Instituto Paulo Freire – São Paulo, Brazil

Publié: 22 octobre 2013 dans Rézo educ pop - international network

Painel.Paulo.FreireVoilà, nous y sommes enfin, dernière étape de ce voyage à travers l’éducation populaire, l’Instituto Paulo Freire (aka IPF), à São Paulo. Après tout ce temps passé à la rencontre des initiatives locales, ces petits groupes dont on ne parle quasiment jamais, il m’a semblé intéressant de conclure sur une vision plus large, plus théorique. Me trouvant au Brésil, je ne pouvais décemment pas passer à côté de Paulo Freire, qui est l’un des théoricien les plus importants dans le domaine des sciences de l’éducation. Auteur d’une trentaine d’ouvrages (dont seulement quatre traduits en français, la chouma les éditeurs !), militant de terrain infatigable, conférencier voyageur, homme politique, l’individu a laissé derrière lui une œuvre riche et une mémoire vivante, dont nombre d’entre nous s’inspirent encore aujourd’hui. De Porto Alegre à São Paulo, je suis donc remonté vers le nord en ayant un seul objectif en tête : rencontrer les gens de l’Instituto Paulo Freire, premier du nom, la maison mère en quelque sorte, au moins l’équivalent de la Mecque pour un pèlerin dans mon genre.

Le contact avait été pris quelques temps plus tôt et j’étais attendu. Comme l’échange d’emails avait eut lieu en anglais, j’avais préparé mon interview dans cette langue. Trois jours avant le rendez-vous, Fernanda, mon interlocutrice, m’annonce que je serai reçut par Lutgardes Costa Freire, le fils cadet de Paulo et Elza Freire, qui parle couramment français depuis qu’il a passé 10 ans en Suisse. Plus qu’une simple entrevue, celui-ci me propose une visite de l’Institut suivi d’une discussion ouverte, ce qui ne saurait me faire plus plaisir. Le jour dit, j’arrive pile à l’heure et sitôt mon badge d’accès épinglé, nous voilà en train de déambuler dans les couloirs du bâtiment. Je suis assez impressionné par les archives. Une première bibliothèque où sont réunis les livres du maître, pour l’essentiel, puis une seconde, comprenant les ouvrages de référence dans des domaines tels que la pédagogie, la politique, philosophie, sociologie, et j’en passe, ainsi que les écrits des intellectuels proches de l’Institut. Une vitrine regroupant quelques objets ayant appartenu à Freire, des bureaux, des salles de classe, de conférence, et un lieu de réunion où trône une grande table ovale, entourée de livres.

Sur la table: Circulo de cultura

Sur la table: « Circulo de cultura »

Sur le bureau du maître, son Lénine et son Christ

Sur le bureau de Freire, côte à côte, Lénine et le Christ

La visite terminée, nous nous installons pour démarrer l’entretien. Pour vous faire une idée de la parole de Lutgardes, je vous propose de commencer par cet extrait, retranscris directement depuis l’enregistrement du début de l’interview.

« Alors pourquoi est-ce que les gens continuent à lire mon père ? D’abord parce que c’est justement actuel et d’une autre part parce qu’il fascine, d’une certaine façon, le lecteur. C’est à dire il a une façon d’écrire, une façon de parler qui engagent la personne dans ce sens, dans cette lutte pour une libération, et je crois que c’est ça qui est le plus engageant. […] On a envie de s’engager, de faire quelque chose, de bouger. Pour moi il n’y a pas d’éducation populaire sans mouvement populaire. Ça d’abord. Il n’y a pas d’éducation populaire style Don Quichotte, c’est à dire que les gens ont besoin de se réunir. Soit dans une ville, soit dans une périphérie, soit dans un état différent. Donc l’éducation populaire doit aussi dans un certain sens, je crois que mon père dirait ça, apprendre avec l’éducation traditionnelle. Mais cela ne veut pas dire d’être d’accord avec la façon dont l’éducation traditionnelle travaille l’éducation, mais de pouvoir apprendre avec l’éducation populaire pour pouvoir mieux la maîtriser et donc pouvoir mieux la combattre. Parce que comme il dit dans la Pédagogie des Opprimés, ce ne sont pas les oppresseurs qui vont libérer les opprimés, ce sont les opprimés qui vont libérer les oppresseurs. Donc quelle est notre devoir, notre position ? Nous devons aider les opprimés à se libérer pour qu’ils puissent libérer les oppresseurs. Et nous devons faire très attention pour que les opprimés ne deviennent pas de futurs oppresseurs. Et ça me paraît la chose centrale dans la pensée de mon père, ce qui le rend toujours actuel, parce que aujourd’hui l’oppression continue d’une façon ignoble. Dans le monde aujourd’hui il y a tout à fait la possibilité d’avoir des gens sans faim, d’en finir avec la faim dans le monde, n’est-ce pas, d’en finir avec les injustices. Mais la politique, et c’est justement un autre aspect de ce que dit mon père, que l’éducation est politique, donc la politique ne permet pas ça. Donc nous devons lutter, et je trouve que c’est une des facettes de l’éducation populaire, c’est de lutter justement dans cet aspect politique pour améliorer les conditions de vie des opprimés.[…]

