Archives de la catégorie ‘Carnet de route – Road notes’

Original Soundtrack : vous pouvez commencer la lecture en vous accompagnant d’un classique de Candombe, la musique traditionnelle uruguayenne, par les maîtres Pedrito Ferreira ou Ruben Rada ; puis enchaîner sur una nueva cancion avec le grand Alfredo Zitarrosa ou bien Los Olimareños ; en arrivant à Cabo Polonio, je vous conseille ce morceau de Jorge Drexler ; et pour finir, une petite surprise sur ce lien

Expo en MontevideoExpo en Montevideo 2Expo en Montevideo 3

Expo en Montevideo 4On peut dire que ça commençait comme d’habitude. J’arrivais en Uruguay plein d’espoir. J’avais trouvé un sujet d’étude intéressant sur internet, une organisation locale tout à fait dans ma thématique, et leur avais envoyé quelques mails de prise de contact. Le premier jour, je me suis installé chez mon hôte et j’ai soufflé un peu après la longue nuit de bus. Balade dans le quartier, sur le front de mer, rien de très aventureux. Le lendemain, je suis retourné voir sur ma boîte mail. Pas de réponse. On ne peut pas dire que ça m’ait surpris, depuis le début, les contacts pris de cette manière avaient presque systématiquement foiré, et la majorité des articles de ce blog ont été écrits suite à des rencontres de terrain. Mais là, ça me foutait un peu les boules parce que l’organisation en question avait l’air vraiment pas mal. Le PEP, ça s’appelle, Programa de Educación Popular (faut traduire?), et sur leur site des explications qui me parlaient juste, comme : “… el P.E.P se inicia como un equipo de trabajo de técnicos que apoyaban a las organizaciones sociales en tareas de capacitación y asesoramiento. Sobre las necesidades emergidas de esta praxis reflexionada,
nace el CURSO INTERDISCIPLINARIO DE EDUCACIÓN POPULAR, como un
emprendimiento conjunto y así continúa siéndolo, más allá de los procesos que
han vivido cada uno de sus fundadores.” Intéressant, non ? Ah, vous comprenez pas l’espagnol ? Fallait pas choisir allemand deuxième langue ! Un autre truc qui m’avait particulièrement branché c’était : “Los educadores populares buscamos el reencuentro del sujeto consigo mismo, con su
quehacer individual y social (individuación), con sus practicas y experiencias, con su
medio y sus posibilidades, con su entorno y su cultura, ya que las transformaciones solo
son posibles con hombres y mujeres que se conocen, se asumen, se valoran, creen en si
mismos y en lo que son capaces de hacer”… Une idée que j’avais vraiment envie de travailler. Alors je suis resté quelques temps à Montevideo, à arpenter la ville entre deux permanences web, à chercher comment rencontrer cette équipe, envoyer des messages à droite à gauche, lancer des lignes sur les forums, passer des coups de fils, etc. Résultat ? Nib, que chi, wallou, néant. Pas la queue d’une interview.

nada más que el cielo y el horizonte...

nada más que el cielo y el horizonte…

C’était pourtant pas faute d’être au bon endroit. La capitale de l’Uruguay, le cœur de la contre-attaque sud-américaine contre l’Empire. Non, j’exagère à peine. Vous entendez parlez des Chavez, Correa, Lula, Morales et compagnie, ouais, à longueurs de journaux, mais quid de Pepe Mujica ? C’est pourtant le président le plus cool du monde ! J’explique : Membre fondateur des Tupamaros, un mouvement politique libertaire d’action directe, autogestionnaire et révolutionnaire, dont il fut l’un des principaux militant, José Mujica a un passé de guerillero particulièrement romantique : Braquages records, prises d’otages, plusieurs séjours en prison, presque autant d’évasions, torture et menace d’exécution, jusqu’à l’amnistie générale de 1985. A partir de là, il abandonne la lutte armée, « trop vieux pour ces conneries », dira-t-il ensuite, comme tout le monde. Tout en restant membre de la direction collégiale des Tupamaros, il prône une large coalition de gauche qui, grâce entre autre à ses talents de négociateur, deviendra finalement le Frente Amplio (Front Large). Ce mouvement lui permet d’abord de devenir sénateur, puis enfin, parce qu’on est quand même pas là pour déconner, Président de la République Uruguayenne, ce qui est tout de même plus classe. En tant que président, il reverse 90% de son salaire à des associations reconnues d’intérêts publics ou de jeunes entreprises sociales, tout en continuant le petit business de vente de fleurs qu’il a avec sa femme. Dans le genre pépère, il se pose là, Pepe. Déjà qu’il avait calmé tout le monde en déclarant son patrimoine avant les éléctions présidentielles, soit une vieille coccinelle de 23 ans, c’est tout, qui dit mieux ? Il en a remis une couche un peu plus tard en inscrivant le palais présidentiel sur la liste des hébergements d’urgence, lors de la vague de froid qui a touché le pays en 2012. Végétarien dans un pays de viandards, il a légalisé le mariage homo dans un pays de cathos, et la marijuana y’a pas si longtemps… Ami lecteur, copine lectrice, si tu sais pas où aller pour tes prochaines vacances, je te conseille fortement l’Uruguay.

Arrêtons-nous là pour ce qui concerne Mujica, c’était juste pour vous mettre un peu dans l’ambiance, et que vous compreniez bien à quel point j’étais déçu de ne point trouver d’interlocuteurs haut-de-gamme à Montevideo. Comme j’étais pas loin du fond, me restait plus qu’à rebondir. Ce que je fis de manière très idéaliste en allant m’échouer sur une côte sauvage de la province de Rocha. Quelques coups de pouce, trois ou quatre bus et un gros camion tout terrain plus tard, je me retrouvais derrière les dunes du Parc National du Cabo Polonio, hameau perdu, même pas une centaine d’habitants l’hiver, en majorité des locaus issus de pêcheurs et des hippies sympas qui vivent là peinards en arnaquant finalement pas tant que ça les touristes.

Entre Montevideo et Cabo Polonio, les sirènes de punta del Este

Entre Montevideo et Cabo Polonio, les sirènes de punta del Este

Dans la bétaillère à touriste qui sert de navette pour relier le village au reste du monde, j’avais fais la connaissance de deux jeunes demoiselles qui, sitôt débarqués, me proposent de loger chez elles, un vieux cabanon de famille qu’elles comptaient squatter pour une semaine. Le premier soir, mes deux circassiennes délurées m’invitent à dîner sur leurs réserves. Dans une cabane sans eau, éclairés à la bougie, nous nous réchauffons sous une couverture commune en échangeant quelques chansons. Sous les effets conjugués du vin rouge et de l’herbe (dont je vous rappelle qu’elle est légale dans le pays), nous en arrivons vite à d’émoustillants jeux de mains, dont je constate qu’ils se sont à la limite du dérapage lorsque j’apprends que mes hôtes sont lycéennes et mineures… Le lendemain, je quitte à regrets mes hôtesses pour le confort succinct mais réconfortant (eau chaude et chauffage au bois), de la seule auberge pas chère encore ouverte en cette saison. Installé pour quelques jours au Viejo Lobo, je fais la connaissance de Seba, un surfeur perché mais super cool, qui gère le lieu durant l’hiver pour son pote le patron, Sol, qui est hébergée gratos en échange de coups de mains, et voilà… En clair, je suis le seul client de l’hôtel. J’ai tout une mansarde (le dortoir) pour moi tout seul, avec vue sur la mer et chauffage au sol (le poêle est juste en dessous), accès libre aux réserves de nourriture (récup’ partagée) et maté à volonté, le tout pour moins de 6€ par jour !

El Viejo Lobo

El Viejo Lobo

Sitôt installé, je descends en cuisine, filer un coup de main à Sol qui s’est lancé dans la réalisation du déjeuner. Chilienne originaire de Valparaiso, Sol est installé au Viejo Lobo depuis six mois, et compte apparemment y rester une ou deux saisons de plus, avant de reprendre la route. Tout en éminçant d’énormes tomates, je l’écoute me raconter son parcours en admirant ce profil qu’éclaire un timide rayon de soleil. Parfait mélange de couleurs andiennes, traits aymaras, yeux quechuas et tempérament andalous. Gitane et Mapuche, Sol est Latino-Amérindienne dans tout son être, et dégage quelque chose de terriblement fort, présence intense, quasi rayonnante dans la faible lumière de cette journée nuageuse.

Après des études en sciences sociales, elle est devenue conseillère juridique dans un planning familial. Quelques années passées à entendre la misère des opprimés lui ont donné la rage et l’envie de foutre le feu à la ville. Elle a commencé à militer au sein d’un groupe radical, de plus en plus activiste jusqu’au jour où elle s’est retrouvée en face d’un juge pour une foireuse histoire d’otage mutilé. Suite à cela, elle a décidé de faire une pause et d’aller se ressourcer sur la route. Nous échangeons les élucubrations d’usage entre voyageurs alors que la vapeur soulève le couvercle de la marmite, et lorsque nos assiette sont pleines nous en sommes aux anecdotes des plans foireux qui font rire seulement passé la prescription d’orgueil. Au dessert, comme nous semblons avoir fait le tour de la question, je la questionne sur sa vie au village…

cABO pOLONIOQuand elle est arrivée, Sol a fait le tour des habitants pour savoir à qui elle avait à faire. J’aurai plus tard l’occasion de me rendre compte à quel point elle a réussit son intégration. Il semble que tout le monde l’adore ! Très vite, elle s’est autoproclamée assistante de l’instituteur de la petite école de Cabo, qui compte 5 élèves en hiver. Lorsqu’il n’y a pas classe, les gamins traînent dans le village et ne sont jamais très loin du Viejo Lobo. D’abord parce qu’il se trouve sur la place centrale, mais surtout parce que Sol est là, et qu’elle a toujours un petit quelque chose pour eux : une histoire, un gâteau qu’elle vient de faire ou un nouveau jeu débile qui fera rager leurs parents. Dans les murs de l’école, elle anime occasionnellement un centre de loisirs, qui accueille jusqu’à soixante enfants au plus fort de l’été. Pour l’aider, elle recrute généralement parmi les vacanciers les moins alcooliques de l’auberge, souvent des surfeurs straight edge aux idées claires, au rire franc et aux yeux marrons. [Parenthèse : un surfeur qu’a les yeux bleus, c’est qu’il a la tête pleine d’eau !]

Escuela, centro social y universidad popular

Escuela, centro social y universidad popular

Mais cela ne suffisait pas, il fallait plus. Sol a fait le tour des amis, et à cinq ils ont démarré l’Université Populaire de Cabo Polonio. Citez-moi un seul autre bled de même pas cent pélots qui puisse s’enorgueillir d’une université, même populaire, même saisonnière… J’attends ? En attendant, le petit groupe composé d’une voyageuse chilienne, d’un couple colombiano-péruvien d’universitaires retournés à la terre, d’un vieux pêcheur du village et d’un doctorant tout droit venu de la capitale, anime une dizaine de cycles par an, sur des thèmes aussi variés que l’économie sociale et solidaire, la sociologie politique, l’histoire des peuples amérindiens, etc. Parmi les sujets notables sur lesquels se sont déjà penché les participants aux cours, une vingtaine par cycle en moyenne, on trouve également pas mal de thématiques environnementales liées à des problèmes concrets qui se posent localement, comme par exemple l’évacuation des eaux usées, un enjeu majeur car en pleine saison touristique, Cabo Polonio déborde, littéralement ! Comme il n’y a pour ainsi dire aucun système d’égout sur la presqu’île, chaque proprio se débrouille un peu comme il veut. Avec le temps, les eaux grises s’accumulent à fleur de surface, et il suffit d’une pluie un peu forte pour que tout remonte. Dans certaines parties du village, on peut alors se retrouver à patauger dans un mélange marécageux peu ragoutant…

Il convient aussi de mentionner le partenariat mis en place avec le Centre Océanographique implanté au pied du phare. A la point du cap, les bâtiment du centre forment un petit ensemble où travaillent une poignée de chercheurs réguliers. Ils sont chargé d’observer la faune et la flore marine de la zone protégée, comme la colonie de loups de mer, les migration de baleines, les dauphins, certaines espèce d’algues endémiques et autres. Lorsqu’ils ont été sollicité par l’Université Populaire, ils ont tout naturellement répondu présents et reçoivent régulièrement les étudiants pour échanger sur les travaux en cours ou les observations diverses. Enfin, l’aperçut ne serait pas complet sans mentionner les recherches de fossiles dans les dunes, où les anciennes tribus de pêcheurs ont laissé de nombreuses traces (vu quelques très anciennes pointes de harpon), et le tout nouveau projet de collecte de la mémoire des plus vieux habitants de Cabo Polonio. C’est d’ailleurs dans ce contexte que Sol et Seba m’emmèneront un soir boire un verre de vin rouge épais chez la légende locale, Joselo, patron aveugle et gay du bar du même nom. Un personnage comme t’en croisera pas beaucoup dans ta vie…

