Archives de octobre, 2013

Painel.Paulo.FreireVoilà, nous y sommes enfin, dernière étape de ce voyage à travers l’éducation populaire, l’Instituto Paulo Freire (aka IPF), à São Paulo. Après tout ce temps passé à la rencontre des initiatives locales, ces petits groupes dont on ne parle quasiment jamais, il m’a semblé intéressant de conclure sur une vision plus large, plus théorique. Me trouvant au Brésil, je ne pouvais décemment pas passer à côté de Paulo Freire, qui est l’un des théoricien les plus importants dans le domaine des sciences de l’éducation. Auteur d’une trentaine d’ouvrages (dont seulement quatre traduits en français, la chouma les éditeurs !), militant de terrain infatigable, conférencier voyageur, homme politique, l’individu a laissé derrière lui une œuvre riche et une mémoire vivante, dont nombre d’entre nous s’inspirent encore aujourd’hui. De Porto Alegre à São Paulo, je suis donc remonté vers le nord en ayant un seul objectif en tête : rencontrer les gens de l’Instituto Paulo Freire, premier du nom, la maison mère en quelque sorte, au moins l’équivalent de la Mecque pour un pèlerin dans mon genre.

Le contact avait été pris quelques temps plus tôt et j’étais attendu. Comme l’échange d’emails avait eut lieu en anglais, j’avais préparé mon interview dans cette langue. Trois jours avant le rendez-vous, Fernanda, mon interlocutrice, m’annonce que je serai reçut par Lutgardes Costa Freire, le fils cadet de Paulo et Elza Freire, qui parle couramment français depuis qu’il a passé 10 ans en Suisse. Plus qu’une simple entrevue, celui-ci me propose une visite de l’Institut suivi d’une discussion ouverte, ce qui ne saurait me faire plus plaisir. Le jour dit, j’arrive pile à l’heure et sitôt mon badge d’accès épinglé, nous voilà en train de déambuler dans les couloirs du bâtiment. Je suis assez impressionné par les archives. Une première bibliothèque où sont réunis les livres du maître, pour l’essentiel, puis une seconde, comprenant les ouvrages de référence dans des domaines tels que la pédagogie, la politique, philosophie, sociologie, et j’en passe, ainsi que les écrits des intellectuels proches de l’Institut. Une vitrine regroupant quelques objets ayant appartenu à Freire, des bureaux, des salles de classe, de conférence, et un lieu de réunion où trône une grande table ovale, entourée de livres.

Sur la table: Circulo de cultura

Sur la table: « Circulo de cultura »

Sur le bureau du maître, son Lénine et son Christ

Sur le bureau de Freire, côte à côte, Lénine et le Christ

La visite terminée, nous nous installons pour démarrer l’entretien. Pour vous faire une idée de la parole de Lutgardes, je vous propose de commencer par cet extrait, retranscris directement depuis l’enregistrement du début de l’interview.

« Alors pourquoi est-ce que les gens continuent à lire mon père ? D’abord parce que c’est justement actuel et d’une autre part parce qu’il fascine, d’une certaine façon, le lecteur. C’est à dire il a une façon d’écrire, une façon de parler qui engagent la personne dans ce sens, dans cette lutte pour une libération, et je crois que c’est ça qui est le plus engageant. […] On a envie de s’engager, de faire quelque chose, de bouger. Pour moi il n’y a pas d’éducation populaire sans mouvement populaire. Ça d’abord. Il n’y a pas d’éducation populaire style Don Quichotte, c’est à dire que les gens ont besoin de se réunir. Soit dans une ville, soit dans une périphérie, soit dans un état différent. Donc l’éducation populaire doit aussi dans un certain sens, je crois que mon père dirait ça, apprendre avec l’éducation traditionnelle. Mais cela ne veut pas dire d’être d’accord avec la façon dont l’éducation traditionnelle travaille l’éducation, mais de pouvoir apprendre avec l’éducation populaire pour pouvoir mieux la maîtriser et donc pouvoir mieux la combattre. Parce que comme il dit dans la Pédagogie des Opprimés, ce ne sont pas les oppresseurs qui vont libérer les opprimés, ce sont les opprimés qui vont libérer les oppresseurs. Donc quelle est notre devoir, notre position ? Nous devons aider les opprimés à se libérer pour qu’ils puissent libérer les oppresseurs. Et nous devons faire très attention pour que les opprimés ne deviennent pas de futurs oppresseurs. Et ça me paraît la chose centrale dans la pensée de mon père, ce qui le rend toujours actuel, parce que aujourd’hui l’oppression continue d’une façon ignoble. Dans le monde aujourd’hui il y a tout à fait la possibilité d’avoir des gens sans faim, d’en finir avec la faim dans le monde, n’est-ce pas, d’en finir avec les injustices. Mais la politique, et c’est justement un autre aspect de ce que dit mon père, que l’éducation est politique, donc la politique ne permet pas ça. Donc nous devons lutter, et je trouve que c’est une des facettes de l’éducation populaire, c’est de lutter justement dans cet aspect politique pour améliorer les conditions de vie des opprimés.[…]