Pour moi le travail que je fais et qui je crois s’inscrit dans celui de l’Institut, c’est de parler avec les gens, surtout avec les éducateurs qui sont dans les périphéries. Les éducateurs les plus pauvres, parce que les professeurs brésiliens gagnent très très peu, et plus jeunes sont les élèves, moins bien payés sont les professeurs. Ce qui est un désastre pour notre société en tant que tout, parce que on n’a pas besoin d’être sociologue, comme je suis, pour dire que tout pays doit investir dans l’éducation, que si on n’investit pas dans l’éducation, ce pays n’aura pas de futur. Alors quel est mon rôle, ici, quel est l’objectif de L’Institut ? C’est bien sur de travailler avec cette notion globale, avec cette notion du globe terrestre, de toute la société, de travailler la question de la nature, de l’écologie, de tout ça, mais c’est aussi de travailler avec les gens les moins favorisés, ces gens qui viennent me chercher ou qui viennent chercher dans l’Institut quelqu’un qui puisse leur donner de l’espoir, quelqu’un à qui ils arrivent et ils disent « écoute, ma vie c’est comme ça je travaille comme ça et je continue dans une situation difficile, complexe, qu’est-ce que je fais ? » Donc j’essaye de conseiller ces gens pour qu’ils puissent continuer leur travail, parce que parfois ils se sentent tous seuls. Justement, comme je disais avant, il n’y a pas d’éducation populaire sans mouvement populaire, donc ce que je dis à ces gens c’est « Parle avec les autres éducateurs, parle avec les autre éducatrices, parle avec les gens qui travaillent avec toi, essaye de convaincre ces gens, essaye de te réunir avec eux et de résoudre les problèmes que vous avez et de changer l’école, de parler avec le directeur… » Parce que notre éducation est encore très verticalisée, très machiste. Les femmes gagnent moins que les hommes, les noirs gagnent moins que les blancs, et les noirs sont la majorité de ce pays, nous sommes un pays où la majorité de la population est noire. Donc c’est absurde, n’est-ce pas, nous vendons une image qui dit « non, nous ne sommes pas racistes, nous sommes cordiaux, nous recevons tout le monde avec les bras ouverts. » C’est pas vrai, tout ça c’est de la démagogie ! […]

Nous travaillons avec tout le monde, nous recevons tout le monde, nous ne faisons pas de tri. Évidemment que quelqu’un qui a une vision disons autoritaire, ne va pas rester très longtemps ici. Mais généralement le centre reçoit des éducateurs, des professeurs, des sociologues, des étudiants, et des gens du monde entier : Afrique, Japon, États-Unis, Angleterre, Europe, etc. Parce que mon père était très connu, dans chaque pays où il était invité, il a laissé quelque chose, un souvenir, une trace. […] Même le gouvernement actuel, avec Dilma, a considéré mon père comme le patron des éducateurs du XX siècle… Mais pour moi ça ne suffit pas. D’accord, il a été un grand penseur, mais il faut le mettre en pratique, il faut travailler Paulo Freire. Dans cette brèche où le mouvement populaire peut travailler, dans cette ouverture, ce milieu entre ceux qui sont de l’éducation traditionnelle et ceux qui sont dans la pire des situation. Le mouvement populaire doit se joindre aux plus pauvres pour qu’ils puissent s’épanouir et avoir une vie différente. Paulo Freire disait « la conscientisation, c’est justement le moment où l’analphabète découvre qu’il a la possibilité de changer le monde. » […]

– Parlons international. L’institut est au centre d’une réseau, comment fonctionne ce réseau ? Peut-on dire qu’ici, à SP, c’est un peu la maison mère qui pilote les autres ?