Cabañas del Cabo

Faut dire que malgré l’absence d’électricité, les soirées peuvent être assez animée sur le Cabo, même en hiver. La veille, déjà, invités pour une fête d’anniversaire chez les péruviens, nous étions rentrés à l’auberge un peu pétés, en passant par la plage. La tempête nous entourait, le vent soufflait aussi fort qu’il pouvait, sans pouvoir cependant chasser le mélange de brouillard et d’embruns qui nous enveloppait. Impossible de distinguer la lumière du phare, censée revenir toutes les douze secondes, en revanches, nous étions régulièrement illuminés par le flash des éclairs, au dessus des nuages, dont la lumière diffractée dans l’air saturé d’humidité nous révélait comme en plein jour, le temps d’un clin d’oeil. A quelques mètres de nous, les vagues roulaient en fracas continue, chaque rouleau d’écume s’éclairant dans le noir de manière irréelle. Seba m’expliqua qu’il s’agissait des Noctilucas, une variété de plancton phosphorescente. « Mira », gueula-t-il par dessus le bruit des vagues en pointant mes pieds. Je marchais sur un tapis d’étoiles ! Chaque pas faisait cligner des myriades de lucioles minuscules, qui s’éteignaient aussitôt. L’air lui-même en était chargé, et certains venaient se prendre dans nos cheveux électrisé. On se serait cru en plein Harry Potter. Sol éclata de rire en voyant ma tête surmontée de deux dreadlocks dressées par le vent, qui faisaient comme des antennes au bout desquelles auraient brillé deux leds vert fluo… Dans le même genre, le dernier soir, Seba insista pour que j’enfile une combinaison de plongée et que nous allions nager de nuit dans les vagues. Pris dans les rouleaux, je buvais des tasses d’eau phosphorescente. Quelques mètres plus loin, je sentis, plus que je ne vis, une énorme forme sombre me frôler la cuisse. Mon hurlement de terreur s’interrompit sur une nouvelle goulée d’eau salée. Seba me rejoins alors pour m’expliquer l’absence totale de requin dans la région, due au fait qu’ils étaient chassé par les toninas, ces sympathiques grands dauphins noirs, dont l’un venait de se présenter à moi. Ils étaient trois à nous tourner autour. Nous jouâmes avec eux le temps qu’ils constatent notre infériorité physique en terme de natation, nous fasse un dernier tour et ne s’en aille chasser plus loin. Rentrés à l’auberge, je fis part de mon exaltation à Sol, qui lança un regard amusé à Seba, me racontant qu’il avait déjà fait le coup à une bonne dizaine de touristes, dont certains n’étaient pas passé loin de l’attaque cardiaque… humour de surfeur, probablement…

Et puis il fallut partir. Ce que Sol et compagnie faisaient sur leur petit coin de Terre était véritablement passionnant, mais j’avais encore de la route à faire. En bouclant mon sac, je me maudis un peu d’avoir perdu autant de temps à Montevideo, un peu d’avoir pris des engagements au Brésil pour le week-end d’après, et je dis au revoir en oubliant totalement de prendre les coordonnées ma nouvelle pote. Si vous passez par Cabo Polonio, allez faire un tour à la Pousada del Viejo Lobo, et demandez Sol de ma part. Dites-lui qu’elle me donne des nouvelles, à l’occasion…

cABO pOLONIO

Pour aller + loin:

un article bien écrit et très complet sur le Cabo (ES)

le site officiel (ES)

un portail en anglais

Saigon by nightAprès un sommeil de quelques mois, EducPopTour se réveille enfin, tout en douceur.

En guise d’étirement matinal, un petit article baillé depuis la campagne Argentine, toussoté au soleil d’automne, gratouillé du calbute au rythme du hamac, tout ça pour replonger dans les limbes feignasses de mes semaines oisives à Saigon.

Rendormez-vous, y’aura du neuf plus tard. Pour le moment, je vous remmène au Vietnam…

...

Un contact, juste un email, le pote d’un pote, brièvement rencontré quelques années en arrière, bref, à peine l’ébauche d’une connaissance. Parfois, ça suffit. Contacté par mail en cours de route, Julien m’avait donné l’adresse, rendez-vous chez lui, le 18 à 18h. Dans le taxi qui m’y emmenait j’essayais vainement de me souvenir de lui, mais rien de plus qu’une petite photo ridicule, rien de moins pixelisé que son avatar internet. 250.000 VND de taxi plus tard (ça fait mal !), c’est à dire après avoir traversé plus de la moitié de la ville, me voilà devant l’entrée du City Garden. La résidence est imposante. Trois tours rondes s’élèvent massivement dans le paysage du quartier populaire de Bình Thạnh, sécurisées comme il se doit par le dispositif habituel des ghettos de riches : vigiles, barrières, caméras, badge magnétique et compagnie. Avec ma dégaine de routard pouilleux qui vient de se taper une journée de bus, je n’entrerais dans aucun de ces jardins d’élite si nous étions dans un quelconque pays occidentalisé. Oui mais voilà, on n’y est pas ! Sac à dos en travers de l’épaule, je passe la sécu avec un grand sourire assorti d’un vibrant «Chào anh!» au planton de service, et passe. De toute façon, je suis blanc, donc riche pour le quidam indigène, donc tout à fait plausible en tant que résident. Racisme ordinaire, quand tu nous tiens… Au pied de la tour n°1, la chose se corse un peu quand je sonne à l’interphone sans obtenir de réponse. Un autre vigile s’approche pour s’enquérir des raisons de ma présence, pas du tout intimidé par mon européanitude et même plutôt inquisiteur, alors je décide d’appeler Julien pour ne pas me faire virer. « Une réunion plus longue que prévue, me dit-il, attends-moi au bar de la piscine » « au bar de la quoi ??? (un rapide tour sur moi-même confirme la présence du dit plan d’eau) Ok, à toute ». Il me rejoins deux bière plus tard, que nous prolongeons par trois autres en essayant vainement de nous souvenir l’un de l’autre, c’est à dire en faisant connaissance, avant de gagner son appartement du 18ème étage. Là je rencontre Quyen, sa pétillante compagne, qui nous accueille en toute simplicité, avant de nous inviter à passer à table.

Et voilà comment ça a commencé.

City Garden, 18è étage

City Garden

À ce stade du récit, vous vous demandez peut-être où je veux en venir, puisque de toute évidence, il ne va pas être question d’éducation populaire dans cet article. C’est vrai. Mais j’ai profité d’un si agréable séjour en leur compagnie, que je voulais les remercier, à ma façon, pour leur chaleureuse hospitalité. J’en ai connu des foyers accueillants, au cours de ce voyage, mais après tant de route, les quelques semaines passées à contempler Saigon depuis leur balcon m’ont parues si délicieuse qu’il me fallait absolument laisser une trace.

Julien est arrivé au Vietnam il y a huit ans. Avec son diplôme d’ingénieur pour seul investissement, il a monté une petite entreprise de consulting en supply chain, qui lui permet aujourd’hui de vivre confortablement. En cours de route il a rencontré Quyen, qui fut d’abord une amie, puis une coloc, et enfin une partenaire complice avec qui il partage sa vie. Touche à tout, elle peint, elle décore, elle conseille, en design, en image ou en communication, et surtout elle aime la vie. Installé dans la chambre d’amis, qui est aussi le studio musique de Julien, j’ai profité de leur confiance pour prendre du temps, pour moi, pour lire, écrire et me recharger les batteries. Ensemble nous avons assisté à quelques concerts et autre soirées, nous avons rivalisé de prouesses en cuisine ou encore cabotiné devant les caméras de la télé viêt !

Avec Julien

Séquence télé devant la Poste de Saigon, avec Julien

L’hospitalité est une tradition qui remonte probablement aux premières heures de la sédentarisation humaine, pour ce que j’en sais… Menacée de disparition dans certaines cultures trop individualistes ou certaines maisonnées trop paranoïaques, elle est en revanche toujours sacrée pour les Mongols ou les Berbères, les Peuls, les Mapuches, les Touaregs, les Inouits, les Lakotas, pléthores de traditions ancestrales ainsi que chez tous les Quyen & Julien du monde. Elle a ses règles, immuables, non-écrites. On ne peut apprendre l’hospitalité qu’en la recevant, tel un cadeau, puis en la pratiquant à son tour. Elle s’adapte aux mœurs et aux technologies. S’il ne reste plus guère d’aventuriers au long cours, partis sans billet retour, il y a maintenant des millions de couchsurfeurs, et au moins dix fois plus d’amis d’amis, contacts griffonnés sur un bout de papier, qui la perpétuent contre vents sécuritaires et marées néo-libérales. Idéologies nauséabondes qui voudraient la tuer. Ce qui est surtout amusant dans cette histoire, c’est que même au cœur d’une de ces forteresses parano- contemporaine, donjons de verre des seigneurs du néo-capitalisme, on trouve encore l’hospitalité. Du haut de la tour, je regardais mes hôtes travailler côté à côte, et je souriais, heureux de ce pied-de-nez social. Ils vivaient avant dans une coquette petite maison du quartier. Une baraque typiquement vietnamienne, avec son bout de jardin luxuriant de plantes en fleurs où il faisait bon recevoir les amis. Avec le temps, les moustiques, les rats et l’humidité ont finir par leur faire rêver d’un peu de confort mieux ventilé. Leurs affaires le permettant, ils ont craqué pour la vie de château, et ce n’est pas moi, qui ai profité tous les jours de la piscine, qui vais les en blâmer ! Chez eux on trouve de vieux meubles de récupération soigneusement retapés, des guitares, un très vieux projecteur 16mm, le Monde Diplomatique, des bières en quantité, beaucoup d’air, une cuisine toute équipée, des amis de passage, trois charmantes statuettes du Boudha, de bons livres, l’eau chaude à volonté, une vue imprenable sur les levers et couchers de soleil, des tableaux peints par la maîtresse de maison, posés à même le sol à côté des plantes vertes… Bref, on se sent bien, un peu comme chez soi.

Séquence guitare pour la caméra

Séquence guitare pour la caméra

Vietnam nord-sud 350

Un soir, je découvre entre deux apéros un autre de ces projets sympathiques qui animent le quotidien de Quyen et Julien : « le Pot au Phở ». Il s’agit d’un petit livre illustré, en cours d’élaboration, où les deux s’amusent avec les mots transparents de leurs langues respectives. Julien est francophone, Quyen parle sud-vietnamien, ensemble ils communiquent en anglais, mais la colonisation française, qui a pris fin en 1954, a laissé d’innombrables traces. Les vietnamien d’aujourd’hui se sont appropriés un grand nombre de mots issus du français de l’époque. Julien et Quyen en ont répertorié plus de 800. Certains sont repris quasi à l’identique, d’autres ont été polis par les prononciations locales, et au final, ces mots voyageurs ont traversé le globe et se sont acclimatés pour rester là où ils étaient accueillis. Les langues aussi connaissent le sens de l’hospitalité.

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Moi qui, tout au long des pays traversés, passe plus de temps à chercher les similarités que les différences, ce qui nous unis en tant qu’humains, plutôt que ce qui nous divise, j’ai été tout de suite emballé par cette idée. Partout des autochtones m’ont vantés la main sur le cœur la grandeur d’âme si exceptionnelle de leur peuple, ou bien ces viles perversions typiques à leurs cultures. Chaque fois, je ne pouvais m’empêcher de trouver travers et bontés plutôt bien partagés au sein de l’espèce humaine. Qu’on arrête avec nos cliché à la con ! Les Françai-es ne sont pas plus râleurs que les Marocain-es, les Chinoi-es ou les Argentin-es. Des Allemand-es peuvent être aussi drôle que des Québecois-es et les Chiliens sont à peine moins à l’heure que les Tunisien-nes… Bien sûr il y a des traits de caractères, parfois plus soulignés qu’ailleurs, et ne vous attendez par à voir un inconnu vous sourire dans une rue moscovite ou un serveur vous prendre en considération dans les cafés parisiens, mais à part ces petits détails, qu’il y a-t-il de si différent ? Dans toutes les capitales les taxis essaieront de vous arnaquer, non ?

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Je ne vais pas m’étendre pendant des lignes sur la question, je crois que vous avez capté l’idée. Reste que ce Pot au Pho Project, tout à sa petite mesure, est finalement une autre de ces passerelles tendue entres les cultures pour juste un peu plus de compréhension. Et peut-être moins de haine ? Peut-être… D’ailleurs, à propos de compréhension, m’est avis que certain-es d’entre vous n’ont jamais entendu parler de Phở, me trompe-je ? Ok, alors commencez par prononcer « feu » en élevant un peu le ton sur la fin. Oui, le viêt est une langue tonale, l’une des plus difficile au monde d’après certaines personnes (et je je suis sacrément d’accord, ça fait un point commun avec le Français). Ensuite, imaginez une généreuse soupe de nouilles de riz mijotées avec coriandre, gingembre, oignon, cardamone, relevée de bœuf, poulet ou ce qu’on veut, et servie accompagnée de citron vert, de piment fort (au choix) et surtout, de nước mắm, cette sauce de poisson fermenté, à mi-chemin entre le raffinement du vinaigre balsamique et la toxicité d’une arme chimique, sans laquelle le Vietnam ne serait plus tout à fait lui même… Petit-déjeuner, fast-food ou souper léger, ça se déguste sans scrupule et à toute heure.