Pour moi le travail que je fais et qui je crois s’inscrit dans celui de l’Institut, c’est de parler avec les gens, surtout avec les éducateurs qui sont dans les périphéries. Les éducateurs les plus pauvres, parce que les professeurs brésiliens gagnent très très peu, et plus jeunes sont les élèves, moins bien payés sont les professeurs. Ce qui est un désastre pour notre société en tant que tout, parce que on n’a pas besoin d’être sociologue, comme je suis, pour dire que tout pays doit investir dans l’éducation, que si on n’investit pas dans l’éducation, ce pays n’aura pas de futur. Alors quel est mon rôle, ici, quel est l’objectif de L’Institut ? C’est bien sur de travailler avec cette notion globale, avec cette notion du globe terrestre, de toute la société, de travailler la question de la nature, de l’écologie, de tout ça, mais c’est aussi de travailler avec les gens les moins favorisés, ces gens qui viennent me chercher ou qui viennent chercher dans l’Institut quelqu’un qui puisse leur donner de l’espoir, quelqu’un à qui ils arrivent et ils disent « écoute, ma vie c’est comme ça je travaille comme ça et je continue dans une situation difficile, complexe, qu’est-ce que je fais ? » Donc j’essaye de conseiller ces gens pour qu’ils puissent continuer leur travail, parce que parfois ils se sentent tous seuls. Justement, comme je disais avant, il n’y a pas d’éducation populaire sans mouvement populaire, donc ce que je dis à ces gens c’est « Parle avec les autres éducateurs, parle avec les autre éducatrices, parle avec les gens qui travaillent avec toi, essaye de convaincre ces gens, essaye de te réunir avec eux et de résoudre les problèmes que vous avez et de changer l’école, de parler avec le directeur… » Parce que notre éducation est encore très verticalisée, très machiste. Les femmes gagnent moins que les hommes, les noirs gagnent moins que les blancs, et les noirs sont la majorité de ce pays, nous sommes un pays où la majorité de la population est noire. Donc c’est absurde, n’est-ce pas, nous vendons une image qui dit « non, nous ne sommes pas racistes, nous sommes cordiaux, nous recevons tout le monde avec les bras ouverts. » C’est pas vrai, tout ça c’est de la démagogie ! […]

Nous travaillons avec tout le monde, nous recevons tout le monde, nous ne faisons pas de tri. Évidemment que quelqu’un qui a une vision disons autoritaire, ne va pas rester très longtemps ici. Mais généralement le centre reçoit des éducateurs, des professeurs, des sociologues, des étudiants, et des gens du monde entier : Afrique, Japon, États-Unis, Angleterre, Europe, etc. Parce que mon père était très connu, dans chaque pays où il était invité, il a laissé quelque chose, un souvenir, une trace. […] Même le gouvernement actuel, avec Dilma, a considéré mon père comme le patron des éducateurs du XX siècle… Mais pour moi ça ne suffit pas. D’accord, il a été un grand penseur, mais il faut le mettre en pratique, il faut travailler Paulo Freire. Dans cette brèche où le mouvement populaire peut travailler, dans cette ouverture, ce milieu entre ceux qui sont de l’éducation traditionnelle et ceux qui sont dans la pire des situation. Le mouvement populaire doit se joindre aux plus pauvres pour qu’ils puissent s’épanouir et avoir une vie différente. Paulo Freire disait « la conscientisation, c’est justement le moment où l’analphabète découvre qu’il a la possibilité de changer le monde. » […]

– Parlons international. L’institut est au centre d’une réseau, comment fonctionne ce réseau ? Peut-on dire qu’ici, à SP, c’est un peu la maison mère qui pilote les autres ?

