prêt de documents, interventions, etc), manifestant un fort intérêt pour le travail de l’Institut. Il semble pourtant que cela ne soit pas suffisant. Lutgardes regrette, par exemple, qu’il n’y ait pas plus de contacts avec les organisations militantes radicales. Alors que le Brésil connaît une vague de mouvements sociaux (manifestations, occupations de chambres municipales, etc), il souhaiterait travailler plus souvent avec les mouvements populaires de terrain. Un autre constat, c’est celui du manque de contact direct avec le public des quartiers les plus pauvres. Entièrement pris par la vie quotidienne de l’Institut, l’équipe n’a ni le temps ni les effectifs ni les moyens d’intervenir là où il y aurait pourtant le plus besoin.

Ainsi, Lutgardes évoque l’époque où plus d’une centaine de personnes travaillaient avec l’Institut, tout en m’expliquant que cette forte diminution est essentiellement due aux aléas des financements. En effet, L’IPF ayant un statut associatif assimilé à celui d’une ONG, la récente décision du gouvernement brésilien de supprimer les aides aux ONG pose un sérieux problème. Cet arrêté a été pris suite à des constats de détournement massifs de l’argent public, et donc vise à lutter contre la corruption, mais pour les organisations comme l’IPF, ce fut un coup dur qui a marqué le début d’une période de conflit avec le gouvernement brésilien, ainsi que le municipalité de São Paulo, pour des raisons similaires. Cet arrêt soudain des subventions publiques gouvernementales, dont dépendait principalement l’IPF, a forcé le conseil d’administration à diviser l’effectif par dix ! Un serrage de ceinture lourd de conséquences : à la suite du plan social draconien, l’Institut a aussi dû aller chercher d’autre sources de financement, parfois difficiles à avaler pour certains militant, comme cette enveloppe de Petrobras (principale compagnie pétrolière brésilienne) pour mettre à jour la bibliothèque et les archives.

Pas facile, dans ces conditions, de promouvoir la nécessité de l’éducation populaire, et l’IPF a beau avoir fortement réduit la voilure, Moacir Gadotti le président d’honneur, fondateur de l’Institut et ami proche de Paulo Freire, craint de nouvelles défections. Mais il faut continuer, contre vents et marées, toujours avoir une vision nouvelle, un nouvel élan, des chantiers à venir…

L'éducation aux éducateurs !

Et si les éducs faisaient les lois ?

L’entretien se déroule et nous abordons des considérations plus politiques. D’après mon interlocuteur, l’éducation populaire doit minimiser les inégalités sociales. Améliorer la vie des plus pauvres en les aidant à se construire de conditions de vie plus digne est une priorité, et pour cela une convergence des luttes lui semble indispensable. Lutgardes voit d’ailleurs d’un bon œil les protestations en cours. Il pense que les jeunes sont en train de conquérir le pouvoir pour un meilleur système, ce qui est relativement inédit dans le pays. Avec Lula, le Brésil a avancé de façon plus assistentielle qu’idéologique. La révolution du Parti des Travailleurs a été pour le peuple, mais sans lui. Il est temps de passer à une autre étape, où les communautés deviendraient plus autonomes dans la gestion de leur quotidien. Cette problématique n’est d’ailleurs pas réduite à l’échelle nationale. « Partout dans le monde se pose la question essentielle du droit à la vie de chaque citoyen. Les gens réalisent qu’ils ont des droits, on ne peut plus continuer à exploiter les peuples de cette façon, quel que soit le système. Avec les successions de crises au niveau mondial, les classes moyennes commencent à réaliser qu’elles ont les moyens de consommer, sans pourtant vivre mieux, il est temps de trouver des solutions durables, indépendantes des institutions, qui seraient les seules à même de résister aux aléas des changements de pouvoir. » Lutgardes pense à l’exemple du mouvement d’alphabétisation lancé à São Paulo par Paulo Freire, qui a été le seul acquis social à ne pas être détruit par la dictature et l’extrême droite ; et qui existe aujourd’hui dans tout le pays. Il fait aussi référence au travail de fond mené avec la commune d’Osasco sur la question du fonctionnement démocratique et de la gestion des quartiers par les habitants. Ce chantier à long terme a si profondément changé la ville qu’aucune nouvelle municipalité ne pourrait remettre les acquis en questions…

Rio 2 424

Quelques heures plus tard, nous en sommes à deviser librement autour de ces considérations lorsque arrive un groupe de visiteurs. Nous interrompons alors l’entrevue pour une séance de photos et de discussions avec les gens de passage. Un peu après, en sortant, je remonte la rue Cerro Corá sous un chaud soleil de fin d’après-midi. Le monde n’a pas changé depuis tout à l’heure, mais pourtant, cette rencontre m’a donné une pêche d’enfer. Je suis plus déterminé que jamais, encore plus fermement convaincu que l’éducation populaire est une arme, parmi d’autres, sans doute la plus redoutablement efficace pour qui rêve de transformation sociale. Je sais maintenant que nous, les éducateurs populaires, sommes partout, patients sapeurs de l’ordre établi, petits artisans d’un autre monde désormais rendu possible. Le système va s’effondrer, le grand collapse de la société du pétrole et de la finance s’annonce déjà ravageur, peu importe car nous sommes prêts. Nous avons déjà des milliards de solutions, nous avons pour nous l’évidence, nous avons l’initiative, l’impertinence, la force du désir, et surtout, nous avons le temps.

De Porto Alegre à Belo Horizonte 106

Pour aller + loin :

De Porto Alegre à Belo Horizonte 103

Lutgardes et Francesca

Quelques éducs en visite

Quelques éducs en visite

A bientôt Paulo...

Viva Paulo !

Original Soundtrack : vous pouvez commencer la lecture en vous accompagnant d’un classique de Candombe, la musique traditionnelle uruguayenne, par les maîtres Pedrito Ferreira ou Ruben Rada ; puis enchaîner sur una nueva cancion avec le grand Alfredo Zitarrosa ou bien Los Olimareños ; en arrivant à Cabo Polonio, je vous conseille ce morceau de Jorge Drexler ; et pour finir, une petite surprise sur ce lien

Expo en MontevideoExpo en Montevideo 2Expo en Montevideo 3

Expo en Montevideo 4On peut dire que ça commençait comme d’habitude. J’arrivais en Uruguay plein d’espoir. J’avais trouvé un sujet d’étude intéressant sur internet, une organisation locale tout à fait dans ma thématique, et leur avais envoyé quelques mails de prise de contact. Le premier jour, je me suis installé chez mon hôte et j’ai soufflé un peu après la longue nuit de bus. Balade dans le quartier, sur le front de mer, rien de très aventureux. Le lendemain, je suis retourné voir sur ma boîte mail. Pas de réponse. On ne peut pas dire que ça m’ait surpris, depuis le début, les contacts pris de cette manière avaient presque systématiquement foiré, et la majorité des articles de ce blog ont été écrits suite à des rencontres de terrain. Mais là, ça me foutait un peu les boules parce que l’organisation en question avait l’air vraiment pas mal. Le PEP, ça s’appelle, Programa de Educación Popular (faut traduire?), et sur leur site des explications qui me parlaient juste, comme : “… el P.E.P se inicia como un equipo de trabajo de técnicos que apoyaban a las organizaciones sociales en tareas de capacitación y asesoramiento. Sobre las necesidades emergidas de esta praxis reflexionada,
nace el CURSO INTERDISCIPLINARIO DE EDUCACIÓN POPULAR, como un
emprendimiento conjunto y así continúa siéndolo, más allá de los procesos que
han vivido cada uno de sus fundadores.” Intéressant, non ? Ah, vous comprenez pas l’espagnol ? Fallait pas choisir allemand deuxième langue ! Un autre truc qui m’avait particulièrement branché c’était : “Los educadores populares buscamos el reencuentro del sujeto consigo mismo, con su
quehacer individual y social (individuación), con sus practicas y experiencias, con su
medio y sus posibilidades, con su entorno y su cultura, ya que las transformaciones solo
son posibles con hombres y mujeres que se conocen, se asumen, se valoran, creen en si
mismos y en lo que son capaces de hacer”… Une idée que j’avais vraiment envie de travailler. Alors je suis resté quelques temps à Montevideo, à arpenter la ville entre deux permanences web, à chercher comment rencontrer cette équipe, envoyer des messages à droite à gauche, lancer des lignes sur les forums, passer des coups de fils, etc. Résultat ? Nib, que chi, wallou, néant. Pas la queue d’une interview.

nada más que el cielo y el horizonte...

nada más que el cielo y el horizonte…

C’était pourtant pas faute d’être au bon endroit. La capitale de l’Uruguay, le cœur de la contre-attaque sud-américaine contre l’Empire. Non, j’exagère à peine. Vous entendez parlez des Chavez, Correa, Lula, Morales et compagnie, ouais, à longueurs de journaux, mais quid de Pepe Mujica ? C’est pourtant le président le plus cool du monde ! J’explique : Membre fondateur des Tupamaros, un mouvement politique libertaire d’action directe, autogestionnaire et révolutionnaire, dont il fut l’un des principaux militant, José Mujica a un passé de guerillero particulièrement romantique : Braquages records, prises d’otages, plusieurs séjours en prison, presque autant d’évasions, torture et menace d’exécution, jusqu’à l’amnistie générale de 1985. A partir de là, il abandonne la lutte armée, « trop vieux pour ces conneries », dira-t-il ensuite, comme tout le monde. Tout en restant membre de la direction collégiale des Tupamaros, il prône une large coalition de gauche qui, grâce entre autre à ses talents de négociateur, deviendra finalement le Frente Amplio (Front Large). Ce mouvement lui permet d’abord de devenir sénateur, puis enfin, parce qu’on est quand même pas là pour déconner, Président de la République Uruguayenne, ce qui est tout de même plus classe. En tant que président, il reverse 90% de son salaire à des associations reconnues d’intérêts publics ou de jeunes entreprises sociales, tout en continuant le petit business de vente de fleurs qu’il a avec sa femme. Dans le genre pépère, il se pose là, Pepe. Déjà qu’il avait calmé tout le monde en déclarant son patrimoine avant les éléctions présidentielles, soit une vieille coccinelle de 23 ans, c’est tout, qui dit mieux ? Il en a remis une couche un peu plus tard en inscrivant le palais présidentiel sur la liste des hébergements d’urgence, lors de la vague de froid qui a touché le pays en 2012. Végétarien dans un pays de viandards, il a légalisé le mariage homo dans un pays de cathos, et la marijuana y’a pas si longtemps… Ami lecteur, copine lectrice, si tu sais pas où aller pour tes prochaines vacances, je te conseille fortement l’Uruguay.