Vietnam style !

Vietnam style !

Après cette incartade culinaire, retour à l’article. Pour dire que… Ben… Plus rien, en fait. Je voulais faire court, alors mieux vaut s’arrêter là.

Un dernier coup de chapeau à mes hôtes, Julien, Quyen, ainsi que tous les autres partout ailleurs, et je tire ma révérence.

Quyen paint 2

Crédits photos: pour une bonne partie, merci Quyen ;-)

Crédits photos:                                                                pour une bonne partie, merci Quyen 😉

Ciao la compagnie, à +

Ciao la compagnie, à +

Aurore laotienne

12/12/12, 7h du matin. Le poste frontière vient d’ouvrir et le douanier tamponne en souriant son premier passeport de la journée. Je le questionne sur la possibilité de changer quelques Kips, il se marre à nouveau et me répond qu’il faut aller à la ville. Quelle ville ? Vieng Xay, 55km à travers les montagnes… Je remonte sur le vélo et entame l’étape du jour en sifflotant… Pas longtemps… Entre la bourgade et moi, le Grand Paysagiste en Chef a eut la bonne idée de planter des côtes à 12% de plusieurs kilomètres, qui me scient les jambes et m’obligent à pousser mon fidèle destrier dans les raidillons les plus teigneux. Quand j’arrive au sommet, pas peu fier de l’exploit, c’est pour enchaîner sur des descentes acrobatiques, avec virages en lacets dans les graviers, que je dévale en chantant en tue-tête : « Vietnâm, Laos, Cambodge ! » (Bande Original de l’Article: les Bérus)… Le bon côté, quand même, c’est les paysages sublimes. Je roule pendant cinq heures dans un tableau permanent fait de jungles voraces empiétant sur la route, de vallées paysannes aux rizières grouillantes de vie, de villages reculés où les gens me saluent avec de grands sourires : « Sabai Dee »… Bienvenue au Laos.

"Baw Pen Yang" Lao'Lifestyle

« Baw Pen Yang » Lao’Lifestyle

En arrivant à Vieng Xay, le pays m’a déjà puissamment envoûté. Dès le premier soir, en traînant mes courbatures au bistrot du coin, attiré par le jeu de pétanque et la perspective de bière fraîche, je suis invité deux fois de suite à dîner. D’abord par un groupe d’éducateurs fêtant la fin d’un séminaire. Ils sont une dizaine de formateurs venus travailler quelques notions pédagogiques avec les instituteurs de la province, qui me régalent et me rincent tandis que nous devisons sur les enjeux éducatifs de la région. Puis par les membres d’une ONG spécialisée dans le management forestier, qui aident les agriculteurs locaux à coordonner leurs efforts pour améliorer la filière d’exploitation du bambou tout en préservant les forêt primitives – histoire de pas tout ravager comme ça été le cas chez le voisin Vietnamien. La rencontre au sommet est largement arrosée de Beer Lao, d’abord, puis de Lao-Lao, le carburant national, gnôle décapante à base de riz, le tout ponctué de toasts à la santé des voyageurs, à l’amitié entre les peuples ou même à la femme du patron, jusqu’à tard dans la soirée…

Cette entrée en matière m’a tout de même permis de faire la connaissance de Sara, jeune agronome sympathique, qui bosse ici depuis deux ans et m’invite pour quelques jours dans son appartement de Xam Neua, le chef-lieu de la province. Là, je vais faire la connaissance de ses collègues, au cours d’une ou deux autres mémorables nuits de longues discussions intellectuelles, nos considérations générales sur l’état du monde étant rendues particulièrement pertinentes par une consommation excessive de Lao-Lao. C’est au lendemain d’une de ces instructives réunions philosophiques que nous partons dans un village de montagne assister au nouvel Hmong, cette ethnie si particulière de la région…

Nouvel An Hmong

Nouvel An Hmong

Arrivés de Chine sur le tard, les Hmongs ont débarqué au Laos (ainsi qu’au Vietnâm et en Birmanie) pour découvrir que toutes les bonnes terres étaient déjà prises. Pas découragés pour un sous, farouches et durs à la tâche, ils se sont installés dans les montagnes, où ils ont vite compris que le pavot poussait très bien, ce qui les a petit à petit amené à devenir les légendaires producteurs d’opium du Triangle d’Or, entre autres… Pendant la guerre, alors que les américains bombardaient intensivement la Piste Hô Chi Minh pour couper les ravitaillements Vietcongs, ils ont participé de façon très active. Il faut savoir que les avions d’Air America, la compagnie financée par la CIA, décollaient d’une base secrète illégalement installée au Laos. A la fois pour protéger cette base et pour mener la guerilla anti-communiste dans un pays officiellement neutre, les agents américains eurent la bonne d’idée d’aller voir les Hmongs pour échanger des armes contre de l’opium. Avec l’argent de la drogue, la CIA a pu mener la campagne aérienne la plus intensive de l’Histoire en labourant les terres laotiennes (ainsi que combodgiennes et viêt) à la bombe et au napalm. Après la guerre, les Hmongs, considérés comme traîtres par les communistes victorieux, ont subi un long et lent génocide qui dure encore aujourd’hui. Parias d’Indochine, déplacés permanents, désarmés, ils survivent tant bien que mal dans l’indifférence générale.

Guerres illégales, trafic d’opium, massacres organisés…

Fear and Loathing in Lao PDR !

Un compagnon de chambrée

La route qui m’amène jusqu’à Vientiane, la capitale, est semée d’histoires relatant ce passé douloureux. A Nong Khiaw je parle longuement avec Lin Tong, patron de la guesthouse mais aussi chef de son petit village, qui me raconte ses souvenirs d’enfance, quand il fallait se planquer la journée et travailler la nuit, pour ne pas attirer l’attention des Ravens, les avions éclaireurs des américains… Le Laos est un pays meurtri qui subit encore les ravages de cette guerre honteuse : « Depuis près de 50 ans, plus de 50 000 Laotiens ont été tués ou blessés par un accident dû à un reste explosif de guerre, dont près de la moitié en temps de paix. La majorité des victimes sont des enfants.» Selon Handicap International, qui précise que sont considérés comme ‘reste de guerre’ toutes les munitions équipées d’une charge explosive utilisées au cours d’un conflit – comme des grenades, des obus, des roquettes ou encore des sous-munitions… Pendant ce temps, les touristes font du tubing sur le Mékong en sirotant des Happy Cocktails ou des Magics Fruit Shake…

Don't forget it just looks like paradise...

Don’t forget it just looks like paradise…

Mais attendez, je suis allé trop vite, nous voilà déjà à Vientiane et je vous ai même pas dit que c’est à Xam Neua, chez Sara, que j’entends parler pour la première fois de Sombat Somphone, alors qu’il vient tout juste d’être kidnappé – Oups, « il a disparu », nuance diplomatique, hein Charles-Edmond ?

Alors oui, bon, il se trouve que ce gars là est un cas à part, je vais pas vous en faire des tartines (z’avez qu’à suivre les liens à la fin cet article), mais Monsieur Somphone est un peu le Pierre Rabhi tendance Professeur Gandhi du Laos. Dans le cadre de mon étude sur l’éducation populaire, j’aurais pas pu rêver mieux que de le rencontrer et passer un peu de temps avec les gens du Participatory Development Training Center, le premier organisme d’éducation populaire fondé au Laos, par celui dont je suis justement en train de vous causer. Oui, j’aurais bien aimé… Mais délicat de contacter une équipe dont le père fondateur vient juste d’être  »disparu de force », de leur envoyer un mail genre : « salut chers confrères, j’aimerais beaucoup venir observer votre fonctionnement et vous poser plein de question, surtout en cette période douloureuse où vous mettez tout en œuvre pour retrouver le père spirituel de votre organisation, merci d’avance ».

Non, mal venu… Alors, comme disait Lénine : « Que faire ? »

Mekong, Vientiane

Me voilà à Vientiane (je vous passe quelques étapes pour gagner du temps, mais oui, pour ceux qui veulent à tout prix savoir : Luang Prabang est une chouette ville historique très animée le soir, surtout si vous adorez le côté Club Med sous acide !). Invité pour Noël dans le meilleur restaurant français de la ville, tenus par un couple charmant installé là depuis un bon paquet d’années. Ce soir là, nous restons tard après la fermeture, des pichets de vin ne cessant d’apparaître comme par magie sur la table, nous ne voulons pas paraître mal élevés en partant sans finir nos verres… Les tournées passant, nous devenons à peu prêt aussi cramoisis que notre breuvage et nos discours se teintent, à l’image de nos faciès, d’un beau rouge sombre anarcho-révolutionnaire. Evidemment, il est question de Sombath : « Non mais c’est quoi cette façon de faire disparaître les gens quand ça vous chante ! Et en toute impunité, bien sûr, avec un gros bras d’honneur au reste du monde, genre  »j’ai le pouvoir, j’en fais ce que je veux et je vous emmerde », mais on est pas en Amérique, ici ! » S’exclame la patronne. Oui, certes, nous ne sommes pas aux USA et la police Laotienne n’a visiblement besoin d’aucun Patriot Act pour faire taire les opposants politiques. Cependant, cette fois-ci, l’injustice était trop inique, le cynisme gouvernemental trop flagrant, l’opinion publique n’a pas fermé sa gueule.

Tout d’abord, se sont les proches qui ont sonné l’alarme. Très vite, une vidéo compromettante a circulé. Pas de bol pour les flics, une caméra de vidéo-surveillance tournait ce soir là, et sur la bande on voit très bien Sombath être embarqué de force dans un 4×4 par des individus manifestement peu amicaux. Dans la foulée, un nombre considérable de personnalités plus ou moins médiatiques (de l’Union Européenne aux Nations Unies en passant par quelques dizaines d’ONG, Hillary Clinton et Amnesty International) ont donné de la voix pour demander au gouvernement du Laos de faire toute la lumière sur cette disparition un peu suspecte. Réponse du gouvernement en question : « Oui, effectivement, M. Somphone a disparu dans des conditions suspectes ». Point, fin de la conférence de presse, aucune question je vous prie. Comme au bon vieux temps du stalinisme à Papa Joseph… A ceci près qu’il ne semble pas y avoir eut de procès, ou alors si rapide et si discret que personne, pas même l’accusé, n’en a eut vent…

Le comble dans cette histoire, c’est que Sombath n’est pas à proprement parler un dangereux ennemi du gouvernement. Comme le rappelle inlassablement sa femme (dans de poignantes lettres ouvertes publiées sur le site), Sombath n’a rien d’un terroriste. C’est un éducateur, un humaniste, un pacifiste convaincu qui pense que la méditation résout plus de problèmes que la violence. Toute son œuvre en tant qu’animateur social est là pour démontrer que ses seules armes sont la conviction patiente et la ténacité sereine.

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A Thakekh, lors d’un réveillon de la St Sylvestre assez mémorable (on y reviendra), j’ai fait la connaissance de Valentine, une jeune femme qui connaît bien Sombath. Au cours de la discussion, elle insiste à plusieurs reprises sur le fait que son ami et mentor lui a souvent reproché son emportement. « Il me disait que je voulais aller trop vite, que j’étais trop dans l’affrontement, qu’il fallait savoir temporiser ». Aujourd’hui elle participe aux séances de méditation publiques organisées, entre autres actions, pour le retrouver. Voilà bientôt trois mois que beaucoup de gens se mobilisent et prennent des risques pour demander au gouvernement Laotien de faire la lumière sur cette disparition. Car ce n’est pas sans risque, de prendre ainsi parti au Laos. Elle-même, suite à sa forte implication dans cette affaire, a fini par craindre pour sa sécurité. Elle est en vacances prolongées en Thaïlande et attend que le climat se détende avant de pouvoir rentrer.

Sombath n’est pas le premier opposant à disparaître, mais cette fois, les enjeux sont plus gros que d’habitude. Comme l’ont rappelé certains journalistes, Sombath est engagé aux côté des sans-terre. Il était impliqué dans l’organisation du Forum des Peuples d’Asie et d’Europe, qui s’est tenu à Vientiane en octobre dernier. En cette occasion, il a fortement exprimé son soutien aux intervenants en faveur des droits des paysans qui ont été privés de leurs terres et de leurs ressources. Comme l’a fait remarquer la femme de Sombath publiquement : « les responsables gouvernementaux faisaient partie du Comité National d’Organisation de l’AEPF, et l’événement dans son ensemble n’aurait pas dû être corrompu »… De là à soupçonner une sombre histoire de gros sous ? Allons ! Penser qu’un ‘ON’ du type gros propriétaire terrien aurait voulut faire taire une voix qui risquait de contrecarrer ses intérêt, ce serait aller un peu vite en accusation… Pourtant, l’hypothèse est lancée, quelqu’un est prêt à parier ?

Just like Geckos on the Moon !