– Non chaque Institut est indépendant, mais ils maintiennent le contact avec nous. Il y a un réseau, par internet, qui relie ces gens, et tous les deux ans nous nous rencontrons quelque part dans le monde et nous parlons de nos activités en cours, ce que nous sommes en train de faire… Et nous commençons à réorienter le trajet que nous faisons ensemble. Nous réfléchissons sur notre pratique, ce qu’il y a de nouveau, ce qu’on peut changer, qu’est ce que Paulo Freire dirait aujourd’hui, de réfléchir sur ça. Nous participons aussi aux Forums sociaux mondiaux, dont nous sommes un des organisateurs. Mais ici ce n’est pas le centre de décisions, juste nous. »

Pendant ce temps, à Rio de Janeiro...

Pendant ce temps, à Rio de Janeiro…

C'est occupé !

C’est occupé !

Ici, c’est à dire l’immeuble de trois étages qu’occupe entièrement l’Institut, à deux ou trois bureaux près. Dans ces locaux travaille un personnel à géométrie variable, selon les périodes et les chantiers en cours. Lutgardes fait partie de l’équipe permanente, ainsi que Fernanda, la charmante assistante de direction que je rencontrerai brièvement sur la fin, de même que Sonia Couto, qui dirige la structure (entre autres nombreuses missions) et Francisca Pini, la coordinatrice des programmes pédagogiques, également activiste politique impliquée notamment dans le mouvement des droits humains au Brésil. Je n’ai pas eut l’occasion de rencontrer les autres membres de l’équipe, différents coordinateurs de projets et intervenants qui portent l’effectif actuel à une douzaine de personnes. Au regard de l’ensemble des projets portés par l’Institut, ce nombre semble assez insuffisant. Lorsque je questionne Lutgardes sur une éventuelle évaluation quantitative de leurs travaux, il explique l’absence de statistiques officielles, tout en évoquant le chiffre de 500 personnes, environ, formées chaque année à l’IPF. Ce à quoi il faut ajouter les nombreuses visites et sollicitations diverses (accès aux archives, prêt de documents, interventions, etc), manifestant un fort intérêt pour le travail de l’Institut. Il semble pourtant que cela ne soit pas suffisant. Lutgardes regrette, par exemple, qu’il n’y ait pas plus de contacts avec les organisations militantes radicales. Alors que le Brésil connaît une vague de mouvements sociaux (manifestations, occupations de chambres municipales, etc), il souhaiterait travailler plus souvent avec les mouvements populaires de terrain. Un autre constat, c’est celui du manque de contact direct avec le public des quartiers les plus pauvres. Entièrement pris par la vie quotidienne de l’Institut, l’équipe n’a ni le temps ni les effectifs ni les moyens d’intervenir là où il y aurait pourtant le plus besoin.

Ainsi, Lutgardes évoque l’époque où plus d’une centaine de personnes travaillaient avec l’Institut, tout en m’expliquant que cette forte diminution est essentiellement due aux aléas des financements. En effet, L’IPF ayant un statut associatif assimilé à celui d’une ONG, la récente décision du gouvernement brésilien de supprimer les aides aux ONG pose un sérieux problème. Cet arrêté a été pris suite à des constats de détournement massifs de l’argent public, et donc vise à lutter contre la corruption, mais pour les organisations comme l’IPF, ce fut un coup dur qui a marqué le début d’une période de conflit avec le gouvernement brésilien, ainsi que le municipalité de São Paulo, pour des raisons similaires. Cet arrêt soudain des subventions publiques gouvernementales, dont dépendait principalement l’IPF, a forcé le conseil d’administration à diviser l’effectif par dix ! Un serrage de ceinture lourd de conséquences : à la suite du plan social draconien, l’Institut a aussi dû aller chercher d’autre sources de financement, parfois difficiles à avaler pour certains militant, comme cette enveloppe de Petrobras (principale compagnie pétrolière brésilienne) pour mettre à jour la bibliothèque et les archives.