Arrêtons-nous là pour ce qui concerne Mujica, c’était juste pour vous mettre un peu dans l’ambiance, et que vous compreniez bien à quel point j’étais déçu de ne point trouver d’interlocuteurs haut-de-gamme à Montevideo. Comme j’étais pas loin du fond, me restait plus qu’à rebondir. Ce que je fis de manière très idéaliste en allant m’échouer sur une côte sauvage de la province de Rocha. Quelques coups de pouce, trois ou quatre bus et un gros camion tout terrain plus tard, je me retrouvais derrière les dunes du Parc National du Cabo Polonio, hameau perdu, même pas une centaine d’habitants l’hiver, en majorité des locaus issus de pêcheurs et des hippies sympas qui vivent là peinards en arnaquant finalement pas tant que ça les touristes.

Entre Montevideo et Cabo Polonio, les sirènes de punta del Este

Entre Montevideo et Cabo Polonio, les sirènes de punta del Este

Dans la bétaillère à touriste qui sert de navette pour relier le village au reste du monde, j’avais fais la connaissance de deux jeunes demoiselles qui, sitôt débarqués, me proposent de loger chez elles, un vieux cabanon de famille qu’elles comptaient squatter pour une semaine. Le premier soir, mes deux circassiennes délurées m’invitent à dîner sur leurs réserves. Dans une cabane sans eau, éclairés à la bougie, nous nous réchauffons sous une couverture commune en échangeant quelques chansons. Sous les effets conjugués du vin rouge et de l’herbe (dont je vous rappelle qu’elle est légale dans le pays), nous en arrivons vite à d’émoustillants jeux de mains, dont je constate qu’ils se sont à la limite du dérapage lorsque j’apprends que mes hôtes sont lycéennes et mineures… Le lendemain, je quitte à regrets mes hôtesses pour le confort succinct mais réconfortant (eau chaude et chauffage au bois), de la seule auberge pas chère encore ouverte en cette saison. Installé pour quelques jours au Viejo Lobo, je fais la connaissance de Seba, un surfeur perché mais super cool, qui gère le lieu durant l’hiver pour son pote le patron, Sol, qui est hébergée gratos en échange de coups de mains, et voilà… En clair, je suis le seul client de l’hôtel. J’ai tout une mansarde (le dortoir) pour moi tout seul, avec vue sur la mer et chauffage au sol (le poêle est juste en dessous), accès libre aux réserves de nourriture (récup’ partagée) et maté à volonté, le tout pour moins de 6€ par jour !

El Viejo Lobo

El Viejo Lobo

Sitôt installé, je descends en cuisine, filer un coup de main à Sol qui s’est lancé dans la réalisation du déjeuner. Chilienne originaire de Valparaiso, Sol est installé au Viejo Lobo depuis six mois, et compte apparemment y rester une ou deux saisons de plus, avant de reprendre la route. Tout en éminçant d’énormes tomates, je l’écoute me raconter son parcours en admirant ce profil qu’éclaire un timide rayon de soleil. Parfait mélange de couleurs andiennes, traits aymaras, yeux quechuas et tempérament andalous. Gitane et Mapuche, Sol est Latino-Amérindienne dans tout son être, et dégage quelque chose de terriblement fort, présence intense, quasi rayonnante dans la faible lumière de cette journée nuageuse.

Après des études en sciences sociales, elle est devenue conseillère juridique dans un planning familial. Quelques années passées à entendre la misère des opprimés lui ont donné la rage et l’envie de foutre le feu à la ville. Elle a commencé à militer au sein d’un groupe radical, de plus en plus activiste jusqu’au jour où elle s’est retrouvée en face d’un juge pour une foireuse histoire d’otage mutilé. Suite à cela, elle a décidé de faire une pause et d’aller se ressourcer sur la route. Nous échangeons les élucubrations d’usage entre voyageurs alors que la vapeur soulève le couvercle de la marmite, et lorsque nos assiette sont pleines nous en sommes aux anecdotes des plans foireux qui font rire seulement passé la prescription d’orgueil. Au dessert, comme nous semblons avoir fait le tour de la question, je la questionne sur sa vie au village…

cABO pOLONIOQuand elle est arrivée, Sol a fait le tour des habitants pour savoir à qui elle avait à faire. J’aurai plus tard l’occasion de me rendre compte à quel point elle a réussit son intégration. Il semble que tout le monde l’adore ! Très vite, elle s’est autoproclamée assistante de l’instituteur de la petite école de Cabo, qui compte 5 élèves en hiver. Lorsqu’il n’y a pas classe, les gamins traînent dans le village et ne sont jamais très loin du Viejo Lobo. D’abord parce qu’il se trouve sur la place centrale, mais surtout parce que Sol est là, et qu’elle a toujours un petit quelque chose pour eux : une histoire, un gâteau qu’elle vient de faire ou un nouveau jeu débile qui fera rager leurs parents. Dans les murs de l’école, elle anime occasionnellement un centre de loisirs, qui accueille jusqu’à soixante enfants au plus fort de l’été. Pour l’aider, elle recrute généralement parmi les vacanciers les moins alcooliques de l’auberge, souvent des surfeurs straight edge aux idées claires, au rire franc et aux yeux marrons. [Parenthèse : un surfeur qu’a les yeux bleus, c’est qu’il a la tête pleine d’eau !]

Escuela, centro social y universidad popular

Escuela, centro social y universidad popular

Mais cela ne suffisait pas, il fallait plus. Sol a fait le tour des amis, et à cinq ils ont démarré l’Université Populaire de Cabo Polonio. Citez-moi un seul autre bled de même pas cent pélots qui puisse s’enorgueillir d’une université, même populaire, même saisonnière… J’attends ? En attendant, le petit groupe composé d’une voyageuse chilienne, d’un couple colombiano-péruvien d’universitaires retournés à la terre, d’un vieux pêcheur du village et d’un doctorant tout droit venu de la capitale, anime une dizaine de cycles par an, sur des thèmes aussi variés que l’économie sociale et solidaire, la sociologie politique, l’histoire des peuples amérindiens, etc. Parmi les sujets notables sur lesquels se sont déjà penché les participants aux cours, une vingtaine par cycle en moyenne, on trouve également pas mal de thématiques environnementales liées à des problèmes concrets qui se posent localement, comme par exemple l’évacuation des eaux usées, un enjeu majeur car en pleine saison touristique, Cabo Polonio déborde, littéralement ! Comme il n’y a pour ainsi dire aucun système d’égout sur la presqu’île, chaque proprio se débrouille un peu comme il veut. Avec le temps, les eaux grises s’accumulent à fleur de surface, et il suffit d’une pluie un peu forte pour que tout remonte. Dans certaines parties du village, on peut alors se retrouver à patauger dans un mélange marécageux peu ragoutant…

Il convient aussi de mentionner le partenariat mis en place avec le Centre Océanographique implanté au pied du phare. A la point du cap, les bâtiment du centre forment un petit ensemble où travaillent une poignée de chercheurs réguliers. Ils sont chargé d’observer la faune et la flore marine de la zone protégée, comme la colonie de loups de mer, les migration de baleines, les dauphins, certaines espèce d’algues endémiques et autres. Lorsqu’ils ont été sollicité par l’Université Populaire, ils ont tout naturellement répondu présents et reçoivent régulièrement les étudiants pour échanger sur les travaux en cours ou les observations diverses. Enfin, l’aperçut ne serait pas complet sans mentionner les recherches de fossiles dans les dunes, où les anciennes tribus de pêcheurs ont laissé de nombreuses traces (vu quelques très anciennes pointes de harpon), et le tout nouveau projet de collecte de la mémoire des plus vieux habitants de Cabo Polonio. C’est d’ailleurs dans ce contexte que Sol et Seba m’emmèneront un soir boire un verre de vin rouge épais chez la légende locale, Joselo, patron aveugle et gay du bar du même nom. Un personnage comme t’en croisera pas beaucoup dans ta vie…