Just like Geckos on the Moon !

Pendant ce temps, dans la paisible Vientiane, capitale aux allures de village, la vie continue. Les clients du bar belge se saoulent à la Chimay, et j’étudie avec application la sociologie des lieux de vie nocturnes en compagnie de mes nouveaux assistants. Mokhtar vient de se faire jeter de chez Hanz pour la troisième fois en trois jour. Il est tellement pété du matin au soir qu’il se souvient même pas des ardoises monstrueuse qu’il laisse dans ce qui est devenu notre cantine, à deux pas de l’hôtel. Le lascar vient de vivre cinq ans de magouilles diverses au Japon, dont un bon tiers en prison pour diverses arnaques. Il s’arrache tellement les neurones que les ladyboys du quartier l’ont rebaptisé Doctor Smoke… Entre deux séances de drague aussi pénibles pour les victimes de ses assauts bourrins que pour son entourage immédiat (dont je fais momentanément parti), il retrouve parfois assez de lucidité pour m’inviter à boire une bière et me raconter ses voyages en mode freaks… Flippant ! Je repense à mon vieux pote Jean-Phi, le plus grande gueule de la Croix-Rousse… Il me manquent ces piliers de sagesse-comptoir, ces philosophes de l’Alterzone, alors je tente de les retrouver où je peux… Pour nous assister dans ces errances éthyliques, il y a aussi Axel, un ingénieur forestier québécois et Vinz, médecin français en instance d’expulsion du pays après son bref séjour à la prison de Luang Prabang. Le pauvre s’est laissé entraîné un soir dans un bain de minuit, et quand il est sorti de l’eau, la sacoche contenant ses thunes et son passeport avait disparu. Trop défoncé pour réagir intelligemment, il s’en est pris au premier mec qui passait, pas de bol, c’était un flic, qui n’a pas du tout apprécié le coup de tête surprise qui lui est tombé dessus… Grâce à cette charmante équipe de têtes-brûlées j’ai pu analyser en profondeur l’influence de la prostitution thaïlandaise sur la musique dans les boîtes de nuit laotiennes – où, chose unique au monde, des mecs vous massent par derrière quand vous aller pisser ! Véridique. Surprenant la première fois, mais on s’y fait… Pour quelques jours seulement, car j’étais attendu à Thakekh pour le réveillon, et il me restait trois jours pour parcourir 350 km à vélo, même pas peur !!

Ouais, ça ressemble vraiment au paradis, mais...

Ouais, ça ressemble vraiment au paradis, mais…

J’avais rendez-vous au Green Climbing Home, un paradis de la grimpe où des escaladeurs du monde entier viennent s’éclater dans un décor à couper le souffle. Le 31 dans l’après-midi, j’arrive tranquille et m’installe dans la dernière tente disponible. Je fais la connaissance de toute une bande de joyeux bouffeurs de rochers, et la soirée du nouvel an commence dans une ambiance très conviviale. A minuit, alors que la fête bât son plein, les patrons décident de faire péter quelques bombes de confettis chinoise. Le problème, quand c’est écrit en chinois, c’est qu’il peut aussi bien y avoir marqué « danger, feux d’artifices », personne ne le saura avant… Et après, c’est trop tard. Une jolie boule bleue vient se déposer sur le toit de bambou, très très sec, le vent souffle autant qu’il peut, et le drame peut commencer. Ce qu’il y a de bien avec les écolos, c’est qu’ils ont tendance à construire en matériaux naturels, ça brûle mieux. En dix minutes, tout le camp est en flammes ! Dans la panique et les cris, quelqu’un décide de fuir jusqu’au prochain village par les grottes. On réalisera le lendemain que c’était idiot et qu’il aurait mieux valu partir sous le vent, par la piste, mais la raison collective brille rarement dans ces moments là… J’en ai vu sauver une imprimante et oublier leur passeport dans la fournaise, d’autres quitter leurs chaussures avant de rentrer dans un dortoir en flammes, ou récupérer la trousse de toilettes mais laisser la montre incrustée de diamants… Bref, une heure de crapahute à travers les cailloux, spéléo nocturne en mode réfugiés, certains sans chaussures, sans lumières, sans plus rien d’ailleurs puisqu’ils ont peut-être tout perdu… Et nous voilà à l’abri, pris en charge par les Laotiens qui organisent le rapatriement vers les guesthouses de Thakhek. La gueule de bois du lendemain ne devra rien à l’alcool ! Enfin, si, un peu quand même pour les quelques zombies qui ont fini la nuit autour d’un feu de camp (?!), relâchant la tension à coups de whisky & gros pétards…

Avant, pendant, après. Mais les montagnes sont toujours là ! Pour soutenir la reconstruction, allez-y...

Avant, pendant, après. Mais les montagnes sont toujours là ! Pour soutenir la reconstruction, allez-y…

Ensuite, je vous la fais courte : j’ai dû revendre mon vélo à Paksé à cause d’une vilaine tendinite ; Je me suis baladé sur le Plateau de Bolaven en moto avec des potes ; On a bu plein de Lao-Lao tous les jours en se baignant dans des cascades ; J’ai pris le bus pour Phnom Penh (Cambodge) après avoir dépassé la date de mon visa (ça devient une habitude) et m’être fait racketté comme tout le monde à la frontière… Et je me suis honteusement désintéressé de l’affaire Sombath…

Dernière photo avec mon fidèle Phoenix (passk'il a survécu à l'incendie, pardis!)

Dernière photo avec mon fidèle Phoenix          (passk’il a survécu à l’incendie, pardi !)

Phoenix et son nouveau cavalier: Quentin. Si vous croisez ce mec, dites-lui de me donner des nouvelles...

Phoenix et son nouveau cavalier: Quentin.                Si vous croisez ce mec, dites-lui de me donner des nouvelles…

A moto sur Bolaven Plateau

A moto sur Bolaven Plateau

Que faut-il y voir ? Que moi aussi, j’ai fini par craquer et devenir un bon gros touriste de base, comme les autres ? Peut-être, en partie… Entre temps j’ai aussi postulé pour un boulot de direction-coordination de projet dans une éco-école de la région de Champasak. Un super chantier plein de défis à relever, et ce serait vraiment cool de revenir au Laos pour bosser avec cette équipe. L’ONG s’appelle Sustainable Laos Education Initiative, et je vous encourage à jeter un œil sur leur site, mais attendez qu’ils m’embauchent avant de faire un don ! (ou pas)

Si ça marche (pas gagné), je deviendrais résident de cette magnifique province. Une fois de retour, je ferais tout ce qui est possible pour rencontrer enfin Sombath, ou sinon lui, les membres de son organisation. Tu parles qu’ils ont éveillé ma curiosité ! D’ailleurs, je laisse le mot de la fin à Mr Somphone (Discours lors du 9è Forum des Peuples d’Asie et d’Europe, Vientiane, Octobre 2012) :

“There is an urgent need for action and education is a key one. Our societies have to learn to live a simpler way and reduce consumption, especially in the rich countries. We have to reduce carbon emissions. We have seen that the private sector only wants to increase their profits. We have to resolve the root causes of the problem to have real happiness and not have our societies working most of the time to reproduce the current system.” *

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Pour aller plus loin :

* Que je traduirais par : « Il y a un besoin urgent d’action et l’éducation est un point clé. Nos sociétés doivent apprendre à vivre de façon plus simple et à réduire leur consommation, en particulier dans les pays riches. Nous devons réduire les émissions de carbone. Nous avons vu que le secteur privé ne cherche qu’à augmenter ses profits. Nous devons résoudre les causes profondes du problème pour connaître le vrai bonheur et ne pas avoir nos sociétés travaillant la plupart du temps à reproduire le système actuel. »

Dans les cascades...

Dans les cascades…

Une soirée à Tad Lo…

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Atelier musical à Tad Lo, où comment créer des vocations de teufer !

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Plateau de Bolaven, dans les villages…

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Plateau de Bolaven, dans les villages…

Pause café sur Bolaven... Bô'Goss'Attitude !!

Bye Bye Laos, à bientôt…

Novembre 2012, arrivé à Hanoï depuis quelques jours, je tourne en rond dans un labyrinthe d’espoirs déçus.

Hà Nôi, Đống Đa District

Hà Nôi, Đống Đa District

J’avais débarqué au Vietnâm avec tout un tas de contacts repérés sur internet, des organisations qui m’avaient parues intéressantes, plus ou moins proches du sujet, en tout cas semblant répondre à quelques critères qui m’auraient permis d’en parler sous l’étiquette « Education Populaire »… Et puis rien. J’avais écris, appelé, visité même, et chaque sollicitation s’était heurté à un refus poli, une fin de non recevoir ou simplement une impasse linguistique, bref, pas la queue d’une enquête en perspective, néant. J’en étais à ces réflexions maussades et traînais mon ennui dans la capitale en noyant la morosité dans les bars de rue et les clubs hype, où la bière la moins chère du monde (Bia Hoi = 60 cts le verre!), la Viet-Pop assourdissante, les cocktails sur-dosés et les happy shakes me faisaient inexorablement glisser vers un état de touriste hébété. Comme n’importe quel jeune beauf’ australien, n’importe quelle blondasse américaine ou autre, je me laissais aller aux plaisirs faciles, cette recherche sur l’éduc’pop’ disparaissant peu à peu dans une ivresse confortable. J’avais bien tenté de prendre contact avec quelques ONG qui me paraissaient pertinentes : Hanoi City Kids (bon boulot, mais hors propos) ; Open Academy (en sommeil) ; Blue Dragon (grosse orga ultra active qui aurait pu être un super terrain s’ils avaient eut un peu de disponibilités)… Quant aux autres, pas la peine d’insister, ça pue le Néocolonialisme et la condescendance, ça émets des relents de Foundation Bill Gates ou sponsoring avec lequel je ne veux rien avoir à faire !

Une âme charitable (note pour moi-même : toujours s’en méfier), me parle d’un orphelinat du quartier qui cherche des volontaires… Aïe !! Les orphelinats… Pour la plupart, des zoos d’enfants où des touristes en mal de bonne conscience viennent faire mu-muse avec les gamins, une heure, un jour, une semaine, rarement plus, et repartent, satisfaits de leur BA. Je ne vais pas développer ici ce que j’en pense, mais vous pouvez toujours faire un tour sur ce site, pour avoir une idée : http://www.thinkchildsafe.org/thinkbeforevisiting (ô passage, message aux orphelins : la prochaine fois qu’une étudiante en lettre vient dégouliner sa gentillesse humaniste chez vous avec son grand sourire et son paquet de bonbons, faites-lui les poches et le sac à main, quelques dollars à la clé, vous aurez pas totalement perdu la journée !)

Une fois de plus, ce soir, je suis sorti rejoindre un groupe de couchsurfeurs, juste pour passer le temps, et voici que je rencontre Hoang Gia. Nous accrochons pas mal, et décidons de continuer la soirée dans un bar sympa pour prolonger la discussion. De fil en aiguille, j’apprends son histoire… Hoang Gia est parti jeune marxiste de 18 ans, plein de fougue et d’allant, étudier à Cuba la sociologie et le droit. Revenu à Hanoï 5 ans plus tard, diplômé, anarchiste et pédé, il voudrait tout faire péter. Pendant son séjour là-bas, il a vu les spectres du communiste à l’ancienne, il a découvert les effet du rhum à haute dose, réalisé qu’il aimait les hommes (plutôt grands et baraqués), il a lu Chomsky, Deleuze, Kropotkine et Gramsci… Et nous voilà tous les deux, attablé devant une bonne bière belge (pléonasme), refaisant le monde, quoi d’autre ?