Pas facile, dans ces conditions, de promouvoir la nécessité de l’éducation populaire, et l’IPF a beau avoir fortement réduit la voilure, Moacir Gadotti le président d’honneur, fondateur de l’Institut et ami proche de Paulo Freire, craint de nouvelles défections. Mais il faut continuer, contre vents et marées, toujours avoir une vision nouvelle, un nouvel élan, des chantiers à venir…

L'éducation aux éducateurs !

Et si les éducs faisaient les lois ?

L’entretien se déroule et nous abordons des considérations plus politiques. D’après mon interlocuteur, l’éducation populaire doit minimiser les inégalités sociales. Améliorer la vie des plus pauvres en les aidant à se construire de conditions de vie plus digne est une priorité, et pour cela une convergence des luttes lui semble indispensable. Lutgardes voit d’ailleurs d’un bon œil les protestations en cours. Il pense que les jeunes sont en train de conquérir le pouvoir pour un meilleur système, ce qui est relativement inédit dans le pays. Avec Lula, le Brésil a avancé de façon plus assistentielle qu’idéologique. La révolution du Parti des Travailleurs a été pour le peuple, mais sans lui. Il est temps de passer à une autre étape, où les communautés deviendraient plus autonomes dans la gestion de leur quotidien. Cette problématique n’est d’ailleurs pas réduite à l’échelle nationale. « Partout dans le monde se pose la question essentielle du droit à la vie de chaque citoyen. Les gens réalisent qu’ils ont des droits, on ne peut plus continuer à exploiter les peuples de cette façon, quel que soit le système. Avec les successions de crises au niveau mondial, les classes moyennes commencent à réaliser qu’elles ont les moyens de consommer, sans pourtant vivre mieux, il est temps de trouver des solutions durables, indépendantes des institutions, qui seraient les seules à même de résister aux aléas des changements de pouvoir. » Lutgardes pense à l’exemple du mouvement d’alphabétisation lancé à São Paulo par Paulo Freire, qui a été le seul acquis social à ne pas être détruit par la dictature et l’extrême droite ; et qui existe aujourd’hui dans tout le pays. Il fait aussi référence au travail de fond mené avec la commune d’Osasco sur la question du fonctionnement démocratique et de la gestion des quartiers par les habitants. Ce chantier à long terme a si profondément changé la ville qu’aucune nouvelle municipalité ne pourrait remettre les acquis en questions…

Rio 2 424

Quelques heures plus tard, nous en sommes à deviser librement autour de ces considérations lorsque arrive un groupe de visiteurs. Nous interrompons alors l’entrevue pour une séance de photos et de discussions avec les gens de passage. Un peu après, en sortant, je remonte la rue Cerro Corá sous un chaud soleil de fin d’après-midi. Le monde n’a pas changé depuis tout à l’heure, mais pourtant, cette rencontre m’a donné une pêche d’enfer. Je suis plus déterminé que jamais, encore plus fermement convaincu que l’éducation populaire est une arme, parmi d’autres, sans doute la plus redoutablement efficace pour qui rêve de transformation sociale. Je sais maintenant que nous, les éducateurs populaires, sommes partout, patients sapeurs de l’ordre établi, petits artisans d’un autre monde désormais rendu possible. Le système va s’effondrer, le grand collapse de la société du pétrole et de la finance s’annonce déjà ravageur, peu importe car nous sommes prêts. Nous avons déjà des milliards de solutions, nous avons pour nous l’évidence, nous avons l’initiative, l’impertinence, la force du désir, et surtout, nous avons le temps.

De Porto Alegre à Belo Horizonte 106

Pour aller + loin :

De Porto Alegre à Belo Horizonte 103

Lutgardes et Francesca

Quelques éducs en visite

Quelques éducs en visite

A bientôt Paulo...