Cabañas del Cabo

Faut dire que malgré l’absence d’électricité, les soirées peuvent être assez animée sur le Cabo, même en hiver. La veille, déjà, invités pour une fête d’anniversaire chez les péruviens, nous étions rentrés à l’auberge un peu pétés, en passant par la plage. La tempête nous entourait, le vent soufflait aussi fort qu’il pouvait, sans pouvoir cependant chasser le mélange de brouillard et d’embruns qui nous enveloppait. Impossible de distinguer la lumière du phare, censée revenir toutes les douze secondes, en revanches, nous étions régulièrement illuminés par le flash des éclairs, au dessus des nuages, dont la lumière diffractée dans l’air saturé d’humidité nous révélait comme en plein jour, le temps d’un clin d’oeil. A quelques mètres de nous, les vagues roulaient en fracas continue, chaque rouleau d’écume s’éclairant dans le noir de manière irréelle. Seba m’expliqua qu’il s’agissait des Noctilucas, une variété de plancton phosphorescente. « Mira », gueula-t-il par dessus le bruit des vagues en pointant mes pieds. Je marchais sur un tapis d’étoiles ! Chaque pas faisait cligner des myriades de lucioles minuscules, qui s’éteignaient aussitôt. L’air lui-même en était chargé, et certains venaient se prendre dans nos cheveux électrisé. On se serait cru en plein Harry Potter. Sol éclata de rire en voyant ma tête surmontée de deux dreadlocks dressées par le vent, qui faisaient comme des antennes au bout desquelles auraient brillé deux leds vert fluo… Dans le même genre, le dernier soir, Seba insista pour que j’enfile une combinaison de plongée et que nous allions nager de nuit dans les vagues. Pris dans les rouleaux, je buvais des tasses d’eau phosphorescente. Quelques mètres plus loin, je sentis, plus que je ne vis, une énorme forme sombre me frôler la cuisse. Mon hurlement de terreur s’interrompit sur une nouvelle goulée d’eau salée. Seba me rejoins alors pour m’expliquer l’absence totale de requin dans la région, due au fait qu’ils étaient chassé par les toninas, ces sympathiques grands dauphins noirs, dont l’un venait de se présenter à moi. Ils étaient trois à nous tourner autour. Nous jouâmes avec eux le temps qu’ils constatent notre infériorité physique en terme de natation, nous fasse un dernier tour et ne s’en aille chasser plus loin. Rentrés à l’auberge, je fis part de mon exaltation à Sol, qui lança un regard amusé à Seba, me racontant qu’il avait déjà fait le coup à une bonne dizaine de touristes, dont certains n’étaient pas passé loin de l’attaque cardiaque… humour de surfeur, probablement…

Et puis il fallut partir. Ce que Sol et compagnie faisaient sur leur petit coin de Terre était véritablement passionnant, mais j’avais encore de la route à faire. En bouclant mon sac, je me maudis un peu d’avoir perdu autant de temps à Montevideo, un peu d’avoir pris des engagements au Brésil pour le week-end d’après, et je dis au revoir en oubliant totalement de prendre les coordonnées ma nouvelle pote. Si vous passez par Cabo Polonio, allez faire un tour à la Pousada del Viejo Lobo, et demandez Sol de ma part. Dites-lui qu’elle me donne des nouvelles, à l’occasion…

cABO pOLONIO

Pour aller + loin:

un article bien écrit et très complet sur le Cabo (ES)

le site officiel (ES)

un portail en anglais

No necesitamos permiso...

La bande son qui accompagnera cet article pourra être une lecture aléatoire de La Renga, La Bomba del Tiempo, quelques remix elektro de cumbia porteñia, un peu de tango pour les fans et même, pour le fun, quelques titres de Keny Arkana ayant traversé l’Atlantique..

One day, by a sunny afternoon...

Un día, por una tarde soleada.

Mardi 11 juin 2013, Plaza de Mayo, Buenos Aires (BA). J’arrive juste à l’heure pour le départ de la manifestation à l’appel de la Coordination des Bachilleratos Populaires en Lutte. J’ai entendu parler de ce mouvement pour la première fois trois jours plus tôt, en prenant contact avec un contact de quelqu’un contacté sur internet. En clair, je suis censé retrouver une parfaite inconnue dans la foule des quelques deux mille manifestants. J’aurai vu de tout dans ce voyage, mais y’a des fois où ça prend des tournures plutôt déroutantes. Pour la faire vite, disons que j’avais envoyé un paquet d’emails à des organisations d’éducation populaire en Argentine, qui comme d’habitude ne m’avaient pas répondu, et que comme d’habitude, c’est par un tout autre biais que j’avais pu échanger quelques mots avec Daniela, la jeune femme que j’espère croiser dans la foule, sans savoir à quoi elle ressemble. Disons qu’au lieu de chercher, je me balade dans le cortège de la façon la plus voyante possible, en espérant qu’elle se souviendra de ma description et me reconnaîtra. Lors de nos échanges par courriel, elle m’a proposé de me faire découvrir le mouvement des Bachilleratos Populares (aka bachi), et la meilleure entrée en matière que nous ayons trouvé, c’est une marche de protestation.

La veille, je me suis documenté sur ce mouvement, et je n’ai pas été déçu. En résumé, disons qu’entre la fin des années 90 et la sortie de crise de 2003, de nombreux éducateurs constatent une augmentation constante du nombre d’ados et jeunes adultes expulsés du système scolaire traditionnel. En réaction, ils lancent les premiers bachis, sortent de lycées alternatifs, sous forme de cours du soir volontaires. Au début, ils essaiment à droite à gauche, dans les quartiers pauvres de Buenos Aires (aka villas), les capitales des provinces avoisinantes, les villages laissés pour compte, etc. Assez rapidement, le mouvement se développe, puis se structure en organisation populaire, grandement aidé en cela par la crise de 2001. Dans le même temps, les premiers militants des bachis croisent des acteurs du mouvement social, des entreprises récupérées, des communautés de quartier, et les écoles gagnent peu à peu en notoriété… Si cela vous intéresse, je vous conseille la lecture de cet article, en espagnol : Histoire des Bachilleratos populares, sinon, reprenons le fil de l’article…

Aujourd'hui la marée, demain le tsunami...

Aujourd’hui la marée, demain le tsunami…

La manif’ va bon train, toujours pas trace de Daniela, mais qu’importe : puisque je suis en pleine immersion, j’en profite pour questionner les gens autour de moi et prendre des photos. Tandis que nous défilons, au son des cuivres et percussions, une métisse portant un bébé sur la hanche me tend un prospectus sur lequel je lis les principales revendications du mouvement. Pour une éducation publique et populaire : les bachis demandent la reconnaissance de leurs enseignements ainsi que le financement d’une partie de leurs activités par l’Etat. Face à l’absence de réponse, ils s’adressent aux autorités (le gouvernement de la province de BA ; la ministre de l’Education, Nora Lucia ; le gouverneur de la cité autonome de BA, Esteban Bullrich ; le directeur de la gestion de l’état, Max Gulmanelli, et quelques autres) pour exiger :

  • La Reconnaissance immédiate de tous les Bachilleratos Populares de la Capitale Fédérale et de la Province de BA
  • Des salaires pour les enseignant-es
  • Des bourses pour les étudiant-es
  • Le financement intégral de leurs activités

La manif en photosLa manif en photosManifestation de la Cordenada de los Bachilleratos Populares en Lucha

Manifestation de la Cordenada de los Bachilleratos Populares en Lucha

Manifestation de la Cordenada de los Bachilleratos Populares en Lucha

La marche se termine devant le Ministère de l’Education, et j’ai discuté avec pas mal de monde, sauf avec celle que j’avais prévu !

Le lendemain, j’ai rendez-vous avec Daniela. Assis dans un parc, sous un chaud soleil d’automne, nous parlons d’éducation populaire, des bachis en général, et du sien en particulier : Bachillerato Casa Abierta. Daniela fait partie de ces gens qui considèrent l’éduc’pop comme une pensée en mouvement, non comme une méthode pédagogique. Elle souligne la différence entre éducation publique populaire (telle que pratiquée par certains syndicats enseignants, par ex) et l’éducation populaire elle-même, plus politique, et par conséquent suspecte aux yeux des institutions. Selon elle : « l’Etat devrait garantir les conditions d’exercice d’une éducation populaire indépendante ».

Daniela en LuchaElle vient d’une famille de petite classe moyenne. Elle a grandit sans souffrir de la misère, mais en voyant ses parents travailler dur pour boucler péniblement les fins de mois. Grâce à une bourse, elle a pu étudier la sociologie. Aujourd’hui, en tant qu’enseignante, elle travaille en parallèle sur plusieurs projets éducatifs. Pour l’un d’entre eux, elle coordonne un vaste programme étatique de « raccrochage » à destination des jeunes déscolarisés. Elle intervient sur un ensemble de quartiers populaires, où les jeunes sont confrontés quotidiennement aux problèmes récurrents de la pauvreté : parents isolés, jeunes filles mères, chômage, drogue, logements insalubres, etc. Daniela travaille avec une équipe éducative composée de professeurs, d’animateurs socio-culturels, de psychologues, entre autre. Leur public s’élève à environ 5000 jeunes… Elle essaye de penser l’éducation comme un processus global plus large que l’école. Malheureusement, elle reconnaît faire plus de théorie que de pratique réelle. La réalité quotidienne pèse souvent trop lourd face aux idéaux. Cependant, grâce aux méthodes de l’éducation populaire, elle et son équipe arrivent a faire revenir quelques jeunes dans un parcours éducatif qui peut les mener jusqu’à une véritable ascension sociale.

Voilà pour le parcours de mon interlocutrice. Mais ce qui nous a réunis, c’est son engagement militant au sein de Casa Abierta, une maison de quartier au cœur de Villa 31, dans le district du Retiro. La population de cette villa, l’équivalent argentin des favelas brésiliennes, est issue de l’immigration. Suite aux années de dictature, de crises à répétition, il n’y a plus d’organisation politique locale, comme cela a put être le cas par le passé. Daniela a participé à la construction de la Casa Abierta, une organisation communautaire de type socioculturel, très active, couvrant un large champ de disciplines. Elle en a été une fervente animatrice pendant un temps, mais avec les années des divergences d’opinion se sont exprimées. En 2009, elle et cinq autres décident de laisser de côté l’animation socioculturelle conventionnelle pour concentrer leurs efforts militants sur la création d’un bachillerato popular. Ils se sont demandés quels étaient les problèmes communs aux gens du quartier (précarité du logement, des revenus, etc), et à partir de là ont tenté de dessiner un premier programme éducatif qui répondrait à leurs besoins. Il s’agissait aussi d’organiser la communauté sans parti pris politicien, recueillir les envies d’action sans faire de prosélytisme particulier.