D’un commun accord, nous devenons potes. Ma dernière semaine en ville se passe majoritairement en sa compagnie. Avec lui j’apprends la politique Vietnamienne, les endroits interlopes et où trouver de la véritable gnôle aux trois lézards non frelatée… Mais surtout, nous parlons politique, éveil des consciences, transformation sociale… Une nuit, nous sortons juste d’un concert au Hanoi Rock City, Hoang Gia me révèle son rêve : « Tu vois, dit-il, ce lieu pourrait être génial. Ils ont une place de dingue, une super programmation culturelle, du vrai matos pro [NDLA : mais ils devraient former leurs ingés son à des réglages plus subtiles que tout à donf’ et vive la saturation], et ils se contentent de mener leur petit business pépère, sans voir plus loin. »

Lui, si tu lui confiais les clés d’un lieu pareil, c’est pas juste une salle de spectacle qu’il en ferait, c’est une académie culturelle pour tous, une maison du peuple et un centre social tout à la fois… qu’il en ferait ! Avec peut-être, rajoute-t-il entre deux gorgées de Russe Blanc, un petit backroom pour les fins de soirées qui s’emballent et une salle de projection privée pour les amis très très proches… Mais ça, c’est juste en option 😉

Il en a vu ailleurs de ces endroits populaires, où les gens se retrouvent et échangent, et ça le fait rêver. Depuis qu’il est revenu au pays, il y pense tout le temps. Il voit déjà la grille d’activités, pleines des cours, de rencontres et d’ateliers ; Il voudrait que ce soit gratuit, ou pas cher, en tout cas que n’importe qui puisse venir et trouver son bonheur. Quand je lui raconte mon dernier emploi à la MJC du Vieux Lyon, il a les yeux qui brillent…

Lorsque j’ai quitté Hanoi pour me rendre au Laos, Hoang Gia bossait à fond sur ce projet, cherchant un lieu, des fonds, des partenaires… je lui souhaitais bonne chance et lui promettais qu’il pourrait compter sur ma participation dès mon retour…

Mi-février, je reviens au Vietnâm. Sitôt posé mon sac à Saïgon, j’appelle mon pote pour prendre des nouvelles. C’est qu’entre temps, la dureté du régime vietnamien s’est lourdement rappelée à la réalité : Au mois de janvier, 14 blogueurs ont été condamnés à de la prison ferme pour « dissidence » ! (ce qui porte le total à 32 depuis 2010)

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Hoang Gia les connais, a des contacts réguliers avec certains d’entre eux, et ses prises de position publiques lui ont déjà valu pas mal de galères (arrestations, menaces, bastonnades). Jusqu’à ce soir du 29 janvier, où en rentrant chez lui, il trouve la porte fracturée, dossiers et ordinateur envolés. Alors trop c’est trop : Quand il décroche son téléphone, c’est pour m’apprendre qu’il est en Allemagne, où il vient de déposer une demande d’asile politique. Il me rassure, tout va bien, il a trouvé une piaule chez un cousin, un petit job en vue pour survivre, et les clubs de Berlin lui plaisent beaucoup. Mais il ne veut pas lâcher comme ça, et me promet qu’on en reparlera, de son idée, dès que la situation se sera calmée, il reviendras.

Ce projet d’une grande Maison des Possibles à Hanoï, ce ne sera pas pour tout de suite. La liberté d’expression n’ayant pas encore rattrapé les avancées de la liberté d’entreprise, l’Education Populaire au Vietnâm reste pour le moment une belle utopie révolutionnaire. En attendant, peut-être bientôt, un Printemps des Peuples en Asie…

So long my friend, see you on the Uncle Ho’s Trails of the World !!

H.G, Dec 2012

H.G, Dec 2012

Les liens :

L’expression « bouffer de la route » a-t-elle un sens ? Dans mon cas ce serait partir de St Pétersbourg (Russie) et arriver à Beijing (Chine). Entre les deux, 3 étapes : Moscou, Irkoutsk et Oulan-Bator. Pour les amateurs de chiffres : 10 000 Km, 150 heures de train, 20 parallèles, 76 méridiens, 5 fuseaux horaires… Le tout en 46 jours et autant de bouteilles de vodka !
Pour les autres, résumé en quelques flashs…

En plein centre de St Pétersbourg, une plage au bord de la Neva…

3 septembre 2012, 8h du matin : arrivée à St Pétersbourg. Il pleut. Marcher des heures sans le moindre rouble en poche avant de trouver enfin un ATM et pouvoir gagner son auberge en métro… Ah ! Le métro… La civilisation à portée de tous pour le prix d’un token.
A SP, le Cuba Hostel, un refuge pour backpackers chaleureusement accueillis par une équipe incroyable de gentillesse et de sympathie. Mille mercis à Anja, Oxana et l’amie Natacha. Sans oublier Pacha, pour cette balade nocturne à la levée des ponts, sous la pluie en compagnie de 2 adorables thaïs , 1 mexicain déjanté, 1 japonaise lunatique et 1 français très studieux – mémorable beuverie le long des quais jusqu’à la dernière bouteille du matin : « Happy Birthday Alfredo ! », et hop, un petit coup de vodka pour fêter ça !
Visite (ben oui quand même) en compagnie de Tacha, du Musée de l’Hermitage, l’un des plus beaux du monde. Rester scotché devant les Matisse, les Renoir, les Van Gogh… Découvrir au détour d’un couloir l’époustouflant « Départ pour le marché » de Constant Troyon, et rester pendant plusieurs minutes la bouche ouverte, stupéfait de tant de réalisme et de maîtrise dans le jeu des lumières… Puis se détendre en allant buller au soleil sur l’improbable plage de l’île Zaïatchii ! Revenir à l’auberge et débattre avec les camarades voyageurs du nombre de jours nécessaires pour visiter l’Hermitage en entier. A raison de 60 000 œuvres exposées dans environ 1000 salles, si on compte deux minutes par œuvre (déplacements de l’une à l’autre inclus) ça nous fait 83,33 jours de visite, un peu plus avec les pauses pipi ! Résultat obtenu après moultes délibérations et quelques verres de vodka…
Poser mon sac chez Tony et Olga, petit couple krô mignon qui vit dans une coloc’ géante à la russe (9 chambres, env 20 personnes). A peine soulagé de la charge, grimper sur le rebord de la fenêtre et trouver la vue très belle. Puis, à l’invite de Tony, crapahuter sur le toit et trouver la vue encore plus belle, mais monter sur le toit d’à côté et avoir une vue à 360° avec les reflets du soleil sur les flèches dorées des cathédrales, et faire le tour du bloc sans toucher terre, tout en croisant quelques autochtones dans leurs activités quotidiennes : dégustation de bière pas chère, culture clandestine du chanvre, bronzette au soleil, échecs, durak (jeu de carte super compliqué) et bien sûr : Vodka !
Accompagner Tony et Ola sur Nevsky Prospekt et assister à leurs perfos de feu jusqu’à ce que les flics nous délogent, alors bon, pour pas rester sur une déception, ils décident de rentrer à la maison pour m’enseigner l’art et la manière de boire une bouteille de Vodka.

Ola & Tony jouent avec le feu !


Le dernier soir dans la coloc, rencontrer Anton, militant d’origine biélorusse, réfugié politique en Russie, animateur du mouvement Occupy Russia et hacktiviste multi-cartes à ses heures perdues. Avec lui découvrir le dessous des cartes géopolitique russes, parler de Voïna, Pussy Riots et quelques autres… Mais surtout, moment d’émotion incroyable, alors qu’il tente de parler d’une catastrophe récente (inondation) dans la ville de Krymsk, ses yeux s’embuent et sa voix déraille. Il ne trouve plus ses mots en anglais alors saisit son ordinateur et tape sur google trad :
« правительство скрывает колличество жертв и утверждает что погибло только 171 человек, но на самом деле они утопили 6000 человек, я работал в крымске волонтёрам, город был закрыт для вьезда, бля обычных граждан, и мы работали на уборке трупов, в первый день мы загрузили 356 человек в фургон рефрежератор, а таких как мы были тысячи людей которые приехали помочь… »
A mesure qu’il écrit, le logiciel traduit et je découvre peu à peu l’histoire, ici en brut, telle que  »translatée » par le robot :
« Government hides the surprising number of victims and said that only 171 people were killed, but in fact they were drowned 6000, I worked in Krymsk volunteers, the city was closed to the entrance of a fucking ordinary citizens, and we worked on cleaning the corpses, the first day we loaded 356 refrezherator people in the van, and we were like thousands of people who came to help… » – A 4h du matin boire une dernière vodka en compagnie d’Anton qui part pour Moscou et m’y donne rendez-vous dans quelques jours pour participer à la Marche des Millions.

Masha & Dasha, mes hôtes moscovites

13 septembre, Moscou. Retrouver Masha & Dasha, les jeunes russes hyper-attachantes que j’avais hébergé 4 ans plus tôt à Lyon, toujours aussi souriantes, toujours aussi actives, mais peut-être un peu moins délurées, et peut-être un peu trop macquées ! Petite déception passagère… Masha bosse pour le Bolshoï, où j’aurais droit à une visite privée des coulisse et de monter sur la scène à trois heures de la première d’un nouveau Casse-Noisette, alors que les techniciens s’activent pour finir les derniers réglages… Impressionnant ! Je demande à Masha combien coûte une place en loge présidentielle, le magnifique balcon tout ornementé que j’aperçois là-bas ? Réponse : si tu as 500 000 roubles pour la place et à peu près autant pour le bakchich, tu peux espérer y poser ton cul d’ici cinq à six mois… Sans appel.

Visite du Bolshoï pour moi tout seul !


Avec Dasha, en revanche, je me retrouve à la Plateforme, un centre d’art et de spectacle non loin du métro Kurskaya. Là cohabitent une vingtaine de galeries tremplin, petites scènes, ateliers, bistrots et murs pour graffeurs, tous plus ou moins dédiés à la jeune scène moscovite. J’assiste à la très surprenante représentation d’un spectacle mêlant 7 danseurs et 1 comédienne sur une musique originale interprétée en live par 6 musiciens. Le texte, écrit à la première personne, est inspiré de témoignages de soldats revenus de Tchétchènie. Le spectacle est très beau, très fort, j’en prends plein la gueule et ressort sacrément marqué… Pour me remettre, rien de tel qu’une petite vodka en compagnie de l’équipe du spectacle…
Le lendemain, c’est la Marche des Millions : grande manifestation unitaire à l’appel de tout ce que la capitale compte d’opposants à Vladimir Poutine. Une centaine de milliers de personnes se rassemblent au métro Pushkinskaya et entre sur le parcours du cortège en passant un dispositif policier démesuré. Rien qu’à l’entrée, ils sont au moins dix à chaque portique (pire qu’à l’aéroport), plus les chiens, et ensuite ils délimitent le parcours en formant un cordon continue de chaque côté des différents boulevards traversés, je dirais environ 6km de flics et militaires en tous genres, le tout saupoudré de quelques hélicoptères… En cherchant mon pote Anton, je tombe sur 2 journalistes de Radio France à qui je pose deux ou trois questions sur leur analyse de la situation, mais ceux-ci, plutôt blasés, ne répondent qu’évasivement avant de s’éclipser pour aller se taper la cloche au resto, très pro… Je continue à chercher et trouve à peu près tout le monde, des antifas très en colère aux LGBT pas contents, en passant par les vieux trotskos paranos et les cocos néo-bobos… Mais toujours pas trace d’Anton. Lorsque je distingue enfin deux pauvres drapeaux oranges siglé « Occupy Russia » qui flottent au loin, je me précipité sur eux et fini par apprendre que mon rencart n’a pas pu passer la sécu et s’est éclipsé discrètement avant que les condés ne s’intéressent de trop près à son cas… Bon, tant pis, je vais me consoler avec une petit vodka.

Moscou, la Marche des Millions…


Le jour du départ, je suis tout excité. Pensez : le Transsibérien, un rêve de gosse !! Je prépare mon sac en prenant tout mon temps, persuadé que le train pars à 22h. Et puis, au moment de mettre le billet dans la même poche que mon passeport, je jette un œil… Stupeur : je me suis trompé de billet, j’ai confondu avec le Irkoutsk/Oulan-Bator, le train que j’étais censé prendre ici, à Moscou, est parti depuis 4h !!! Sueurs froides et malaise, je téléphone à l’agence, mais ils ne peuvent pas faire grand chose hormis me conseiller d’aller sans tarder à la gare et de changer le billet pour le prochain train… Quelques métros, queues aux guichets et pourparlers plus tard, j’arrive à échanger ma troisième classe ratée contre une couchette en seconde qui pars le soir même, à minuit. Ouf ! Rassuré, je vais attendre au bar du coin en sirotant une petite vodka. Je me dis que sur ce coup là, j’ai probablement battu mon record personnel de connerie, mais plus de peur que de mal.
Ayé, me voilà bord du Transsibérien. Première surprise : que des russes ! Curieux, je tente de converser mais personne ne parle anglais. Finalement, je dégote Vadim, qui est entraîneur de l’équipe russe junior de kickboxing et revient d’un championnat à Bratislava. Celui-ci m’explique que si j’avais eut mon autre train, le Moscou-Pékin n°4, je me serais trouvé entouré de touristes. Mais là, je suis dans le Moscou-Khrabarovsk n°44, que les étrangers ne prennent presque jamais. Ma bourde initiale, pour laquelle je me serais volontiers giflé, se révèle finalement être de très bon aloi, me voici parti pour 4 jours de folie, immergé dans le russkof jusqu’au cou…

Une étape du Transsibérien, parmi tant d’autres…


Vadim, Kolas, Katya, Irina, Dmitri, Sofia, Anton, Sergeï et tous les autres… Grâce à vous ce voyage est marqué dans ma mémoire. 96 heures de picnic non-stop, à déguster vos spécialités de toute la Russie ; de poilades, à entendre vos histoires délirantes et à tenter d’apprendre votre langue ; de débats historiques sur l’ampleur de la déculottée infligée à la Grande Armée Naboléonaine… Mais aussi de longues rêveries solitaires en regardant par la fenêtre. Le paysage ? Taïga, Taïga, Taïga pendant 6000Km… A noter, également, cette inoubliable soirée au wagon resto, invité par un général en retraite et deux membres du Rotary Club, qui régalent jusqu’à plus faim et rincent jusqu’à l’excès, allant jusqu’à transvaser une bouteille de vodka dans une autre, plus jolie, de cognac, à l’aide d’un billet de 1000 en guise d’entonnoir, qu’ils dédicacent et me laissent en souvenir…

Arrivée à Irkoutsk de nuit, sous la pluie. Rencontrer la délicieuse Julia, mon hôte, et l’accompagner à un concert de balalaïka électrique endiablée, par un duo de zikos bien allumés, avec qui nous éclusons vodkas sur vodkas jusqu’au petit matin, tandis que je me fais draguer par un journaliste gay complètement pété. Le lendemain soir, rencontre avec Nico, un pote de Julia, voyageur installé sur l’île d’Olkhon, où je compte justement aller faire un tour. Il me file les bons tuyaux. J’ai entendu parler de la Philoxénia ? Bien sûr qu’il connaît ! Ce refuge pour backpackers est tenu par Sergeï, seul CouchSurfeur de l’île et actuellement son meilleur pote. Un russe qui a étudié la philo à la Sorbonne et rencontré Dieu sur une île grec, où un pope orthodoxe sibérien lui a proposé de devenir son sacristain, ce qui l’a fait débarquer sur Olkhon, avec femme et enfants, pour devenir sonneur de cloches de l’église orthodoxe de Khoujir. Problème : Sergeï est en vacances. Nico, qui vit au Nikita’s Homestead, me conseille de tenter le coup chez lui, où je pourrais sûrement négocier un bon prix…
Le lendemain matin, levé très tôt après une nuit sans dormir, malade comme un chien et fiévreux comme un cheval, je m’écroule dans le bus et pionce pendant les 6 heures du trajet. Arrivé à la Philoxenia, je constate que c’est effectivement fermé, et me dirige donc vers le Nikita’s. Premier jour parfait : bonne bouffe, grosse sieste et banya (sauna russe) réparateur, je vais déjà mieux ! Ce soir là, je refuse tout de même la petite vodka de bienvenue, soyons un peu sérieux !