Viva Paulo !

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Original Soundtrack : vous pouvez commencer la lecture en vous accompagnant d’un classique de Candombe, la musique traditionnelle uruguayenne, par les maîtres Pedrito Ferreira ou Ruben Rada ; puis enchaîner sur una nueva cancion avec le grand Alfredo Zitarrosa ou bien Los Olimareños ; en arrivant à Cabo Polonio, je vous conseille ce morceau de Jorge Drexler ; et pour finir, une petite surprise sur ce lien

Expo en MontevideoExpo en Montevideo 2Expo en Montevideo 3

Expo en Montevideo 4On peut dire que ça commençait comme d’habitude. J’arrivais en Uruguay plein d’espoir. J’avais trouvé un sujet d’étude intéressant sur internet, une organisation locale tout à fait dans ma thématique, et leur avais envoyé quelques mails de prise de contact. Le premier jour, je me suis installé chez mon hôte et j’ai soufflé un peu après la longue nuit de bus. Balade dans le quartier, sur le front de mer, rien de très aventureux. Le lendemain, je suis retourné voir sur ma boîte mail. Pas de réponse. On ne peut pas dire que ça m’ait surpris, depuis le début, les contacts pris de cette manière avaient presque systématiquement foiré, et la majorité des articles de ce blog ont été écrits suite à des rencontres de terrain. Mais là, ça me foutait un peu les boules parce que l’organisation en question avait l’air vraiment pas mal. Le PEP, ça s’appelle, Programa de Educación Popular (faut traduire?), et sur leur site des explications qui me parlaient juste, comme : “… el P.E.P se inicia como un equipo de trabajo de técnicos que apoyaban a las organizaciones sociales en tareas de capacitación y asesoramiento. Sobre las necesidades emergidas de esta praxis reflexionada,
nace el CURSO INTERDISCIPLINARIO DE EDUCACIÓN POPULAR, como un
emprendimiento conjunto y así continúa siéndolo, más allá de los procesos que
han vivido cada uno de sus fundadores.” Intéressant, non ? Ah, vous comprenez pas l’espagnol ? Fallait pas choisir allemand deuxième langue ! Un autre truc qui m’avait particulièrement branché c’était : “Los educadores populares buscamos el reencuentro del sujeto consigo mismo, con su
quehacer individual y social (individuación), con sus practicas y experiencias, con su
medio y sus posibilidades, con su entorno y su cultura, ya que las transformaciones solo
son posibles con hombres y mujeres que se conocen, se asumen, se valoran, creen en si
mismos y en lo que son capaces de hacer”… Une idée que j’avais vraiment envie de travailler. Alors je suis resté quelques temps à Montevideo, à arpenter la ville entre deux permanences web, à chercher comment rencontrer cette équipe, envoyer des messages à droite à gauche, lancer des lignes sur les forums, passer des coups de fils, etc. Résultat ? Nib, que chi, wallou, néant. Pas la queue d’une interview.

nada más que el cielo y el horizonte...

nada más que el cielo y el horizonte…

C’était pourtant pas faute d’être au bon endroit. La capitale de l’Uruguay, le cœur de la contre-attaque sud-américaine contre l’Empire. Non, j’exagère à peine. Vous entendez parlez des Chavez, Correa, Lula, Morales et compagnie, ouais, à longueurs de journaux, mais quid de Pepe Mujica ? C’est pourtant le président le plus cool du monde ! J’explique : Membre fondateur des Tupamaros, un mouvement politique libertaire d’action directe, autogestionnaire et révolutionnaire, dont il fut l’un des principaux militant, José Mujica a un passé de guerillero particulièrement romantique : Braquages records, prises d’otages, plusieurs séjours en prison, presque autant d’évasions, torture et menace d’exécution, jusqu’à l’amnistie générale de 1985. A partir de là, il abandonne la lutte armée, « trop vieux pour ces conneries », dira-t-il ensuite, comme tout le monde. Tout en restant membre de la direction collégiale des Tupamaros, il prône une large coalition de gauche qui, grâce entre autre à ses talents de négociateur, deviendra finalement le Frente Amplio (Front Large). Ce mouvement lui permet d’abord de devenir sénateur, puis enfin, parce qu’on est quand même pas là pour déconner, Président de la République Uruguayenne, ce qui est tout de même plus classe. En tant que président, il reverse 90% de son salaire à des associations reconnues d’intérêts publics ou de jeunes entreprises sociales, tout en continuant le petit business de vente de fleurs qu’il a avec sa femme. Dans le genre pépère, il se pose là, Pepe. Déjà qu’il avait calmé tout le monde en déclarant son patrimoine avant les éléctions présidentielles, soit une vieille coccinelle de 23 ans, c’est tout, qui dit mieux ? Il en a remis une couche un peu plus tard en inscrivant le palais présidentiel sur la liste des hébergements d’urgence, lors de la vague de froid qui a touché le pays en 2012. Végétarien dans un pays de viandards, il a légalisé le mariage homo dans un pays de cathos, et la marijuana y’a pas si longtemps… Ami lecteur, copine lectrice, si tu sais pas où aller pour tes prochaines vacances, je te conseille fortement l’Uruguay.