Casa Abierta en Lucha

Casa Abierta en Lucha

A l’ouverture des cours et durant toute leur première année de fonctionnement, les gens les ont pris pour une bande de hippies gentiment allumés. Puis, voyant leur détermination, ils ont commencé à leur faire confiance. Il a fallut batailler ferme pour faire comprendre aux premiers étudiant-es qu’ils ou elles n’allaient pas être notés comme à l’école. Conditionnés depuis des générations, les gens veulent des notes, ils n’ont pas l’impression d’avoir un véritable diplôme en poche si celui-ci n’a pas été sanctionné par un examen. En parallèle, il a aussi fallut ferrailler dur avec les Punteros (chefs des quartiers pauvres, en Argentine ; caïds de bidonvilles qui fonctionnent généralement comme appendices de l’État en termes de puissance territoriale et de clientélisme politique), les trafiquants de tous poils, les conservateurs… Comment voulez-vous expliquer dans le même temps que vous considérez l’éduc’pop comme une façon de penser l’être au monde et de changer la société ?!

Après la troisième année de fonctionnement, les enseignant-es de Casa Abierta se sont rendus compte que les 15 étudiants qui suivaient le cursus depuis le début avaient beaucoup progressé individuellement parlant, mais qu’on ne pouvait pas vraiment parler de conscientisation collective. En clair : ils n’avaient pas réussis à constituer le groupe solidaire qu’ils avaient ambitionné au départ. Ils ont donc décidé de s’ouvrir encore plus sur le quartier et l’environnement, et surtout de façon plus politique. Le nouveau mot d’ordre, fut de ne pas se laisser bouffer par le quotidien de l’école. Ils se mirent alors à participer à tout un éventail de mouvements, comme par exemple celui de la Coordination de Bachilleratos Populaires en Lutte…

La conversation va bon train, tandis que le soleil décline dans le ciel. J’en passe pour arriver à la cinquième année de fonctionnement, avec encore une nouvelle logique d’organisation, de nouveaux chantiers en perspective… Et donc le programme d’études à Casa Abierta, aujourd’hui :

  • 1ère année : programme scolaire assez classique, niveau lycée

  • 2ème année : les cours s’axent sur le collectif, la communauté, le quartier

  • 3ème année : spécialisation dans l’un des secteurs clés de l’école (gestion administrative, communication, organisation tactique, économie alternative…)

  • Les étudiants de 3ème année doivent mettre en place des projets ouverts sur le quartier (coopératives de travailleurs, établissements de micro-crédit, assemblées d’habitants…)

  • A partir de la quatrième année, les étudiant-es sont invités à se constituer en nouveau groupe autonome. Ainsi, la multiplication des entités indépendantes dans la villa permettrait la concrétisation d’un maillage uni, d’une véritable trame d’organisations locales politisées, convergeant toutes en Assemblée Populaire

  • L’ensemble des étudiant-es et enseignant-es sont organisé-es en commissions qui assurent le bon fonctionnement quotidien de l’école. Tous les 4 mois, une assemblée plénière décide des programmes

Avec le temps, les étudiant-es comprennent enfin la logique politique non partisane au cœur du projet. Dans la réalité, celui qui veut juste son diplôme est tout à fait libre de repartir avec, sans rien devoir de plus à l’école. Mais l’idée est que les diplômés deviennent les nouveaux acteurs politiques du quartier, et ça marche plutôt bien. Certain-es vont à l’université, 2 ancien-nes sont actuellement professeurs au sein de l’école, 3 en sont des intervenant-es occasionnel-les, d’autres sont partis vers de nouveaux projets mais restent en contact. La plupart sont restés militant-es à l’échelle locale.

Côté finances, l’école est toujours autogérée, pas question pour eux de dépendre des subventions de l’état, du moins tant que celui-ci y mettra ses conditions ! Daniela et ses collègues cherchent à diversifier les solutions financières pour arriver à un autofinancement permettant de salarier les enseignant-es tout en assurant un bon fonctionnement de l’école, mais la situation reste à ce jour très précaire.

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En Argentine, l’éduc’pop est profondément ancrée dans le paysage éducatif et politique. A tel point que certaines organisations sont de quasi institutions. Le thème est omniprésent, à tous les niveaux : les syndicats, par exemple, donnent des cours d’éducation populaire. Cependant, celle-ci est souvent enseignée comme une technique pédagogique parmi d’autres, plutôt que comme un processus d’autonomisation politique. Légitimité de l’éduc’pop est telle qu’elle entre même à l’école publique et s’insère dans les programmes scolaires officiels. Cependant, tout comme dans d’autres pays, il y a un conflit latent entre les tenants d’un courant socioculturel, modérés, et les puristes de l’éducation au politique, plus radicaux… Et comme partout, il est quasi impossible de vivre de l’éducation populaire en tant que professionnel ! Les militant-es s’infiltrent dans les programmes éducatifs gouvernementaux pour faire du détournement. Pour la plupart, Daniela et ses confrères gagnent leurs vies sur des postes du champ éducatif, social, psychologique, culturel, ou n’importe quoi d’alimentaire, tout en y faisant passer quelques unes de leurs idées. Ce qu’ils ou elles considèrent comme leurs « vrais projets d’éduc’pop » sont en règle générale menés de front, pris sur leur temps militant, celui-ci n’étant pas nécessairement distinct de leur temps libre, familial ou social, tout dépend des circonstances.

Tandis que nous nous disons au revoir, je vois un jeune gaillard s’adresser à un groupe d’ados qui fait corps autour de lui. Il semble en train d’expliquer une inaudible règle du jeu. Alors que Daniela s’éloigne sur une des allées du parc, les ados se pressent en tas, lèvent les bras et s’attrapent les mains au hasard. Le groupe se dilate et je comprends qu’il s’agit d’une partie de Nœud Géant, ce jeu coopératif qui consiste à emmêler tou-tes les participant-es, qui doivent ensuite se dénouer sans lâcher les mains. Pas si évident que ça en a l’air… Surtout qu’à la fin, il s’agit de gagner ensemble… Comme bien des projets de société, c’est plus facile à théoriser qu’à mettre en pratique, et pourtant, c’est tellement possible !

La manif en photosLa manif en photosLa manif' du 11 juin 2013

Pour aller + loin :

La manif' du 11 juin 2013

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Cet article peut se lire accompagné à la guitare et par la voix de Victor Jara, sur un air Rock’Mapuche de Las Jaivas, le poing levé avec Inti-Illimani, ou tout simplement en écoutant RadiOlimpia.

pendant ce temps là, au Chili...

pendant ce temps là, au Chili…

Je me la coulais douce en Asie du Sud-Est. La moitié d’un chômage m’allouait le droit de siroter les bières locales dans de petites guesthouses, me régaler dans les restos de rue où l’on déguste des histoires culinaires, fumer les bizzareries autochtones à base de mélanges chelous, bref, une vie de patachon barbu qui marche en sandales et roule en scooter.

J’avais pas du tout l’intention d’en bouger, vraiment pas, quand j’apprends l’existence d’une réunion familiale de première importance sentimentale au Chili. Tergiversations, budgétisation, c’est pas sérieux mais je craque et flambe tout en billets d’avion. Le premier, c’est pour l’Amérique du Sud. Le second ? On y reviendra. 40 heures de vol plus tard, me voilà chez Tefi, à Santiago. Elle vit en compagnie de son père, sa mère, et leur six chiens. Bruyant mais super chaleureux. L’entrée en matière était plutôt prometteuse. Par le même réseau, je fais la connaissance de Rodrigo. Notre rencontre se passe dans un resto péruvien. Le gars s’avère très intéressant, animateur dans une radio de quartier monté avec quelques amis, un projet qui me fait bougrement penser à du vécu… L’accroche est tellement bonne que nous convenons de nous revoir dès mon retour en ville. Parce qu’entre temps j’ai récupéré maman à l’aéroport, et puis y’a le frangin et sa doudou qui vont remonter du Sud et qu’on va passer du temps tous les quatre… Bref, dix jours et quelques mails plus tard, mon super contact me récupère à la station Ñuble, charge mon sac dans le coffre, direction le local de RadiOlimpia.