Olkhon : un des 5 pôles mondiaux de l’énergie chamane


Un semaine sur l’île d’Olkhon : Orgies de poisson frais ; Jardinage et bricolages en échange de nuitées gratis ; Banya éthylique en Cie d’Heini (mignonne finlandaise), Justine (sympathique française) et les Vamos Primo (que Nico fini par sortir du sauna avant qu’ils ne s’y endorment complètement torchés) ; Longues histoires de voyages le soir au ‘bistrot français’ ; Grandes balades côtières dans des paysages à coupé le souffle ; Nadia, la charmante slaves aux yeux noisettes qui m’envoie visiter les chamanes, cette bande de charlatans, plus alcooliques que guérisseurs ; Baignade dans l’eau gelée, parce qu’il paraît qu’il faut le faire, sans oublier, dès qu’on sort, la petite vodka qui réchauffe…

A Khoujir, j’ai trouvé un semblant d’éducation populaire en découvrant l’existence de « Berkoute » (Aigle Royal). Il s’agit d’une association qui organise différents projets environnementaux et culturels avec les jeunes de la région. J’en parle avec Natalia lors d’un entretien, et elle me raconte avoir lancé cette idée dans un soucis au départ purement écologique. Avec des enfants et ados du village, ils allaient ramasser les déchets, nettoyer les plages, les sentiers, recycler ce qui était recyclable, etc.
Ces opérations « poubelles », aux cours desquels les participants faisaient aussi de la sensibilisation en peignant des panneaux pour demander aux gens de ne pas jeter leurs ordures n’importe où, a eut un impact certain. Aujourd’hui l’île est beaucoup plus propre qu’avant. Cependant Natalia relativise la part de Berkoute dans cette réussite en rappelant que le développement du tourisme a aussi eut un effet certain ! Mais ces activités ne passionnant pas les jeunes (tu m’étonnes!), l’association s’est rapidement essoufflée. Par la suite, ils ont relancé la dynamique en élargissant les activités proposées. Les jeunes peuvent aujourd’hui participer à des projets culturels ou sportifs. L’association, grâce a quelques financements publics, a même réussi a ouvrir une école de musique qui emploie deux professeurs à plein temps et compte une cinquantaine d’élèves. Cette école, imaginée par Natalia, rend Nikita super jaloux puisque son club de badminton (il est lui-même ancien champion de ping pong) ne compte que 7 jeunes sportifs !!
Aujourd’hui l’association va son petit bonhomme de chemin. Les enfants partent en camp dans la région, créent des spectacles qu’ils vont jouer un peu partout (même en France!), organisent des soirées ciné… Natalia admet qu’elle est probablement pour une bonne part dans le développement culturel local. Avec l’arrivée de la manne touristique, la face de l’île et particulièrement Khoujir ont été transformés. Natalia souhaite que Berkoute participe à un éveil des consciences qui empêcherait les habitants de perdre leur identité culturelle en plongeant tête la première dans le mirage du progrès et la consommation à tout va que permet l’argent facile. Elle aimerait que les gens du village n’oublient pas leur mode de vie traditionnel. Pour cela elle projette d’ouvrir un petit musée ethnographique où elle travaillerait avec les gens à mettre en valeur le patrimoine Bouriate ainsi que ceux des autres peuples de la région du Baïkal (Tatars, Khalkhas, Yakoutes, etc).
Cependant ce désir de sauvegarde d’un mode de vie est contrarié par la réalité des faits : la plupart des jeunes ne rêvent que d’exil. Dans leur immense majorité, tout ce qu’ils souhaitent c’est partir étudier, puis travailler à l’Ouest de l’Oural ou bien en Asie. Quand ils reviennent au pays, c’est souvent qu’ils ont réussi ailleurs mais veulent fonder leur famille et voir grandir leurs enfants ici.
La conversation s’oriente alors sur des considérations légèrement plus politiques. Lorsque je demande à Natalia si elle pense que Berkoute a un rôle à jouer en terme d’éducation citoyenne, elle hésite à me répondre et évite le sujet. La communauté est très autonome, m’explique-t-elle, mais certaines tâches incombent au gouvernement local (Oblast d’Irkoutsk) ou national, comme le renouvellement des vieux instituteurs de l’école où la construction d’un réseau d’eau potable (l’île est ravitaillée par camions citernes). Sur certains sujets, elle pense que l’association pourrait être force de proposition, mais d’une manière générale, elle refuse catégoriquement de voir Berkoute associée aux enjeux politiques locaux, malgré la position de notables qu’elle et Nikita occupent à Khoujir… Nous concluons l’entretien par une visite des nouveaux locaux de l’école de musique, puis la patronne des lieux s’esquive avant que je ne la relance sur un sujet trop sensible… Fin de l’entretien, j’ai quand même gagné le droit de rester 3 jours de plus, logé, nourris, en échange d’un peu de jardinage et quelques coup de mains.

Entretien avec Natalia, en terrasse du Bistrot Français – Khoujir, Sibérie…

Et voilà, retour à Irkoutsk, sous la pluie, mon sac non protégé sur le toit d’une machtriochka surchargée, aux pneus lisses comme des culs de bébé… Pour se remettre de ces émotions et en attendant le train du soir, quoi de mieux qu’un petit verre de vodka ?

Salut Lénine, à la prochaine !

2 octobre 2012, 6h du matin, arrivée à Oulan-Bator Tabor, Mongolie.2 octobre 2012, 6h du matin, arrivée à Oulan-Bator, Mongolie. Il fait beau malgré le nuage de pollution qui recouvre la ville. Dans le taxi qui m’emmène à l’aéroport, je regarde défiler le paysage sordide de cette capitale surpeuplée, des corbeaux zèbrent le ciel, la fumée sort des cheminées, des hommes en bottes de cuir chevauchent sur les collines, j’ai 32 ans aujourd’hui.
Quelques cafés plus tard, l’avion de Papa arrive enfin et nous tombons dans les bras l’un de l’autre, émus. Il y a aussi Mina, notre adorable guide francophone, et Sandak, vieux chauffeur malicieux. A peine le temps de souffler, on embarque, visite du grand temple bouddhiste, resto, visite d’une fabrique de cachemire, départ pour la steppe… Dans le 4X4 qui nous emmène au Parc National d’Hustai, nous regardons défiler les paysages sans fin, les troupeaux, les collines arides… Le soir, arrivé dans un camp de gers au beau milieu du parc, Mina et Sandak décident de marquer mon anniversaire et m’offre, devinez quoi ? Une bouteille de vodka !

Père et fils en Mongolie


Au petit matin, nous allons observer les chevaux sauvages, plus tard, un peu plus loin, ce sera balade en chameaux. Mais surtout, les rencontres avec les nomades, qui en quelques mots à peine nous donnent de superbes leçons d’existence. Bien sûr, comme le veux la tradition, à chacune de ces rencontres nous dégustons l’Airag, bière mongoles à base de lait fermenté… Et puis cette scène mémorable, au retour des sources chaudes, dégustation de vodka au beau milieu d’une vallée sauvage, avec tout le cérémonial : jeter trois gouttes au vent avant de siffler son verre…

Pause vodka au milieu de nulle part…


Fin du périple, retour à Oulan-Bator. Journée shopping avec le père, et pause croissants à la Boulange, un café français où je rencontre Mata, jeune artiste voyageur, qui m’invite chez lui, affaire à suivre… Le lendemain, c’est l’heure du départ pour papa, et nous sommes tous les deux terriblement émus de nous séparer. Nous nous embrassons chaleureusement, et de grosses larmes se mettent à couler lorsque je le vois s’éloigner vers l’embarquement.
Le lendemain, je retrouve Mata et nous causons pendant à propos de tout, de nous, de nos voyages, du projet de village culturel sur lequel il travail avec les artistes du Collectif Blue Sun… Je décide que tout cela me plaît et suit le bonhomme jusqu’à Yarmag, au sud de la ville, dans un orphelinat désaffecté ou Blue Sun a choisit de s’installer en communauté. Pour fêter mon arrivée, Mata me propose d’ouvrir une petite bouteille de vodka, que nous dégustons en compagnie d’Alban, un camarade voyageur sur le départ…

Mata et son Loup des Steppes


Ah ! Yarmag ! Quelles journées magnifiques en ces lieux… L’énergique et enthousiasmante Rose, voyageuse au long cours ; les Blue Sun, mais je vais écrire un autre article sur eux ; cette soirée à UB (avec Antonin de France, Malou d’Australie, Johnny de Corée, Joey et quelques fiers mongols) ; cette longue randonnée dans la montagne, hors des entiers battus, dans une vallée interdite ou Mata a trouvé un superbe bois séché dans un pierrier, que nous ramenons à dos d’homme ; cette réunion avec les artistes qui se finit en chansons jusqu’au bout de la nuit ; cette visite au Narantuul (le marché noir), où je me rate en sautant un ruisseau et me retrouve les pieds complètement gelés jusqu’au soir, sauvé par une grande bassine d’eau bouillante, le pied ! Ce dernier soir à l’orphelinat, bouffe avec les artistes, puis visite des ateliers, puis Antonin qui arrive alors que personne ne l’attendait plus et c’est la fête jusqu’à 4h du mat’… Avec, bien sur, au moment de dire au revoir, une dernière vodka pour la route…

Soirée avec les artistes du Collectif Blue Sun


Retour à UB. Préparatifs du départ, dernière nuit au Golden Gobi Guest-house, minibus pour la gare à 6h du mat’ et c’est parti pour la dernière étape en train. Je regarde le soleil se lever sur les vallées couvertes de givre. Il fait -7° et je frissonne en pensant à mes amis restés dans cette grande bâtisse inchauffable (mais finalement si, apprendrais-je plus tard). Un peu triste, tout de même, de les quitter aussi vite. Mais je reviendrai, me dis-je en souriant, on finit toujours par revenir là où il y a des amis pour vous accueillir…
Je pense à la chanson de Corringe, dont mon père est fan :
La route m’appelle et m’attire / A l’est, à l’ouest, au sud au nord
Ce soir ici, j’ai trouvé un lit / Demain je coucherai dehors
Beaucoup de routes ramènent vers vous / Mais la route m’entraîne toujours
Et j’ajoute des lieues et des lieues / Aux lieux qui me séparent de vous.
Oh, bien sûr, j’ai souvent faim et froid / J’ai envie de m’arrêter parfois
Mais ma route m’entraîne toujours / Désir de concrétiser un symbole
De posséder l’unique beauté / Que l’on nomme Liberté.
Que m’importent droits et doctrines / Ma seule loi c’est la fatigue.
Que m’importe le temps qui passe/ Quand mon seul guide est le hasard.
Quelquefois une longue halte / Pour satisfaire une compagne
Mais le vent qui crie et qui passe / M’invite à prendre le départ.

