Bachilleratos Populares en Lucha – Buenos Aires, Argentina

Publié: 8 octobre 2013 dans Rézo educ pop - international network

No necesitamos permiso...

La bande son qui accompagnera cet article pourra être une lecture aléatoire de La Renga, La Bomba del Tiempo, quelques remix elektro de cumbia porteñia, un peu de tango pour les fans et même, pour le fun, quelques titres de Keny Arkana ayant traversé l’Atlantique..

One day, by a sunny afternoon...

Un día, por una tarde soleada.

Mardi 11 juin 2013, Plaza de Mayo, Buenos Aires (BA). J’arrive juste à l’heure pour le départ de la manifestation à l’appel de la Coordination des Bachilleratos Populaires en Lutte. J’ai entendu parler de ce mouvement pour la première fois trois jours plus tôt, en prenant contact avec un contact de quelqu’un contacté sur internet. En clair, je suis censé retrouver une parfaite inconnue dans la foule des quelques deux mille manifestants. J’aurai vu de tout dans ce voyage, mais y’a des fois où ça prend des tournures plutôt déroutantes. Pour la faire vite, disons que j’avais envoyé un paquet d’emails à des organisations d’éducation populaire en Argentine, qui comme d’habitude ne m’avaient pas répondu, et que comme d’habitude, c’est par un tout autre biais que j’avais pu échanger quelques mots avec Daniela, la jeune femme que j’espère croiser dans la foule, sans savoir à quoi elle ressemble. Disons qu’au lieu de chercher, je me balade dans le cortège de la façon la plus voyante possible, en espérant qu’elle se souviendra de ma description et me reconnaîtra. Lors de nos échanges par courriel, elle m’a proposé de me faire découvrir le mouvement des Bachilleratos Populares (aka bachi), et la meilleure entrée en matière que nous ayons trouvé, c’est une marche de protestation.

La veille, je me suis documenté sur ce mouvement, et je n’ai pas été déçu. En résumé, disons qu’entre la fin des années 90 et la sortie de crise de 2003, de nombreux éducateurs constatent une augmentation constante du nombre d’ados et jeunes adultes expulsés du système scolaire traditionnel. En réaction, ils lancent les premiers bachis, sortent de lycées alternatifs, sous forme de cours du soir volontaires. Au début, ils essaiment à droite à gauche, dans les quartiers pauvres de Buenos Aires (aka villas), les capitales des provinces avoisinantes, les villages laissés pour compte, etc. Assez rapidement, le mouvement se développe, puis se structure en organisation populaire, grandement aidé en cela par la crise de 2001. Dans le même temps, les premiers militants des bachis croisent des acteurs du mouvement social, des entreprises récupérées, des communautés de quartier, et les écoles gagnent peu à peu en notoriété… Si cela vous intéresse, je vous conseille la lecture de cet article, en espagnol : Histoire des Bachilleratos populares, sinon, reprenons le fil de l’article…

Aujourd'hui la marée, demain le tsunami...

Aujourd’hui la marée, demain le tsunami…

La manif’ va bon train, toujours pas trace de Daniela, mais qu’importe : puisque je suis en pleine immersion, j’en profite pour questionner les gens autour de moi et prendre des photos. Tandis que nous défilons, au son des cuivres et percussions, une métisse portant un bébé sur la hanche me tend un prospectus sur lequel je lis les principales revendications du mouvement. Pour une éducation publique et populaire : les bachis demandent la reconnaissance de leurs enseignements ainsi que le financement d’une partie de leurs activités par l’Etat. Face à l’absence de réponse, ils s’adressent aux autorités (le gouvernement de la province de BA ; la ministre de l’Education, Nora Lucia ; le gouverneur de la cité autonome de BA, Esteban Bullrich ; le directeur de la gestion de l’état, Max Gulmanelli, et quelques autres) pour exiger :

  • La Reconnaissance immédiate de tous les Bachilleratos Populares de la Capitale Fédérale et de la Province de BA
  • Des salaires pour les enseignant-es
  • Des bourses pour les étudiant-es
  • Le financement intégral de leurs activités

La manif en photosLa manif en photosManifestation de la Cordenada de los Bachilleratos Populares en Lucha

Manifestation de la Cordenada de los Bachilleratos Populares en Lucha

Manifestation de la Cordenada de los Bachilleratos Populares en Lucha

La marche se termine devant le Ministère de l’Education, et j’ai discuté avec pas mal de monde, sauf avec celle que j’avais prévu !