Arrêtons-nous là pour ce qui concerne Mujica, c’était juste pour vous mettre un peu dans l’ambiance, et que vous compreniez bien à quel point j’étais déçu de ne point trouver d’interlocuteurs haut-de-gamme à Montevideo. Comme j’étais pas loin du fond, me restait plus qu’à rebondir. Ce que je fis de manière très idéaliste en allant m’échouer sur une côte sauvage de la province de Rocha. Quelques coups de pouce, trois ou quatre bus et un gros camion tout terrain plus tard, je me retrouvais derrière les dunes du Parc National du Cabo Polonio, hameau perdu, même pas une centaine d’habitants l’hiver, en majorité des locaus issus de pêcheurs et des hippies sympas qui vivent là peinards en arnaquant finalement pas tant que ça les touristes.

Entre Montevideo et Cabo Polonio, les sirènes de punta del Este

Entre Montevideo et Cabo Polonio, les sirènes de punta del Este

Dans la bétaillère à touriste qui sert de navette pour relier le village au reste du monde, j’avais fais la connaissance de deux jeunes demoiselles qui, sitôt débarqués, me proposent de loger chez elles, un vieux cabanon de famille qu’elles comptaient squatter pour une semaine. Le premier soir, mes deux circassiennes délurées m’invitent à dîner sur leurs réserves. Dans une cabane sans eau, éclairés à la bougie, nous nous réchauffons sous une couverture commune en échangeant quelques chansons. Sous les effets conjugués du vin rouge et de l’herbe (dont je vous rappelle qu’elle est légale dans le pays), nous en arrivons vite à d’émoustillants jeux de mains, dont je constate qu’ils se sont à la limite du dérapage lorsque j’apprends que mes hôtes sont lycéennes et mineures… Le lendemain, je quitte à regrets mes hôtesses pour le confort succinct mais réconfortant (eau chaude et chauffage au bois), de la seule auberge pas chère encore ouverte en cette saison. Installé pour quelques jours au Viejo Lobo, je fais la connaissance de Seba, un surfeur perché mais super cool, qui gère le lieu durant l’hiver pour son pote le patron, Sol, qui est hébergée gratos en échange de coups de mains, et voilà… En clair, je suis le seul client de l’hôtel. J’ai tout une mansarde (le dortoir) pour moi tout seul, avec vue sur la mer et chauffage au sol (le poêle est juste en dessous), accès libre aux réserves de nourriture (récup’ partagée) et maté à volonté, le tout pour moins de 6€ par jour !

El Viejo Lobo

El Viejo Lobo

Sitôt installé, je descends en cuisine, filer un coup de main à Sol qui s’est lancé dans la réalisation du déjeuner. Chilienne originaire de Valparaiso, Sol est installé au Viejo Lobo depuis six mois, et compte apparemment y rester une ou deux saisons de plus, avant de reprendre la route. Tout en éminçant d’énormes tomates, je l’écoute me raconter son parcours en admirant ce profil qu’éclaire un timide rayon de soleil. Parfait mélange de couleurs andiennes, traits aymaras, yeux quechuas et tempérament andalous. Gitane et Mapuche, Sol est Latino-Amérindienne dans tout son être, et dégage quelque chose de terriblement fort, présence intense, quasi rayonnante dans la faible lumière de cette journée nuageuse.