– Non chaque Institut est indépendant, mais ils maintiennent le contact avec nous. Il y a un réseau, par internet, qui relie ces gens, et tous les deux ans nous nous rencontrons quelque part dans le monde et nous parlons de nos activités en cours, ce que nous sommes en train de faire… Et nous commençons à réorienter le trajet que nous faisons ensemble. Nous réfléchissons sur notre pratique, ce qu’il y a de nouveau, ce qu’on peut changer, qu’est ce que Paulo Freire dirait aujourd’hui, de réfléchir sur ça. Nous participons aussi aux Forums sociaux mondiaux, dont nous sommes un des organisateurs. Mais ici ce n’est pas le centre de décisions, juste nous. »

Pendant ce temps, à Rio de Janeiro...

Pendant ce temps, à Rio de Janeiro…

C'est occupé !

C’est occupé !

Ici, c’est à dire l’immeuble de trois étages qu’occupe entièrement l’Institut, à deux ou trois bureaux près. Dans ces locaux travaille un personnel à géométrie variable, selon les périodes et les chantiers en cours. Lutgardes fait partie de l’équipe permanente, ainsi que Fernanda, la charmante assistante de direction que je rencontrerai brièvement sur la fin, de même que Sonia Couto, qui dirige la structure (entre autres nombreuses missions) et Francisca Pini, la coordinatrice des programmes pédagogiques, également activiste politique impliquée notamment dans le mouvement des droits humains au Brésil. Je n’ai pas eut l’occasion de rencontrer les autres membres de l’équipe, différents coordinateurs de projets et intervenants qui portent l’effectif actuel à une douzaine de personnes. Au regard de l’ensemble des projets portés par l’Institut, ce nombre semble assez insuffisant. Lorsque je questionne Lutgardes sur une éventuelle évaluation quantitative de leurs travaux, il explique l’absence de statistiques officielles, tout en évoquant le chiffre de 500 personnes, environ, formées chaque année à l’IPF. Ce à quoi il faut ajouter les nombreuses visites et sollicitations diverses (accès aux archives, prêt de documents, interventions, etc), manifestant un fort intérêt pour le travail de l’Institut. Il semble pourtant que cela ne soit pas suffisant. Lutgardes regrette, par exemple, qu’il n’y ait pas plus de contacts avec les organisations militantes radicales. Alors que le Brésil connaît une vague de mouvements sociaux (manifestations, occupations de chambres municipales, etc), il souhaiterait travailler plus souvent avec les mouvements populaires de terrain. Un autre constat, c’est celui du manque de contact direct avec le public des quartiers les plus pauvres. Entièrement pris par la vie quotidienne de l’Institut, l’équipe n’a ni le temps ni les effectifs ni les moyens d’intervenir là où il y aurait pourtant le plus besoin.

Ainsi, Lutgardes évoque l’époque où plus d’une centaine de personnes travaillaient avec l’Institut, tout en m’expliquant que cette forte diminution est essentiellement due aux aléas des financements. En effet, L’IPF ayant un statut associatif assimilé à celui d’une ONG, la récente décision du gouvernement brésilien de supprimer les aides aux ONG pose un sérieux problème. Cet arrêté a été pris suite à des constats de détournement massifs de l’argent public, et donc vise à lutter contre la corruption, mais pour les organisations comme l’IPF, ce fut un coup dur qui a marqué le début d’une période de conflit avec le gouvernement brésilien, ainsi que le municipalité de São Paulo, pour des raisons similaires. Cet arrêt soudain des subventions publiques gouvernementales, dont dépendait principalement l’IPF, a forcé le conseil d’administration à diviser l’effectif par dix ! Un serrage de ceinture lourd de conséquences : à la suite du plan social draconien, l’Institut a aussi dû aller chercher d’autre sources de financement, parfois difficiles à avaler pour certains militant, comme cette enveloppe de Petrobras (principale compagnie pétrolière brésilienne) pour mettre à jour la bibliothèque et les archives.