Le lendemain, j’ai rendez-vous avec Daniela. Assis dans un parc, sous un chaud soleil d’automne, nous parlons d’éducation populaire, des bachis en général, et du sien en particulier : Bachillerato Casa Abierta. Daniela fait partie de ces gens qui considèrent l’éduc’pop comme une pensée en mouvement, non comme une méthode pédagogique. Elle souligne la différence entre éducation publique populaire (telle que pratiquée par certains syndicats enseignants, par ex) et l’éducation populaire elle-même, plus politique, et par conséquent suspecte aux yeux des institutions. Selon elle : « l’Etat devrait garantir les conditions d’exercice d’une éducation populaire indépendante ».

Daniela en LuchaElle vient d’une famille de petite classe moyenne. Elle a grandit sans souffrir de la misère, mais en voyant ses parents travailler dur pour boucler péniblement les fins de mois. Grâce à une bourse, elle a pu étudier la sociologie. Aujourd’hui, en tant qu’enseignante, elle travaille en parallèle sur plusieurs projets éducatifs. Pour l’un d’entre eux, elle coordonne un vaste programme étatique de « raccrochage » à destination des jeunes déscolarisés. Elle intervient sur un ensemble de quartiers populaires, où les jeunes sont confrontés quotidiennement aux problèmes récurrents de la pauvreté : parents isolés, jeunes filles mères, chômage, drogue, logements insalubres, etc. Daniela travaille avec une équipe éducative composée de professeurs, d’animateurs socio-culturels, de psychologues, entre autre. Leur public s’élève à environ 5000 jeunes… Elle essaye de penser l’éducation comme un processus global plus large que l’école. Malheureusement, elle reconnaît faire plus de théorie que de pratique réelle. La réalité quotidienne pèse souvent trop lourd face aux idéaux. Cependant, grâce aux méthodes de l’éducation populaire, elle et son équipe arrivent a faire revenir quelques jeunes dans un parcours éducatif qui peut les mener jusqu’à une véritable ascension sociale.

Voilà pour le parcours de mon interlocutrice. Mais ce qui nous a réunis, c’est son engagement militant au sein de Casa Abierta, une maison de quartier au cœur de Villa 31, dans le district du Retiro. La population de cette villa, l’équivalent argentin des favelas brésiliennes, est issue de l’immigration. Suite aux années de dictature, de crises à répétition, il n’y a plus d’organisation politique locale, comme cela a put être le cas par le passé. Daniela a participé à la construction de la Casa Abierta, une organisation communautaire de type socioculturel, très active, couvrant un large champ de disciplines. Elle en a été une fervente animatrice pendant un temps, mais avec les années des divergences d’opinion se sont exprimées. En 2009, elle et cinq autres décident de laisser de côté l’animation socioculturelle conventionnelle pour concentrer leurs efforts militants sur la création d’un bachillerato popular. Ils se sont demandés quels étaient les problèmes communs aux gens du quartier (précarité du logement, des revenus, etc), et à partir de là ont tenté de dessiner un premier programme éducatif qui répondrait à leurs besoins. Il s’agissait aussi d’organiser la communauté sans parti pris politicien, recueillir les envies d’action sans faire de prosélytisme particulier.

Casa Abierta en Lucha

Casa Abierta en Lucha

A l’ouverture des cours et durant toute leur première année de fonctionnement, les gens les ont pris pour une bande de hippies gentiment allumés. Puis, voyant leur détermination, ils ont commencé à leur faire confiance. Il a fallut batailler ferme pour faire comprendre aux premiers étudiant-es qu’ils ou elles n’allaient pas être notés comme à l’école. Conditionnés depuis des générations, les gens veulent des notes, ils n’ont pas l’impression d’avoir un véritable diplôme en poche si celui-ci n’a pas été sanctionné par un examen. En parallèle, il a aussi fallut ferrailler dur avec les Punteros (chefs des quartiers pauvres, en Argentine ; caïds de bidonvilles qui fonctionnent généralement comme appendices de l’État en termes de puissance territoriale et de clientélisme politique), les trafiquants de tous poils, les conservateurs… Comment voulez-vous expliquer dans le même temps que vous considérez l’éduc’pop comme une façon de penser l’être au monde et de changer la société ?!