SINTONIZE 102.9 FM o por internet en www.mixlr.com/radiolimpia

SINTONIZE 102.9 FM o por internet en http://www.mixlr.com/radiolimpia

Là, nous avons rendez-vous avec Colombina, pour la première de son émission : Afrodita en Latina. Juste la meilleure introduction dont j’aurais pu rêver ! Mais avant, faut que je vous précise un peu le contexte. La Villa Olimpica est un quartier populaire de Santiago qui traîne une longue histoire. Conçu à l’époque du stade olympique pour héberger la foule que draine les Jeux du même nom, il a ensuite été occupé par la classe moyenne des petits fonctionnaires, avant de s’appauvrir. Pendant la dictature de Pinochet (1973-1990), les habitants n’ont pas du tout apprécié de voir le stade, leur stade, devenir un camp de concentration. Tout naturellement, les olympiens sont entrés en résistance. Pas mal d’anecdotes circulent encore sur les faits d’armes des partisans qui venaient là se planquer, aux bon soins d’un voisinage sympathisant, dans cet entrelacement de ruelles, maisons basses accolées les unes aux autres et carrés d’immeubles autour des squares. C’est dans l’un des ces parcs, assis à rouiller sur un banc, buvant des bières et refaisant le monde, que Rodrigo et ses potes décident de créer leur propre radio. Ils voulaient que ça bouge un peu dans le quartier, ils ont pensé que la musique aiderait. Ils ont dégoté du matos, un local, et c’était parti…

Un an plus tard me voilà assis à côté de Rodrigo qui roule comme s’il connaissait les rues par cœur. D’ailleurs, c’est le cas, alors tout en me racontant vite fait d’où il vient, il appuie sur l’accélérateur. Fils d’exilés politiques pendant la dictature, il a grandit en Norvège avant de revenir une première fois au pays en 1986. La situation étant toujours aussi dangereuse, ses parents décident de repartir au bout de quelques mois. Ils reviennent définitivement trois ans plus tard. Rodrigo a 17 ans, des utopies plein la tête et la rage d’en découdre, il s’engage dans la résistance. Après quelques années de clandestinité et de lutte armée dont il ne garde aucune fierté particulière, le régime militaire finit par tomber. Il s’inscrit en fac de sociologie à l’Université du Chili. Il fait une partie de son cursus au Brésil, puis revient exercer à Santiago. Aujourd’hui, père de deux enfants, il confie qu’il a eut peur bien des fois, notamment lors de missions commandos particulièrement risquées, mais jamais autant que pendant les trois minutes du tremblement de terre de 2010 !

...

La voiture se gare au pied d’une barre d’immeuble à quatre étages, il fait nuit, la pluie tombe doucement. Nous entrons dans un des appartements, où se planque le local de RadiOlimpia. Quelques cigarettes plus tard, Colombina fait son entrée. Etudiante en pédagogie musicale, elle vit dans le quartier et s’intéresse de près à ce qu’il s’y passe. Tout naturellement, elle en est venu à rencontrer les gars de la radio, qui ont été plus qu’heureux de lui offrir un créneau, tout contents d’avoir enfin une voix féminine à l’antenne. La jeune femme arrive, souriante, pleine de trac, et je me dis que c’est bien dommage que les auditeurs n’aient pas l’image car elle est belle à croquer. Rodrigo prend le temps de lui expliquer comment fonctionne la technique : réglages émetteur, table et logiciel de mixage, retours… puis l’émission démarre.

Colombina présente ce nouveau programme, une émission essentiellement consacrée aux femmes d’Amérique Latine, mais pas uniquement, parce qu’il y aura aussi quelques coups de cœurs occasionnels, rencontres en direct et invités de tous sexes. Comme elle est très impliqué dans la vie du quartier, elle veut aussi rendre hommage aux personnages forts de son histoire. Pour la première, elle a choisi de raconter Stella Diaz Varín, personnalité de la génération bohème des années 50, proche de plusieurs poètes et artistes de l’époque (dont un certain Alejandro Jodorowski pour ceusses à qui ça dit kekchoz). Première grande poète punk du Chili, anticonformiste à la jeunesse éternelle, féministe irrévérencieuse… Pour donner le ton de cette nouvelle émission, qui de mieux que cette illustre voisine ? Colombina en parle longuement, assisté de Rodrigo, qui se transforme pour l’occasion en invité surprise : Tranqui Tranquilo, le pseudo qu’il utilise pour son émission musicale du mercredi. Stella Diaz est morte en 2006, juste après avoir écrit un dernier poème, pour se souvenir des résistances et des luttes…


CUANDO LA RECIÉN DESPOSADA


Cuando la recién desposada
desprovista de sinsabor
es sometida a la sombra.
Sí. A su sombra…
Enciende la bujía y lee.

¡Ah! Entonces no es nada
la venida del apocalipsis,
los hijos anteriores enterrados
y un hilo de sangre desprendido del techo.
No es nada ya el océano y su barco
ni la muerte que intuye la libélula
ni la desesperanza del leproso.

Cuando la recién desposada:
Ya no estaré tan sola desde hoy día.
He abierto una ventana a la calle.

Miraré el cortejo de los vivos
asomados a la muerte desde su infancia.
Y escogeré el momento oportuno
para enterrarla.

 Chile 2 056

L’émission se termine sur une fenêtre d’information communautaire, agenda des activités du quartier comme, par exemple, la prochaine réunion pour organiser la bibliothèque itinérante autogérée… A l’issue de cette première, Colombina est soucieuse de notre critique. Rodrigo se répand en compliments, je baragouine en mauvais espagnol sur sa voix particulièrement agréable à écouter (ce qui est vrai, pas de baratin), et nous partons fêter ça dans le bar le plus cool du quartier, où parmi les images éparses d’une déco hétéroclite, se trouve un portrait en noir et blanc de Stella Diaz. Là nous rencontrons aussi un vieux pote de Rodrigo, un vrai pilier de comptoir dans toute sa splendeur, bringueur de l’extrême avec un petit air de Benicio Del Toro dans Las Vegas Parano, qui nous entraînera jusque chez lui pour m’entretenir de littérature française autour de quelques bouteilles de vin… Mais ne nous égarons pas trop.

Revenons à la radio… Celle-ci est autogérée, les membres se réunissant régulièrement pour administrer les affaires en cours et prendre les décision importantes. Le reste du temps, le travail repose essentiellement sur les épaules de trois, quatre personnes, un noyau dur dont Rodrigo regrette qu’il ne soit pas un peu plus élargis. Mais, constate-t-il philosophiquement, attendre des jeunes recrues qu’elles passent le balais ou fassent la vaisselle, c’est encore un peu prématuré. Il veut d’abord les accrocher, qu’ils s’engagent à fond dans leurs émissions. Remplir la grille des programmes avant celle du ménage… En attendant, après un an d’existence, RadiOlimpia commence tout juste à émettre en continue sur internet ses huit programmes hebdomadaires : Tranqui Tranquilo (musique), Sobredosis (rock), Subete (politique), La Previa (sport), Radiogenes (expérimental), Historias Villanas (vie de quartier), AFROdita en Latina (féminisme) et VocesQemergen, la petite denrière dont je verrais également la première… Un vendredi soir, dans un appartement remplis de gens qui débattent, boivent, se croisent et par moment prêtent une oreille attentive aux nouveaux venus, les animateurs d’un collectif d’éducation populaire, dont les membres parlent notamment d’Augusto Boal et d’expériences de théâtre invisible pendant la dictature… Enfin je retrouve des mots qui me parlent !

Oui, parce qu’il faut que je marque ici une courte parenthèse pour signaler que depuis pas mal de temps, j’étais un peu sevré de ce vocabulaire propre aux militants de l’éduc’pop. Relisez mes articles asiatiques, vous verrez la galère que ça a été pour rester dans le thème… Alors quand j’ai appris par moi-même que j’allais enfin mettre les pieds sur le continent sud-américain, fouler les traces de Boal, Freire et compagnie, ça été comme une renaissance !

Voces Qermegen, 1st one

Voces Qermegen, 1st one

Et ça donne cette soirée d’automne, moi assis sur un bout de canapé, admiratif devant ces énergumènes à la fois calmes et gesticulants qui se partagent l’unique micro, totalement pris dans l’enthousiasme du direct. C’est beau la radio : Parler aux gens, tout du moins à celles et ceux qui écoutent, et savoir qu’illes sont de plus en plus nombreux… Enfin, tant que ça dure, parce qu’il y a un léger problème à RadiOlimpia : c’est pas encore légal ! Les démarches ont été entamées, mais l’administration traîne la patte (pléonasme) et de fait, les olympiens émettent depuis le début sans autorisation officielle. Bien sûr ils ne courent pas grand risque de se voir interrompre. En plus, l’équipe de la radio a la sympathie et le soutien inconditionnel des habitants du quartier. En cas de mauvais coup policier, ceux-ci ne seraient pas longs à faire résonner leurs casseroles dans la nuit pour exiger la réouverture de leur fréquence. C’est comme ça en Amérique Latine, quand on est pas d’accord, on sort dans la rue, on tape sur des gamelles, et on gueule jusqu’à ce qu’on obtienne gain de cause ! Une technique de lutte qui a fait ses preuves à bien des reprises… En attendant, la Frecuencia Villana occupe les ondes et grandit tout doucement. Rodrigo me parle de ce qu’il aimerait faire encore, d’autres émissions, plus de voix différentes, des infos, des reportages… Je lui raconte mon expérience à Radio Canut (102.2, la plus rebelle à Lyon, et la plus belle aussi sur le web), il me demande des contacts, envisage une correspondance, des échanges internationaux..

mais en attendant...

mais en attendant…

ça se passe pas toujours autour du micro

ça se passe pas toujours autour du micro

Le temps passe tandis que je profite intensément de ce séjour à Santiago. Grâce à Rodrigo, je fais la connaissance de Negro Alberto, animateur du Colectivo de Educacion Popular « Pablo Vergara ». Un militant de longue haleine qui me dresse un tableau complet sur la situation de l’éduc’pop’ au Chili. En une soirée au Bar Serena (une institution!), il me refait l’histoire, l’actualité politique et la critique détaillée des organisations actives sur ce terrain. Vous allez me prendre pour un pervers, mais je prends vraiment mon pied ! Il y a aussi eut ce défilé du 1er mai : Rencontre avec un animateur de la Universidad Libre y Red Ecosocial, qui organise des cours alternatifs pour « indisciplinar las disciplinas y traerlas al ritmo de la madre tierra » (si un hispanophone pouvait m’aider à traduire ça correctement, por favor). Au programme : philosophie, sciences & enquêtes sociales, droit (légalité, illégalité, allégalité), antipédagogie et école autonome de quartier, arts & cultures communautaires, jardinage & lombriculture, histoire et sujets Mapuche, santé publique naturelle, sociologie communale, etc. Il y a aussi les manifestations étudiantes, balayées à coups de canons à eau par les flics, et ces visites à la fac de sciences sociales occupée, qui jouxte la maison de Rodrgio… Bref, il y a tellement, trop, à faire ! Finalement, je décide que mon article est largement assez long, ce à quoi vous agréez sûrement si vous êtes arrivés jusqu’ici sans pause pipi, et je mets les voiles. Direction les montagnes, et les étoiles de la Vallée d’Elqui, d’abord, puis ce sera l’Argentine… Une dernière soirée en ville, concert survitaminé en compagnie de mes hôtes, et voilà l’heure du départ. Adios huevón, nos vemos…

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+ d’info sur: https://www.facebook.com/frecuencia.villana

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La flûte à bec cô outil révolutionnaire ? mouais, la Commission Communication ayant refusé d’y réfléchir, la Commission Wawache va plancher sur le sujet

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Bonsoir, c’est Masha.. ok, je sors… Et maintenant, place à la musique en compagnie de Traqui Tranquilo !!