5h de l’après-midi à Pékin, il ferait très beau sans le smog…

30 heures et une frontière plus tard, où lorsqu’il a fallut finir les bouteilles de vodka en trop pour ne pas payer les taxes, tout le monde a été très solidaire ! Me voici en gare de Beijing. Avec l’amie Heini, qui a voyagé dans le même wagon que moi, nous errons quelques minutes à la recherche d’un ATM pou retirer nos premiers Yuans, puis prenons le métro, nous séparant quelques stations plus tard… Coup du hasard, je la recroiserai quelques jours plus tard, à l’autre bout de la ville, alors qu’elle se rend à l’aéroport pour s’envoler vers Moscou… Est-ce un signe ? Te reverrais-je un jour, ailleurs, jolie scandinaves aux yeux turquoises ?
Je sors du métro et me dirige vers le Far East Hostel, l’air est chaud, plus de 20°, je suis vite en sueur. A travers le ciel saturé de pollution, je vois le soleil qui peine à briller. Je me perds un peu dans les ruelles du vieux hutong et découvre, émerveillé, les senteurs, saveurs et autre splendeurs de ce quartier génial. A peine arrivé je suis déjà fan !
Check-in, passeport et enregistrement, je trouve ma chambre et pose enfin mon sac. Je m’allonge pour méditer.
Me voilà en Chine, que faire ?
Une heure et un litre de thé vert plus tard, c’est décidé : j’arrête la vodka.

Beijing, welcome to the 798 Art District !

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Si ce n’est l’Europe en tant que continent, j’ai au moins quitté l’Union Européenne… Depuis une semaine je lis en cyrillique et divise mes roubles par 40 pour avoir une idée du prix en euros… Il fait beau plusieurs fois par jours, mais pas tous les jours… Je suis assis dans un parc, derrière une église orthodoxe dont les coupoles aux couleurs éclatantes chatouillent les yeux, et je repense à ces derniers mois depuis que j’ai quitté la France… En quelques flashs, ça donne :

Bruxelles – orgie de frites croustillantes et de bières toutes plus voluptueuses les unes que les autres… Boire des gueuzes en refaisant le monde au bar du Chab (Fondation V. Van Gogh, auberge de jeunesse et foyer de jeunes travailleurs), en compagnie de Corina, Enzo, Pierrick, Laurent et toute la clique – Inaugurer la « Non peut-être ! », bière artisanale – Une mémorable cuite plus tard me sentir suffisamment déraciné pour goûter aux matchs de la Coupe d’Europe, dans cette capitale européenne aux fenêtres couvertes de tous les drapeaux… Mais ignorer superbement celui de cette équipe soit-disant mienne car une ravissante jeune Zinneke vous laisse savourer son sourire et ses yeux tandis qu’elle se raconte – Profiter de l’appartement gracieusement mis à disposition par Victor, architecte et photographe de talent, dévorer son livre, danser toute la nuit à poil dans le salon et grâce-matiner avec délectation sur la mezzanine – Finir le séjour en mode squat au Khédive, la salle de concert la plus crado de la ville, où le sur-festif camarade Myra me file un bon gros coup de jeune…

Rotterdam – arrivée chez l’adorable Francien, volontaire au Buurtcentrum, un genre de maison de quartier autogérée, ou elle donne des cours de langue et de vélo à des femmes étrangères – Longues marche dans la cité industrieuse – Le pont Erasmus, monumental, et le « Santa Claus with a Buttplug », provocateur, qui se dresse en Pervers Noël en plein centre ville…

Delft – jolie vieille ville bien conservée, avec sa tour penché, comme à Venise, mais surtout, 5 ans après notre rencontre à Barcelone et la Festa Major de Sitges, revoir la ravissante et so sexy Ania, exquise polonaise, maintenant perdue pour la cause car mariée à un (malgré tout) chouette lascar allemand, seul autorisé à couvrir de baisers ses jambes aux lignes si élégantes…

Den Haag – retrouver mon vieux pote Philip, toujours aussi cool, nos discussions toujours aussi passionnantes, et rencontrer sa compagne, la si sympathique Savina, qui travaille comme lui au Tribunal Pénal International, être hébergé par ce couple germano-québécois et aller voir Spiderman en 3D (à chier, à mort les multiplex !) entre deux longues discussions sur les fonctionnement des instances du TPI – Pour finir, s’offrir un énorme pétard d’une excellente sativa sur une plage ensoleillée quasi déserte…

Groningen – retrouver Farah, émoustillante jeune hollandaise connue à Lyon, rencontrer son mec, Youroun, qui travaille dans un coffee shop et avec qui j’aurais droit à une mémorable dégustation de haschisch, m’endormir au petit matin la tête chavirée d’idées sublimes…

Bremen – traîner des jours entiers au Festival de la Breminale, assister au spectacle déjanté de Ben et sa clique puis rencontrer la talentueuse Rilke, comédienne-clown-performeuse qui vit au Bauwagen, le village wagon situé derrière la gare, et apprendre qu’il existe un bon millier de communautés comme celle-ci à travers l’Allemagne – et aussi, toujours à la Breminale, être fasciné par la voix de la si jeune chanteuse de Still in Search, un groupe rock excellent…

The KulturKosmos épisode : « Nous partîmes de nuit avec Gunnar et Toma à bord d’un camion de location pour aller rendre les tentes prêtées par l’équipe du Fusion Festival à ceux de la Breminale. Il était 23h et le ciel nous tombait sur la tête à pleines baignoires, des rideaux de flotte qui tambourinaient sur la carlingue. Trois heures de route. Nous parlions tout le long du trajet, de la vie, du monde, de contre culture, de voyages, de politique, de graff, de femmes et de sexe. Nous parlions vite, sans interruption, passionnément, je pensais à certains passages d »On the Road », de Kerouak, j’avais l’impression d’y être… Arrivée nocturne impressionnante : traversée de l’ancienne base aérienne russe reconvertie en friche culturelle dans une obscurité sans étoiles, installation rapide sur les gradins d’un grand théâtre circulaire et balade jusqu’au cuisines pour un copieux casse-croûte suivi de l’indispensable thé+somnistick. Nous nous couchâmes au petit jour, devinant déjà que nous étions dans un endroit hors-normes. Levés dans la matinée, nous allâmes nous sustenter d’un royal frühstück. Puis, Gunnar ayant à faire, il nous dégota deux vélos afin que je partisse découvrir cet incroyable site en compagnie du jeune Toma. Impression de rouler dans un rêve ensoleillé, une espèce de zone idéale, utopie enracinée dans le concret, gigantisme appliqué d’une ville freaks désertifiée, le paradis fantôme de l’underground… Plus tard nous retrouvâmes le larron et l’aidâmes à décharger le camion, en classant les toiles, bâches et nombreux mâts par tailles, de deux à cinq mètres. Suite à quoi nous allâmes piquer une tête dans le petit lac artificiel creusé par les artificiers fous de ce perpétuel bombardement des sens. Sur le chemin, un dragon émergeait de terre, mirage de vouivre en pays Saxon… Puis Toma s’en allât. J’aidais Gunnar à trier des centaines de caisses de bières vides, consignées, et nous retournâmes au lac pour le coucher du soleil – féerique – un tableau du ciel se dessinait sur l’eau du lac à mesure que le vent tombait… Au retour, nous cuisinâmes un énorme gâteau aux pommes vegan pour la cinquantaine de personnes encore présents sur le site. Le lendemain, je me levais à peine moins tôt que mon collègue, pour arriver au frühstück et apprendre que celui-ci venait de me dénicher un voiture pour Berlin, deux heures plus tard. La perfection toute germanique de ce timing me réjouis.  Deux charmantes punkettes blondes aux sourires ravageurs me conduisirent  à travers la pluie jusqu’en gare de Berlin, ou j’allais prendre le train pour Leipzig. L’une d’elle se rendait le lendemain même au festival Chalons dans la Rue, je lui filais quelques tuyaux… De tout cela je garde la sensation incroyable d’un gros trip au LSD qui serait devenu réel, une base militaire transformée en fantastique playground fur adults… sans oublier les wagons… » (toutes les photos là)

Leipzig – en arrivant je pense qu’il faut dire la vérité sur l’Allemagne de l’Est : ça sent la merde en été ! Je comprends que les vieux teutons aillent tous se dorer la pilule au soleil de la méditerranée dès qu’ils atteignent l’âge de la retraite !! A part ça ? La jolie Josi qui m’ensorcela, j’aurais tombé dans ses draps s’il n’y avait eut le gars Bela, son mec à elle, qu’elle trompait pas, et pourtant : sa peau cuivrée sortant du lac, Ah ! les lacs de Leipzig… Et puis, au sortir de la Parade Intergalactique, une fête mémorable, longue nuit de transe s’achevant sur ces mots griffonnés à la hâte : « Attendre le matin, quand tout semble dormir, et voir un corbeau s’envoler en double ; un carré d’habitants s’éveiller ; une pie s’accrocher à la gouttière pour scruter par le velux ; les cendres de la dernière cigarette qui tombent de quatre étages ; dans les plants de tomates, des corneilles prélever leur dû ; la belle hôtesse se fâcher pour de faux avec son galant trop imbibé ; le vent calmé, quelques nuages s’agripper aux sommets des hauts fourneaux ; une parabole enlaidir le vol du héron ; et la lune, qui résiste à toutes nos ivresses humaines » – Interlude policier : 10€ ! Pas de lumières sur mon vélo et grillage nocturne de feux rouge – Et puis le Meta Rosa, bien sûr, et encore un village de wagons…

Dresden – être accueilli par Myrto et Stefan, qui organisent des échanges européens de jeunes et t’invite à passer le week-end avec eux chez la sympathique Crissie, qui à peine arrivé t’emmène te baigner à poil dans un chouette petit lac de forêt – Découvrir la  »juggling connexion » avec des représentants Espagnols, Italiens, Serbes, Tchèques, Lituaniennes… Et puis retrouver Amy, enfin ! Ma chère pixie a fait la route dans son vieux camper-van pour me rejoindre. Dès les premiers instant me sentir si bien dans ses bras, si amoureux, si à ma place…

Pologne – Traverser en passant par Auschwitz, sentir sur ma nuque le souffle des fantômes, la mémoire de l’Histoire du Mal… Traverser Krakow & Warsaw… Camper en bord de lac dans la parc National de Wigry, non loin de Suwałki, et nager sous un ciel d’apocalypse ! Mais passer si vite que l’on en a finalement pas grand chose à dire, juste des heures de tendresse partagée et de complicité érotique avec mon amoureuse, qui resplendit de beauté chaque fois que je pose les yeux sur elle. Amy conduit son camion et je la regarde, comme un ado son premier amour, fasciné par le moindre sourire.

Lituanie – sur les routes du « Pays de la Pluie » avec une bande de potes rassemblés ici par l’ami Van et sa chérie, la dynamique Svetlana – Frissonner dans les souterrains du musée de la guerre froide, du côté de Plungé – Souvenirs d’ados cramé en arpentant les allées du Karklé Festival – Nida, l’Isthme de Courlande, langue de sable aux dunes grises où les sculptures en bois de la Colline aux Sorcières, visitée en nocturne, nous laissent l’impression étrange d’une faërie toujours vivante, pays des elfes à portée de rêve – Druskininkai, et savourer des enfilades de saunas en tous genres, hammams, bains chaud, douches glacées et jacuzzis – Revenir passer les derniers jours à Vilnius, me voir proposer la botte par Kastys, hôte charmant, qui tente de m’amadouer sur le balcon tandis que les filles discutent à l’intérieur, et refuser poliment pour aller me blottir dans les bras de ma belle… L’heure du départ, enfin, un type ivre mort titube au soleil et je tente de retenir mes larmes au moment de me séparer d’Amy, que j’embrasse comme si c’était la dernière fois, et que je voudrais ne plus lâcher, ne pas la voir partir, surtout qu’elle ne s’en aille pas ! Grimper dans le bus en avalant des boules d’angoisse et vouloir faire demi-tour, tout annuler, juste pour rester auprès de ma pixie tant aimée…

Riga – quelques haïkus, griffonnés après avoir trop fumé, sur un banc, face à une imposante bâtisse de type  »académie des arts sordides » : <Pelotonnée dans sa couette / Sur le toit du camper-van / Amy lit en souriant> <Le Goéland cri / Les corbeaux répondent / Ciel d’été à Riga> <Dans un costume épuisé / Le vieux passe en boitant / Un gros sac dans chaque main> – Regarder passer les gens en attendant le bus de nuit pour St Saint-Pétersbourg, une jeune femmes portant une de ces jupes dont je raffole, les plus seyantes en vérité, celles qui s’arrêtent à mi-cuisses et flottent en laissant deviner la rondeur des fesses. Je pense à ma petite chérie qui en a, de ces jupes là, et sous lesquelles je ne glisserai pas la main avant de longs mois – Enfin le départ pour la Russie, une longue nuit d’ivresse à siroter ma flasque de liqueur pour faire durer l’effet du superbe pétard que je me suis octroyé avant le départ – Passer la frontière russe au petit matin, tout est gris, blême, les douaniers sinistres et je me demande vraiment ce que je fous là… Frissonner en traversant la rivière, sur chaque bord une citadelle austère, jumelles se faisant face, mais deux drapeaux différent les coiffant… Quelques heures plus tard arriver à St Saint-Pétersbourg sous la pluie… Errer pendant des bornes à la recherche d’une banque pour retirer mes premiers roubles, trouver le métro, arriver enfin au Cuba Hostel – Après un chaleureux et très réconfortant accueil, je me précipite sous la douche, chaude, délassante, puis m’allonge sur le lit pour une sieste réparatrice. Au réveil, me régaler de pâtisseries locales, et passer la soirée à siroter des bières en compagnie des autres voyageurs de l’auberge, pour finalement me faire inviter à boire quelques vodka chez les deux sympathiques jeunes russes qui gèrent la maison, Anna & Oxana – Installés sur les toits, voir le soleil se lever et faire briller les coupoles dorées des cathédrales, finir la dernière bouteille de vodka et rentrer à l’auberge en chantant…

Voilà, ça y est, j’y suis, le deuxième acte du voyage peut commencer.