Après la troisième année de fonctionnement, les enseignant-es de Casa Abierta se sont rendus compte que les 15 étudiants qui suivaient le cursus depuis le début avaient beaucoup progressé individuellement parlant, mais qu’on ne pouvait pas vraiment parler de conscientisation collective. En clair : ils n’avaient pas réussis à constituer le groupe solidaire qu’ils avaient ambitionné au départ. Ils ont donc décidé de s’ouvrir encore plus sur le quartier et l’environnement, et surtout de façon plus politique. Le nouveau mot d’ordre, fut de ne pas se laisser bouffer par le quotidien de l’école. Ils se mirent alors à participer à tout un éventail de mouvements, comme par exemple celui de la Coordination de Bachilleratos Populaires en Lutte…

La conversation va bon train, tandis que le soleil décline dans le ciel. J’en passe pour arriver à la cinquième année de fonctionnement, avec encore une nouvelle logique d’organisation, de nouveaux chantiers en perspective… Et donc le programme d’études à Casa Abierta, aujourd’hui :

  • 1ère année : programme scolaire assez classique, niveau lycée

  • 2ème année : les cours s’axent sur le collectif, la communauté, le quartier

  • 3ème année : spécialisation dans l’un des secteurs clés de l’école (gestion administrative, communication, organisation tactique, économie alternative…)

  • Les étudiants de 3ème année doivent mettre en place des projets ouverts sur le quartier (coopératives de travailleurs, établissements de micro-crédit, assemblées d’habitants…)

  • A partir de la quatrième année, les étudiant-es sont invités à se constituer en nouveau groupe autonome. Ainsi, la multiplication des entités indépendantes dans la villa permettrait la concrétisation d’un maillage uni, d’une véritable trame d’organisations locales politisées, convergeant toutes en Assemblée Populaire

  • L’ensemble des étudiant-es et enseignant-es sont organisé-es en commissions qui assurent le bon fonctionnement quotidien de l’école. Tous les 4 mois, une assemblée plénière décide des programmes

Avec le temps, les étudiant-es comprennent enfin la logique politique non partisane au cœur du projet. Dans la réalité, celui qui veut juste son diplôme est tout à fait libre de repartir avec, sans rien devoir de plus à l’école. Mais l’idée est que les diplômés deviennent les nouveaux acteurs politiques du quartier, et ça marche plutôt bien. Certain-es vont à l’université, 2 ancien-nes sont actuellement professeurs au sein de l’école, 3 en sont des intervenant-es occasionnel-les, d’autres sont partis vers de nouveaux projets mais restent en contact. La plupart sont restés militant-es à l’échelle locale.

Côté finances, l’école est toujours autogérée, pas question pour eux de dépendre des subventions de l’état, du moins tant que celui-ci y mettra ses conditions ! Daniela et ses collègues cherchent à diversifier les solutions financières pour arriver à un autofinancement permettant de salarier les enseignant-es tout en assurant un bon fonctionnement de l’école, mais la situation reste à ce jour très précaire.

...

En Argentine, l’éduc’pop est profondément ancrée dans le paysage éducatif et politique. A tel point que certaines organisations sont de quasi institutions. Le thème est omniprésent, à tous les niveaux : les syndicats, par exemple, donnent des cours d’éducation populaire. Cependant, celle-ci est souvent enseignée comme une technique pédagogique parmi d’autres, plutôt que comme un processus d’autonomisation politique. Légitimité de l’éduc’pop est telle qu’elle entre même à l’école publique et s’insère dans les programmes scolaires officiels. Cependant, tout comme dans d’autres pays, il y a un conflit latent entre les tenants d’un courant socioculturel, modérés, et les puristes de l’éducation au politique, plus radicaux… Et comme partout, il est quasi impossible de vivre de l’éducation populaire en tant que professionnel ! Les militant-es s’infiltrent dans les programmes éducatifs gouvernementaux pour faire du détournement. Pour la plupart, Daniela et ses confrères gagnent leurs vies sur des postes du champ éducatif, social, psychologique, culturel, ou n’importe quoi d’alimentaire, tout en y faisant passer quelques unes de leurs idées. Ce qu’ils ou elles considèrent comme leurs « vrais projets d’éduc’pop » sont en règle générale menés de front, pris sur leur temps militant, celui-ci n’étant pas nécessairement distinct de leur temps libre, familial ou social, tout dépend des circonstances.

Tandis que nous nous disons au revoir, je vois un jeune gaillard s’adresser à un groupe d’ados qui fait corps autour de lui. Il semble en train d’expliquer une inaudible règle du jeu. Alors que Daniela s’éloigne sur une des allées du parc, les ados se pressent en tas, lèvent les bras et s’attrapent les mains au hasard. Le groupe se dilate et je comprends qu’il s’agit d’une partie de Nœud Géant, ce jeu coopératif qui consiste à emmêler tou-tes les participant-es, qui doivent ensuite se dénouer sans lâcher les mains. Pas si évident que ça en a l’air… Surtout qu’à la fin, il s’agit de gagner ensemble… Comme bien des projets de société, c’est plus facile à théoriser qu’à mettre en pratique, et pourtant, c’est tellement possible !

La manif en photosLa manif en photosLa manif' du 11 juin 2013

Pour aller + loin :

La manif' du 11 juin 2013

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