Aurore laotienne

12/12/12, 7h du matin. Le poste frontière vient d’ouvrir et le douanier tamponne en souriant son premier passeport de la journée. Je le questionne sur la possibilité de changer quelques Kips, il se marre à nouveau et me répond qu’il faut aller à la ville. Quelle ville ? Vieng Xay, 55km à travers les montagnes… Je remonte sur le vélo et entame l’étape du jour en sifflotant… Pas longtemps… Entre la bourgade et moi, le Grand Paysagiste en Chef a eut la bonne idée de planter des côtes à 12% de plusieurs kilomètres, qui me scient les jambes et m’obligent à pousser mon fidèle destrier dans les raidillons les plus teigneux. Quand j’arrive au sommet, pas peu fier de l’exploit, c’est pour enchaîner sur des descentes acrobatiques, avec virages en lacets dans les graviers, que je dévale en chantant en tue-tête : « Vietnâm, Laos, Cambodge ! » (Bande Original de l’Article: les Bérus)… Le bon côté, quand même, c’est les paysages sublimes. Je roule pendant cinq heures dans un tableau permanent fait de jungles voraces empiétant sur la route, de vallées paysannes aux rizières grouillantes de vie, de villages reculés où les gens me saluent avec de grands sourires : « Sabai Dee »… Bienvenue au Laos.

"Baw Pen Yang" Lao'Lifestyle

« Baw Pen Yang » Lao’Lifestyle

En arrivant à Vieng Xay, le pays m’a déjà puissamment envoûté. Dès le premier soir, en traînant mes courbatures au bistrot du coin, attiré par le jeu de pétanque et la perspective de bière fraîche, je suis invité deux fois de suite à dîner. D’abord par un groupe d’éducateurs fêtant la fin d’un séminaire. Ils sont une dizaine de formateurs venus travailler quelques notions pédagogiques avec les instituteurs de la province, qui me régalent et me rincent tandis que nous devisons sur les enjeux éducatifs de la région. Puis par les membres d’une ONG spécialisée dans le management forestier, qui aident les agriculteurs locaux à coordonner leurs efforts pour améliorer la filière d’exploitation du bambou tout en préservant les forêt primitives – histoire de pas tout ravager comme ça été le cas chez le voisin Vietnamien. La rencontre au sommet est largement arrosée de Beer Lao, d’abord, puis de Lao-Lao, le carburant national, gnôle décapante à base de riz, le tout ponctué de toasts à la santé des voyageurs, à l’amitié entre les peuples ou même à la femme du patron, jusqu’à tard dans la soirée…

Cette entrée en matière m’a tout de même permis de faire la connaissance de Sara, jeune agronome sympathique, qui bosse ici depuis deux ans et m’invite pour quelques jours dans son appartement de Xam Neua, le chef-lieu de la province. Là, je vais faire la connaissance de ses collègues, au cours d’une ou deux autres mémorables nuits de longues discussions intellectuelles, nos considérations générales sur l’état du monde étant rendues particulièrement pertinentes par une consommation excessive de Lao-Lao. C’est au lendemain d’une de ces instructives réunions philosophiques que nous partons dans un village de montagne assister au nouvel Hmong, cette ethnie si particulière de la région…

Nouvel An Hmong

Nouvel An Hmong

Arrivés de Chine sur le tard, les Hmongs ont débarqué au Laos (ainsi qu’au Vietnâm et en Birmanie) pour découvrir que toutes les bonnes terres étaient déjà prises. Pas découragés pour un sous, farouches et durs à la tâche, ils se sont installés dans les montagnes, où ils ont vite compris que le pavot poussait très bien, ce qui les a petit à petit amené à devenir les légendaires producteurs d’opium du Triangle d’Or, entre autres… Pendant la guerre, alors que les américains bombardaient intensivement la Piste Hô Chi Minh pour couper les ravitaillements Vietcongs, ils ont participé de façon très active. Il faut savoir que les avions d’Air America, la compagnie financée par la CIA, décollaient d’une base secrète illégalement installée au Laos. A la fois pour protéger cette base et pour mener la guerilla anti-communiste dans un pays officiellement neutre, les agents américains eurent la bonne d’idée d’aller voir les Hmongs pour échanger des armes contre de l’opium. Avec l’argent de la drogue, la CIA a pu mener la campagne aérienne la plus intensive de l’Histoire en labourant les terres laotiennes (ainsi que combodgiennes et viêt) à la bombe et au napalm. Après la guerre, les Hmongs, considérés comme traîtres par les communistes victorieux, ont subi un long et lent génocide qui dure encore aujourd’hui. Parias d’Indochine, déplacés permanents, désarmés, ils survivent tant bien que mal dans l’indifférence générale.

Guerres illégales, trafic d’opium, massacres organisés…

Fear and Loathing in Lao PDR !

Un compagnon de chambrée

La route qui m’amène jusqu’à Vientiane, la capitale, est semée d’histoires relatant ce passé douloureux. A Nong Khiaw je parle longuement avec Lin Tong, patron de la guesthouse mais aussi chef de son petit village, qui me raconte ses souvenirs d’enfance, quand il fallait se planquer la journée et travailler la nuit, pour ne pas attirer l’attention des Ravens, les avions éclaireurs des américains… Le Laos est un pays meurtri qui subit encore les ravages de cette guerre honteuse : « Depuis près de 50 ans, plus de 50 000 Laotiens ont été tués ou blessés par un accident dû à un reste explosif de guerre, dont près de la moitié en temps de paix. La majorité des victimes sont des enfants.» Selon Handicap International, qui précise que sont considérés comme ‘reste de guerre’ toutes les munitions équipées d’une charge explosive utilisées au cours d’un conflit – comme des grenades, des obus, des roquettes ou encore des sous-munitions… Pendant ce temps, les touristes font du tubing sur le Mékong en sirotant des Happy Cocktails ou des Magics Fruit Shake…

Don't forget it just looks like paradise...

Don’t forget it just looks like paradise…

Mais attendez, je suis allé trop vite, nous voilà déjà à Vientiane et je vous ai même pas dit que c’est à Xam Neua, chez Sara, que j’entends parler pour la première fois de Sombat Somphone, alors qu’il vient tout juste d’être kidnappé – Oups, « il a disparu », nuance diplomatique, hein Charles-Edmond ?

Alors oui, bon, il se trouve que ce gars là est un cas à part, je vais pas vous en faire des tartines (z’avez qu’à suivre les liens à la fin cet article), mais Monsieur Somphone est un peu le Pierre Rabhi tendance Professeur Gandhi du Laos. Dans le cadre de mon étude sur l’éducation populaire, j’aurais pas pu rêver mieux que de le rencontrer et passer un peu de temps avec les gens du Participatory Development Training Center, le premier organisme d’éducation populaire fondé au Laos, par celui dont je suis justement en train de vous causer. Oui, j’aurais bien aimé… Mais délicat de contacter une équipe dont le père fondateur vient juste d’être  »disparu de force », de leur envoyer un mail genre : « salut chers confrères, j’aimerais beaucoup venir observer votre fonctionnement et vous poser plein de question, surtout en cette période douloureuse où vous mettez tout en œuvre pour retrouver le père spirituel de votre organisation, merci d’avance ».

Non, mal venu… Alors, comme disait Lénine : « Que faire ? »

Mekong, Vientiane

Me voilà à Vientiane (je vous passe quelques étapes pour gagner du temps, mais oui, pour ceux qui veulent à tout prix savoir : Luang Prabang est une chouette ville historique très animée le soir, surtout si vous adorez le côté Club Med sous acide !). Invité pour Noël dans le meilleur restaurant français de la ville, tenus par un couple charmant installé là depuis un bon paquet d’années. Ce soir là, nous restons tard après la fermeture, des pichets de vin ne cessant d’apparaître comme par magie sur la table, nous ne voulons pas paraître mal élevés en partant sans finir nos verres… Les tournées passant, nous devenons à peu prêt aussi cramoisis que notre breuvage et nos discours se teintent, à l’image de nos faciès, d’un beau rouge sombre anarcho-révolutionnaire. Evidemment, il est question de Sombath : « Non mais c’est quoi cette façon de faire disparaître les gens quand ça vous chante ! Et en toute impunité, bien sûr, avec un gros bras d’honneur au reste du monde, genre  »j’ai le pouvoir, j’en fais ce que je veux et je vous emmerde », mais on est pas en Amérique, ici ! » S’exclame la patronne. Oui, certes, nous ne sommes pas aux USA et la police Laotienne n’a visiblement besoin d’aucun Patriot Act pour faire taire les opposants politiques. Cependant, cette fois-ci, l’injustice était trop inique, le cynisme gouvernemental trop flagrant, l’opinion publique n’a pas fermé sa gueule.