Pas facile, dans ces conditions, de promouvoir la nécessité de l’éducation populaire, et l’IPF a beau avoir fortement réduit la voilure, Moacir Gadotti le président d’honneur, fondateur de l’Institut et ami proche de Paulo Freire, craint de nouvelles défections. Mais il faut continuer, contre vents et marées, toujours avoir une vision nouvelle, un nouvel élan, des chantiers à venir…

L'éducation aux éducateurs !

Et si les éducs faisaient les lois ?

L’entretien se déroule et nous abordons des considérations plus politiques. D’après mon interlocuteur, l’éducation populaire doit minimiser les inégalités sociales. Améliorer la vie des plus pauvres en les aidant à se construire de conditions de vie plus digne est une priorité, et pour cela une convergence des luttes lui semble indispensable. Lutgardes voit d’ailleurs d’un bon œil les protestations en cours. Il pense que les jeunes sont en train de conquérir le pouvoir pour un meilleur système, ce qui est relativement inédit dans le pays. Avec Lula, le Brésil a avancé de façon plus assistentielle qu’idéologique. La révolution du Parti des Travailleurs a été pour le peuple, mais sans lui. Il est temps de passer à une autre étape, où les communautés deviendraient plus autonomes dans la gestion de leur quotidien. Cette problématique n’est d’ailleurs pas réduite à l’échelle nationale. « Partout dans le monde se pose la question essentielle du droit à la vie de chaque citoyen. Les gens réalisent qu’ils ont des droits, on ne peut plus continuer à exploiter les peuples de cette façon, quel que soit le système. Avec les successions de crises au niveau mondial, les classes moyennes commencent à réaliser qu’elles ont les moyens de consommer, sans pourtant vivre mieux, il est temps de trouver des solutions durables, indépendantes des institutions, qui seraient les seules à même de résister aux aléas des changements de pouvoir. » Lutgardes pense à l’exemple du mouvement d’alphabétisation lancé à São Paulo par Paulo Freire, qui a été le seul acquis social à ne pas être détruit par la dictature et l’extrême droite ; et qui existe aujourd’hui dans tout le pays. Il fait aussi référence au travail de fond mené avec la commune d’Osasco sur la question du fonctionnement démocratique et de la gestion des quartiers par les habitants. Ce chantier à long terme a si profondément changé la ville qu’aucune nouvelle municipalité ne pourrait remettre les acquis en questions…

Rio 2 424

Quelques heures plus tard, nous en sommes à deviser librement autour de ces considérations lorsque arrive un groupe de visiteurs. Nous interrompons alors l’entrevue pour une séance de photos et de discussions avec les gens de passage. Un peu après, en sortant, je remonte la rue Cerro Corá sous un chaud soleil de fin d’après-midi. Le monde n’a pas changé depuis tout à l’heure, mais pourtant, cette rencontre m’a donné une pêche d’enfer. Je suis plus déterminé que jamais, encore plus fermement convaincu que l’éducation populaire est une arme, parmi d’autres, sans doute la plus redoutablement efficace pour qui rêve de transformation sociale. Je sais maintenant que nous, les éducateurs populaires, sommes partout, patients sapeurs de l’ordre établi, petits artisans d’un autre monde désormais rendu possible. Le système va s’effondrer, le grand collapse de la société du pétrole et de la finance s’annonce déjà ravageur, peu importe car nous sommes prêts. Nous avons déjà des milliards de solutions, nous avons pour nous l’évidence, nous avons l’initiative, l’impertinence, la force du désir, et surtout, nous avons le temps.

De Porto Alegre à Belo Horizonte 106

Pour aller + loin :

De Porto Alegre à Belo Horizonte 103

Lutgardes et Francesca

Quelques éducs en visite

Quelques éducs en visite

A bientôt Paulo...

Viva Paulo !

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