PS: toutes les photos sont sur Fb… désolé !

Si on regarde une carte ancienne, on découvre que Bruxelles, il y a quelques siècles n’existait pas en tant que ville. Il y avait un marché, à l’emplacement actuel de la Grand-Place, cerné d’une multitude de petits villages. Avec le temps et l’essor du commerce, les bourgs se sont rejoins pour former cet assemblage hétéroclite qu’est aujourd’hui la ville/région de Bruxelles-Capitale.

En arrivant ici, j’avais une assez bonne idée de ce qu’allait être mon séjour. Sachant l’importance de ce que les Belges appellent l’Éducation Permanente, j’avais minutieusement préparé le terrain. Mon principal contact était la sociologue Majo Hansotte, qui a développé depuis quelques années, en partenariat avec nombre d’acteurs de terrain, à la fois Belges et Français, toute une méthode pour donner la parole à celles et ceux qui ne l’ont jamais. Je l’avais vu intervenir dans le cadre d’ateliers sur l’expression des jeunes et je trouvais son approche sur les « paroles citoyennes » très pertinente. Malheureusement, après quelques mails échangés, nous n’avons pas pu nous rencontrer car mes dates de séjour correspondaient parfaitement avec ses congés annuels ! Intéressée par ma démarche, elle avait cependant pris la peine de m’orienter vers diverses associations basée entre Bruxelles et Lièges, ainsi que vers Luc Carton. J’avais déjà entendu parler de ce philosophe, et lu quelques textes de lui où il dressait un tableau peu amène de l’état de l’éducation populaire, notamment par son éloignement progressif du champ politique de son intervention. Dans un article passionnant, il parlait du vide qui s’était crée entre les acteurs initialement moteurs de l’éducation émancipatrice : d’un côté les syndicats qui, en délaissant l’action éducative, en abandonnant les universités populaires et les cours volontaires des Bourses du Travail, s’étaient recentrés sur leur priorités de défense des droits des travailleurs ; et de l’autre les associations qui, en devenant de plus en plus culturelles et de moins en moins politiques avaient tout autant contribué à l’élargissement du no man’s land de l’éducation au politique. Sans aller plus loin dans la description des théories de Luc Carton, je dois dire que je brûlais de le rencontrer. Las, après m’avoir assuré de son intérêt pour cette entrevue, il m’annonça après quelques mails et appels échangés qu’il ne pourrait finalement pas se libérer d’un emploi du temps trop chargé. Deuxième rencontre avortée.

Les autres contacts vers lesquels m’avait orienté Majo ne répondirent à aucun de mes messages, pas plus que mes propres pistes, notamment celles de militants rencontrés lors de formations du Pavé… et c’est ainsi que j’arrivais dans un curieux paradoxe : jamais je n’avais autant préparé une étape, et jamais celle-ci ne s’était annoncée aussi stérile !

Et me voilà dans la gare de Bruxelles Midi. Le comble dans tout ça, c’est que j’ai pas non plus trouvé d’hébergeur pour mes premiers jours en ville. J’ai bien une invitation, mais je dois attendre la fin du week-end. Alors avant de partir de Paris, j’ai noté trois adresses d’auberges de jeunesse, il ne me reste plus qu’à voir s’il leur reste de la place… Je prends le métro direction Botanique, pour tenter une première chance au Chab (Centre d’Hébergement de l’Agglomération Bruxelloise), qui avait l’air sympa sur les photos. Je trouve assez facilement et pousse un énorme soupir de soulagement lorsque le gars de l’accueil m’annonce qu’il ne reste plus qu’un seul lit de libre, mais que je peux l’avoir pour moins de vingt euros, petit déjeuner compris ! Enfin la chance tourne, on dirait… Plus qu’une simple auberge, le Chab loge aussi quelques dizaines de stagiaires de toutes disciplines et sert aussi de foyer de jeunes travailleurs et de fondation européenne. Cette association à but non lucratif va s’avérer être une étape clé de mon séjour à Bruxelles. J’y passerais de fantastiques soirées, y ferai de belles rencontres, et y prendrai aussi deux ou trois cuites, dont la mémorable « Non, peut-être ! », soirée de lancement d’une nouvelle bière artisanale à plus de 8 degrés d’alcool, dégustée gratuitement durant toute la nuit… Ce lieu ressource m’a en tout cas permis de bien rebondir, grâce notamment au sympathiques encouragements de Corina, Enzo, Bruno, Ben, Pierrick, Laurent, Mira et les autres, que je dois ici remercier.

Le Bar du Chab – Fondation Vincent Van Gogh, mon QG pendant une semaine !

Du coup, la situation se met à changer et dès le lundi, je rencontre Victor, mon nouvel hôte, chez qui non seulement je suis logé comme un roi, mais en plus je vais découvrir son superbe travail photographique sur la diversité des quartiers de Bruxelles, véritable mine d’information.

Architecte de formation, discipline qu’il enseigne aujourd’hui après l’avoir longtemps pratiquée en indépendant, Victor est aussi photographe et c’est cette double casquette qui lui a valu de se voir commander par la Région Bruxelles-Capitale un ouvrage censé mettre en valeur la diversité culturelle des différentes populations de la ville. Il s’y est baladé pendant quelques mois, appareil en bandoulière, et le fruit de ses pérégrinations a donné un livre de superbes clichés, accompagné de textes dont je ne résiste pas de vous donner quelques extraits :

« Concernant l’immigration, les citoyens d’origine étrangère ou les habitants en séjour non déclaré, les chiffres étaient soit anciens, soit partiels, soit invérifiables.[…] Nous sommes en fait dans cette ville ouverte qu’est Bruxelles, devant une réalité mouvante et changeante, qui évolue très vite, et dont nous ne mesurons pas les enjeux. Beaucoup d’acteurs culturels et sociaux y sont impliqués, mais il y a aussi des pans entiers de cette réalité qui échappent à notre connaissance et à notre appréhension objective. »

« Bruxelles, c’est sa particularité, a une identité ni trop pesante, ni trop contraignante, en comparaison de celles des autres villes européennes. Elle permet aux nouveaux arrivants d’en adopter la culture, en même temps qu’ils continuent à vivre leur culture de provenance. C’est une ville qui permet de devenir ce qu’on voudrait être, chacun peut y vivre des identités multiples.»

Quelques photos du livre « Bruxelles Diversité »

Ainsi, en partant de Schaerbeek, commune multi-ethnique très métissée, Victor va rendre compte d’une « action d’un contrat de quartier : une promenade pour voir les antennes paraboliques décorées. Un artiste s’est employé avec les habitants à en faire un moyen d’expression. Motifs d’ici et d’ailleurs ». A Schaerbeek, le parcours parabole donne une balade originale à la recherche des motifs colorés sur les façades et les toits des immeubles. Un peu plus loin, nous voilà à la Maison des Cultures et de la Cohésion Sociale de Molenbeek-Saint-Jean, où se jouent les représentations de fin d’année des ateliers hi-hop, danse contemporaine, et tant d’autres… A Cureghem : « les tables ont été installés dans la rue. Les membres d’une association y expliquent des mots de leur langue aux passants lors d’une fête de quartier. »

Le livre s’intéresse aussi à la Zinneke parade, qui « est préparée pendant des mois par les associations de quartier. Elle offre un portrait de la mosaïque de cette ville. A travers une expression populaire bruxelloise, elle symbolise le désir de métissage ». J’ouvre ici une parenthèse pour m’attarder sur le mot Zinneke : du Brusseleir ‘zinneke’, de Zenne, nom bruxellois de la rivière Senne qui traverse Bruxelles, avec le suffixe diminutif -ke. Mais c’est surtout un chien bâtard, un corniaud, dans l’argot bruxellois. Et c’est ainsi que se surnomment les habitants de cette ville qui est le fruit d’un agglomérat de villages, d’un métissage de différentes cultures, si bien qu’ici personne ne peut se dire véritablement « de souche », mais toutes et tous sont bien d’origine étrangère à un moment ou un autre de leur histoire.

Cependant l’arpentage continue et nous voici Place de la Reine, pour l’action Supervoisins : Globe Aroma Keuken. « Rencontre annuelle organisée entre un acteur culturel et les voisins du quartier. Une table tournante, chacun s’approche et s’attable. Les plats défilent. On goûte. Un voyage au travers de plats préparés par les résidents du Petit Château (Centre d’Accueil pour Réfugiés). » Globe Aroma est une organisation socio-artistique qui stimule les rencontres en milieu urbain. Elle veut permettre aux gens de découvrir partenaires (développement de réseau) et crée des liens de coopération afin de favoriser les échanges artistiques et de susciter, par le truchement de l’art, un dialogue interculturel. Globe Aroma veut associer activement à des projets artistique des gens que notre société exclut de toute participation à le vie sociale à cause de leur pauvreté ou de leur statuts de réfugié. Ces projets émanent de récits personnels des participants et sont encadrés par un artiste professionnel. Globe Aroma crée en outre des opportunités qui permettent aux demandeurs d’asile, aux réfugiés et aux nouveaux venus de révéler leurs capacité artistiques… Ici une vidéo de l’action

Aperçu intérieur du livre « Bruxelles Diversité »

Je m’arrête ici car il vaut mieux lire le livre pour en goûter toutes les saveurs. Cependant, grâce à cet ouvrage, j’ai pu me rendre compte de la vitalité des mouvements locaux d’éducation populaire. Et encore, nombreux sont ceux qui n’y apparaissent pas ! Je pense à l’association Le Début des Haricots, que j’ai rencontrée à l’occasion d’une journée porte ouverte au Potage Toit, un projet, comme son nom l’indique, de jardin sur le toit-terrasse de la Bibliothèque Royale. Le Début des Haricots s’inscrit dans une démarche d’éducation à l’environnement véritablement participative. Pour eux, il ne s’agit pas seulement de sensibiliser, mais de construire une démarche politique de changement social à travers leurs différentes expérimentations. Le potager bio-intensif, par exemple, est une expérience pilote en Belgique, qui vise à lancer une vaste politique d’occupation des espaces urbains inutilisés (toits, friches et autres). A terme, si le projet est concluant, il sera intégré à la structure ILDE, une ferme urbaine également créée par Le Début des Haricots. Toutes leurs productions sont destinées à être commercialisées pour la consommation locale, comme ils le disent « on n’est pas là juste pour faire germer des graines dans les écoles » !

Le Potage Toit, aperçu lointain

Casse-croûte au Potage Toit

La stratégie du Début des Haricots !

Et puis tout s’est enchaîné. A quelques jours du départ, j’ai rencontré Manue, qui m’a orienté vers d’autres acteurs locaux, qui eux-mêmes m’ont envoyé vers de nouveaux contacts, et ainsi de suite… J’aurais pu parler du 123 (le plus vieux squat de Bruxelles), de la Foire aux Savoir Faire (ateliers et événements DIY), ou encore de… Mais rendre compte ici de toutes ces rencontres demanderait trop de temps, alors je me contenterai de glisser dernier un clin d’œil à Yoann et André, qui gèrent La Marmite, un restaurant social dont le plat du jour est fameux dans tout le quartier des Marolles (et même au-delà), prix selon vos moyens. Un chouette petit lieu où j’ai pu déguster, comme il se doit, une véritable bonne bière Belge, en devisant voyages avec Félix, jeune boulanger plein de ressources.

La Marmite, cise dans les locaux du Pianocktail

Ainsi, après être arrivé sans perspective d’étude concrète, je repars avec le plein de notes et l’envie de revenir au plus vite, pour continuer ce passionnant tour de la diversité Brusseleir. Laboratoire social de l’Europe, Bruxelles n’est pas qu’une simple capitale où s’entérinent les décrets de la rigueur néo-libérale, où se votent les lois liberticides et où se passent les accords qui profitent plus aux lobbys qu’aux peuples, c’est également une ville socio-culturo-dynamique, où il suffit d’être soit-même pour se sentir à l’aise et intégré. D’ailleurs, la pire injure qu’on puisse faire à un autochtone, c’est lui dire qu’il est branché ! Ici, cela fait référence à la « coolitude snobinarde des parisiens ou des anversois », tout un programme… Mais voici que la route m’attire et m’appelle, comme le chantait Michel Corringe, le train pour Rotterdam partira avec cinq minutes de retard, voie 4…

Pour aller plus loin :

So long Brussels, I’ll miss your humour