Tout d’abord, se sont les proches qui ont sonné l’alarme. Très vite, une vidéo compromettante a circulé. Pas de bol pour les flics, une caméra de vidéo-surveillance tournait ce soir là, et sur la bande on voit très bien Sombath être embarqué de force dans un 4×4 par des individus manifestement peu amicaux. Dans la foulée, un nombre considérable de personnalités plus ou moins médiatiques (de l’Union Européenne aux Nations Unies en passant par quelques dizaines d’ONG, Hillary Clinton et Amnesty International) ont donné de la voix pour demander au gouvernement du Laos de faire toute la lumière sur cette disparition un peu suspecte. Réponse du gouvernement en question : « Oui, effectivement, M. Somphone a disparu dans des conditions suspectes ». Point, fin de la conférence de presse, aucune question je vous prie. Comme au bon vieux temps du stalinisme à Papa Joseph… A ceci près qu’il ne semble pas y avoir eut de procès, ou alors si rapide et si discret que personne, pas même l’accusé, n’en a eut vent…

Le comble dans cette histoire, c’est que Sombath n’est pas à proprement parler un dangereux ennemi du gouvernement. Comme le rappelle inlassablement sa femme (dans de poignantes lettres ouvertes publiées sur le site), Sombath n’a rien d’un terroriste. C’est un éducateur, un humaniste, un pacifiste convaincu qui pense que la méditation résout plus de problèmes que la violence. Toute son œuvre en tant qu’animateur social est là pour démontrer que ses seules armes sont la conviction patiente et la ténacité sereine.

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A Thakekh, lors d’un réveillon de la St Sylvestre assez mémorable (on y reviendra), j’ai fait la connaissance de Valentine, une jeune femme qui connaît bien Sombath. Au cours de la discussion, elle insiste à plusieurs reprises sur le fait que son ami et mentor lui a souvent reproché son emportement. « Il me disait que je voulais aller trop vite, que j’étais trop dans l’affrontement, qu’il fallait savoir temporiser ». Aujourd’hui elle participe aux séances de méditation publiques organisées, entre autres actions, pour le retrouver. Voilà bientôt trois mois que beaucoup de gens se mobilisent et prennent des risques pour demander au gouvernement Laotien de faire la lumière sur cette disparition. Car ce n’est pas sans risque, de prendre ainsi parti au Laos. Elle-même, suite à sa forte implication dans cette affaire, a fini par craindre pour sa sécurité. Elle est en vacances prolongées en Thaïlande et attend que le climat se détende avant de pouvoir rentrer.

Sombath n’est pas le premier opposant à disparaître, mais cette fois, les enjeux sont plus gros que d’habitude. Comme l’ont rappelé certains journalistes, Sombath est engagé aux côté des sans-terre. Il était impliqué dans l’organisation du Forum des Peuples d’Asie et d’Europe, qui s’est tenu à Vientiane en octobre dernier. En cette occasion, il a fortement exprimé son soutien aux intervenants en faveur des droits des paysans qui ont été privés de leurs terres et de leurs ressources. Comme l’a fait remarquer la femme de Sombath publiquement : « les responsables gouvernementaux faisaient partie du Comité National d’Organisation de l’AEPF, et l’événement dans son ensemble n’aurait pas dû être corrompu »… De là à soupçonner une sombre histoire de gros sous ? Allons ! Penser qu’un ‘ON’ du type gros propriétaire terrien aurait voulut faire taire une voix qui risquait de contrecarrer ses intérêt, ce serait aller un peu vite en accusation… Pourtant, l’hypothèse est lancée, quelqu’un est prêt à parier ?

Just like Geckos on the Moon !

Just like Geckos on the Moon !

Pendant ce temps, dans la paisible Vientiane, capitale aux allures de village, la vie continue. Les clients du bar belge se saoulent à la Chimay, et j’étudie avec application la sociologie des lieux de vie nocturnes en compagnie de mes nouveaux assistants. Mokhtar vient de se faire jeter de chez Hanz pour la troisième fois en trois jour. Il est tellement pété du matin au soir qu’il se souvient même pas des ardoises monstrueuse qu’il laisse dans ce qui est devenu notre cantine, à deux pas de l’hôtel. Le lascar vient de vivre cinq ans de magouilles diverses au Japon, dont un bon tiers en prison pour diverses arnaques. Il s’arrache tellement les neurones que les ladyboys du quartier l’ont rebaptisé Doctor Smoke… Entre deux séances de drague aussi pénibles pour les victimes de ses assauts bourrins que pour son entourage immédiat (dont je fais momentanément parti), il retrouve parfois assez de lucidité pour m’inviter à boire une bière et me raconter ses voyages en mode freaks… Flippant ! Je repense à mon vieux pote Jean-Phi, le plus grande gueule de la Croix-Rousse… Il me manquent ces piliers de sagesse-comptoir, ces philosophes de l’Alterzone, alors je tente de les retrouver où je peux… Pour nous assister dans ces errances éthyliques, il y a aussi Axel, un ingénieur forestier québécois et Vinz, médecin français en instance d’expulsion du pays après son bref séjour à la prison de Luang Prabang. Le pauvre s’est laissé entraîné un soir dans un bain de minuit, et quand il est sorti de l’eau, la sacoche contenant ses thunes et son passeport avait disparu. Trop défoncé pour réagir intelligemment, il s’en est pris au premier mec qui passait, pas de bol, c’était un flic, qui n’a pas du tout apprécié le coup de tête surprise qui lui est tombé dessus… Grâce à cette charmante équipe de têtes-brûlées j’ai pu analyser en profondeur l’influence de la prostitution thaïlandaise sur la musique dans les boîtes de nuit laotiennes – où, chose unique au monde, des mecs vous massent par derrière quand vous aller pisser ! Véridique. Surprenant la première fois, mais on s’y fait… Pour quelques jours seulement, car j’étais attendu à Thakekh pour le réveillon, et il me restait trois jours pour parcourir 350 km à vélo, même pas peur !!

Ouais, ça ressemble vraiment au paradis, mais...

Ouais, ça ressemble vraiment au paradis, mais…

J’avais rendez-vous au Green Climbing Home, un paradis de la grimpe où des escaladeurs du monde entier viennent s’éclater dans un décor à couper le souffle. Le 31 dans l’après-midi, j’arrive tranquille et m’installe dans la dernière tente disponible. Je fais la connaissance de toute une bande de joyeux bouffeurs de rochers, et la soirée du nouvel an commence dans une ambiance très conviviale. A minuit, alors que la fête bât son plein, les patrons décident de faire péter quelques bombes de confettis chinoise. Le problème, quand c’est écrit en chinois, c’est qu’il peut aussi bien y avoir marqué « danger, feux d’artifices », personne ne le saura avant… Et après, c’est trop tard. Une jolie boule bleue vient se déposer sur le toit de bambou, très très sec, le vent souffle autant qu’il peut, et le drame peut commencer. Ce qu’il y a de bien avec les écolos, c’est qu’ils ont tendance à construire en matériaux naturels, ça brûle mieux. En dix minutes, tout le camp est en flammes ! Dans la panique et les cris, quelqu’un décide de fuir jusqu’au prochain village par les grottes. On réalisera le lendemain que c’était idiot et qu’il aurait mieux valu partir sous le vent, par la piste, mais la raison collective brille rarement dans ces moments là… J’en ai vu sauver une imprimante et oublier leur passeport dans la fournaise, d’autres quitter leurs chaussures avant de rentrer dans un dortoir en flammes, ou récupérer la trousse de toilettes mais laisser la montre incrustée de diamants… Bref, une heure de crapahute à travers les cailloux, spéléo nocturne en mode réfugiés, certains sans chaussures, sans lumières, sans plus rien d’ailleurs puisqu’ils ont peut-être tout perdu… Et nous voilà à l’abri, pris en charge par les Laotiens qui organisent le rapatriement vers les guesthouses de Thakhek. La gueule de bois du lendemain ne devra rien à l’alcool ! Enfin, si, un peu quand même pour les quelques zombies qui ont fini la nuit autour d’un feu de camp (?!), relâchant la tension à coups de whisky & gros pétards…

Avant, pendant, après. Mais les montagnes sont toujours là ! Pour soutenir la reconstruction, allez-y...

Avant, pendant, après. Mais les montagnes sont toujours là ! Pour soutenir la reconstruction, allez-y…

Ensuite, je vous la fais courte : j’ai dû revendre mon vélo à Paksé à cause d’une vilaine tendinite ; Je me suis baladé sur le Plateau de Bolaven en moto avec des potes ; On a bu plein de Lao-Lao tous les jours en se baignant dans des cascades ; J’ai pris le bus pour Phnom Penh (Cambodge) après avoir dépassé la date de mon visa (ça devient une habitude) et m’être fait racketté comme tout le monde à la frontière… Et je me suis honteusement désintéressé de l’affaire Sombath…

Dernière photo avec mon fidèle Phoenix (passk'il a survécu à l'incendie, pardis!)

Dernière photo avec mon fidèle Phoenix          (passk’il a survécu à l’incendie, pardi !)

Phoenix et son nouveau cavalier: Quentin. Si vous croisez ce mec, dites-lui de me donner des nouvelles...

Phoenix et son nouveau cavalier: Quentin.                Si vous croisez ce mec, dites-lui de me donner des nouvelles…

A moto sur Bolaven Plateau

A moto sur Bolaven Plateau

Que faut-il y voir ? Que moi aussi, j’ai fini par craquer et devenir un bon gros touriste de base, comme les autres ? Peut-être, en partie… Entre temps j’ai aussi postulé pour un boulot de direction-coordination de projet dans une éco-école de la région de Champasak. Un super chantier plein de défis à relever, et ce serait vraiment cool de revenir au Laos pour bosser avec cette équipe. L’ONG s’appelle Sustainable Laos Education Initiative, et je vous encourage à jeter un œil sur leur site, mais attendez qu’ils m’embauchent avant de faire un don ! (ou pas)

Si ça marche (pas gagné), je deviendrais résident de cette magnifique province. Une fois de retour, je ferais tout ce qui est possible pour rencontrer enfin Sombath, ou sinon lui, les membres de son organisation. Tu parles qu’ils ont éveillé ma curiosité ! D’ailleurs, je laisse le mot de la fin à Mr Somphone (Discours lors du 9è Forum des Peuples d’Asie et d’Europe, Vientiane, Octobre 2012) :

“There is an urgent need for action and education is a key one. Our societies have to learn to live a simpler way and reduce consumption, especially in the rich countries. We have to reduce carbon emissions. We have seen that the private sector only wants to increase their profits. We have to resolve the root causes of the problem to have real happiness and not have our societies working most of the time to reproduce the current system.” *

Sombath Somphon polychrom

Pour aller plus loin :

* Que je traduirais par : « Il y a un besoin urgent d’action et l’éducation est un point clé. Nos sociétés doivent apprendre à vivre de façon plus simple et à réduire leur consommation, en particulier dans les pays riches. Nous devons réduire les émissions de carbone. Nous avons vu que le secteur privé ne cherche qu’à augmenter ses profits. Nous devons résoudre les causes profondes du problème pour connaître le vrai bonheur et ne pas avoir nos sociétés travaillant la plupart du temps à reproduire le système actuel. »

Dans les cascades...

Dans les cascades…

Une soirée à Tad Lo…

From Vientiane to Paksé 170

Atelier musical à Tad Lo, où comment créer des vocations de teufer !

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Plateau de Bolaven, dans les villages…

From Vientiane to Paksé 088

Plateau de Bolaven, dans les villages…

Pause café sur Bolaven... Bô'Goss'Attitude !!

Bye Bye Laos, à bientôt…

Novembre 2012, arrivé à Hanoï depuis quelques jours, je tourne en rond dans un labyrinthe d’espoirs déçus.

Hà Nôi, Đống Đa District

Hà Nôi, Đống Đa District

J’avais débarqué au Vietnâm avec tout un tas de contacts repérés sur internet, des organisations qui m’avaient parues intéressantes, plus ou moins proches du sujet, en tout cas semblant répondre à quelques critères qui m’auraient permis d’en parler sous l’étiquette « Education Populaire »… Et puis rien. J’avais écris, appelé, visité même, et chaque sollicitation s’était heurté à un refus poli, une fin de non recevoir ou simplement une impasse linguistique, bref, pas la queue d’une enquête en perspective, néant. J’en étais à ces réflexions maussades et traînais mon ennui dans la capitale en noyant la morosité dans les bars de rue et les clubs hype, où la bière la moins chère du monde (Bia Hoi = 60 cts le verre!), la Viet-Pop assourdissante, les cocktails sur-dosés et les happy shakes me faisaient inexorablement glisser vers un état de touriste hébété. Comme n’importe quel jeune beauf’ australien, n’importe quelle blondasse américaine ou autre, je me laissais aller aux plaisirs faciles, cette recherche sur l’éduc’pop’ disparaissant peu à peu dans une ivresse confortable. J’avais bien tenté de prendre contact avec quelques ONG qui me paraissaient pertinentes : Hanoi City Kids (bon boulot, mais hors propos) ; Open Academy (en sommeil) ; Blue Dragon (grosse orga ultra active qui aurait pu être un super terrain s’ils avaient eut un peu de disponibilités)… Quant aux autres, pas la peine d’insister, ça pue le Néocolonialisme et la condescendance, ça émets des relents de Foundation Bill Gates ou sponsoring avec lequel je ne veux rien avoir à faire !

Une âme charitable (note pour moi-même : toujours s’en méfier), me parle d’un orphelinat du quartier qui cherche des volontaires… Aïe !! Les orphelinats… Pour la plupart, des zoos d’enfants où des touristes en mal de bonne conscience viennent faire mu-muse avec les gamins, une heure, un jour, une semaine, rarement plus, et repartent, satisfaits de leur BA. Je ne vais pas développer ici ce que j’en pense, mais vous pouvez toujours faire un tour sur ce site, pour avoir une idée : http://www.thinkchildsafe.org/thinkbeforevisiting (ô passage, message aux orphelins : la prochaine fois qu’une étudiante en lettre vient dégouliner sa gentillesse humaniste chez vous avec son grand sourire et son paquet de bonbons, faites-lui les poches et le sac à main, quelques dollars à la clé, vous aurez pas totalement perdu la journée !)

Une fois de plus, ce soir, je suis sorti rejoindre un groupe de couchsurfeurs, juste pour passer le temps, et voici que je rencontre Hoang Gia. Nous accrochons pas mal, et décidons de continuer la soirée dans un bar sympa pour prolonger la discussion. De fil en aiguille, j’apprends son histoire… Hoang Gia est parti jeune marxiste de 18 ans, plein de fougue et d’allant, étudier à Cuba la sociologie et le droit. Revenu à Hanoï 5 ans plus tard, diplômé, anarchiste et pédé, il voudrait tout faire péter. Pendant son séjour là-bas, il a vu les spectres du communiste à l’ancienne, il a découvert les effet du rhum à haute dose, réalisé qu’il aimait les hommes (plutôt grands et baraqués), il a lu Chomsky, Deleuze, Kropotkine et Gramsci… Et nous voilà tous les deux, attablé devant une bonne bière belge (pléonasme), refaisant le monde, quoi d’autre ?

D’un commun accord, nous devenons potes. Ma dernière semaine en ville se passe majoritairement en sa compagnie. Avec lui j’apprends la politique Vietnamienne, les endroits interlopes et où trouver de la véritable gnôle aux trois lézards non frelatée… Mais surtout, nous parlons politique, éveil des consciences, transformation sociale… Une nuit, nous sortons juste d’un concert au Hanoi Rock City, Hoang Gia me révèle son rêve : « Tu vois, dit-il, ce lieu pourrait être génial. Ils ont une place de dingue, une super programmation culturelle, du vrai matos pro [NDLA : mais ils devraient former leurs ingés son à des réglages plus subtiles que tout à donf’ et vive la saturation], et ils se contentent de mener leur petit business pépère, sans voir plus loin. »

Lui, si tu lui confiais les clés d’un lieu pareil, c’est pas juste une salle de spectacle qu’il en ferait, c’est une académie culturelle pour tous, une maison du peuple et un centre social tout à la fois… qu’il en ferait ! Avec peut-être, rajoute-t-il entre deux gorgées de Russe Blanc, un petit backroom pour les fins de soirées qui s’emballent et une salle de projection privée pour les amis très très proches… Mais ça, c’est juste en option 😉

Il en a vu ailleurs de ces endroits populaires, où les gens se retrouvent et échangent, et ça le fait rêver. Depuis qu’il est revenu au pays, il y pense tout le temps. Il voit déjà la grille d’activités, pleines des cours, de rencontres et d’ateliers ; Il voudrait que ce soit gratuit, ou pas cher, en tout cas que n’importe qui puisse venir et trouver son bonheur. Quand je lui raconte mon dernier emploi à la MJC du Vieux Lyon, il a les yeux qui brillent…

Lorsque j’ai quitté Hanoi pour me rendre au Laos, Hoang Gia bossait à fond sur ce projet, cherchant un lieu, des fonds, des partenaires… je lui souhaitais bonne chance et lui promettais qu’il pourrait compter sur ma participation dès mon retour…

Mi-février, je reviens au Vietnâm. Sitôt posé mon sac à Saïgon, j’appelle mon pote pour prendre des nouvelles. C’est qu’entre temps, la dureté du régime vietnamien s’est lourdement rappelée à la réalité : Au mois de janvier, 14 blogueurs ont été condamnés à de la prison ferme pour « dissidence » ! (ce qui porte le total à 32 depuis 2010)

image_blogueur_vietnamien

Hoang Gia les connais, a des contacts réguliers avec certains d’entre eux, et ses prises de position publiques lui ont déjà valu pas mal de galères (arrestations, menaces, bastonnades). Jusqu’à ce soir du 29 janvier, où en rentrant chez lui, il trouve la porte fracturée, dossiers et ordinateur envolés. Alors trop c’est trop : Quand il décroche son téléphone, c’est pour m’apprendre qu’il est en Allemagne, où il vient de déposer une demande d’asile politique. Il me rassure, tout va bien, il a trouvé une piaule chez un cousin, un petit job en vue pour survivre, et les clubs de Berlin lui plaisent beaucoup. Mais il ne veut pas lâcher comme ça, et me promet qu’on en reparlera, de son idée, dès que la situation se sera calmée, il reviendras.

Ce projet d’une grande Maison des Possibles à Hanoï, ce ne sera pas pour tout de suite. La liberté d’expression n’ayant pas encore rattrapé les avancées de la liberté d’entreprise, l’Education Populaire au Vietnâm reste pour le moment une belle utopie révolutionnaire. En attendant, peut-être bientôt, un Printemps des Peuples en Asie…

So long my friend, see you on the Uncle Ho’s Trails of the World !!

H.G, Dec 2012

H.G, Dec 2012

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