Après des études en sciences sociales, elle est devenue conseillère juridique dans un planning familial. Quelques années passées à entendre la misère des opprimés lui ont donné la rage et l’envie de foutre le feu à la ville. Elle a commencé à militer au sein d’un groupe radical, de plus en plus activiste jusqu’au jour où elle s’est retrouvée en face d’un juge pour une foireuse histoire d’otage mutilé. Suite à cela, elle a décidé de faire une pause et d’aller se ressourcer sur la route. Nous échangeons les élucubrations d’usage entre voyageurs alors que la vapeur soulève le couvercle de la marmite, et lorsque nos assiette sont pleines nous en sommes aux anecdotes des plans foireux qui font rire seulement passé la prescription d’orgueil. Au dessert, comme nous semblons avoir fait le tour de la question, je la questionne sur sa vie au village…

cABO pOLONIOQuand elle est arrivée, Sol a fait le tour des habitants pour savoir à qui elle avait à faire. J’aurai plus tard l’occasion de me rendre compte à quel point elle a réussit son intégration. Il semble que tout le monde l’adore ! Très vite, elle s’est autoproclamée assistante de l’instituteur de la petite école de Cabo, qui compte 5 élèves en hiver. Lorsqu’il n’y a pas classe, les gamins traînent dans le village et ne sont jamais très loin du Viejo Lobo. D’abord parce qu’il se trouve sur la place centrale, mais surtout parce que Sol est là, et qu’elle a toujours un petit quelque chose pour eux : une histoire, un gâteau qu’elle vient de faire ou un nouveau jeu débile qui fera rager leurs parents. Dans les murs de l’école, elle anime occasionnellement un centre de loisirs, qui accueille jusqu’à soixante enfants au plus fort de l’été. Pour l’aider, elle recrute généralement parmi les vacanciers les moins alcooliques de l’auberge, souvent des surfeurs straight edge aux idées claires, au rire franc et aux yeux marrons. [Parenthèse : un surfeur qu’a les yeux bleus, c’est qu’il a la tête pleine d’eau !]

Escuela, centro social y universidad popular

Escuela, centro social y universidad popular

Mais cela ne suffisait pas, il fallait plus. Sol a fait le tour des amis, et à cinq ils ont démarré l’Université Populaire de Cabo Polonio. Citez-moi un seul autre bled de même pas cent pélots qui puisse s’enorgueillir d’une université, même populaire, même saisonnière… J’attends ? En attendant, le petit groupe composé d’une voyageuse chilienne, d’un couple colombiano-péruvien d’universitaires retournés à la terre, d’un vieux pêcheur du village et d’un doctorant tout droit venu de la capitale, anime une dizaine de cycles par an, sur des thèmes aussi variés que l’économie sociale et solidaire, la sociologie politique, l’histoire des peuples amérindiens, etc. Parmi les sujets notables sur lesquels se sont déjà penché les participants aux cours, une vingtaine par cycle en moyenne, on trouve également pas mal de thématiques environnementales liées à des problèmes concrets qui se posent localement, comme par exemple l’évacuation des eaux usées, un enjeu majeur car en pleine saison touristique, Cabo Polonio déborde, littéralement ! Comme il n’y a pour ainsi dire aucun système d’égout sur la presqu’île, chaque proprio se débrouille un peu comme il veut. Avec le temps, les eaux grises s’accumulent à fleur de surface, et il suffit d’une pluie un peu forte pour que tout remonte. Dans certaines parties du village, on peut alors se retrouver à patauger dans un mélange marécageux peu ragoutant…

Il convient aussi de mentionner le partenariat mis en place avec le Centre Océanographique implanté au pied du phare. A la point du cap, les bâtiment du centre forment un petit ensemble où travaillent une poignée de chercheurs réguliers. Ils sont chargé d’observer la faune et la flore marine de la zone protégée, comme la colonie de loups de mer, les migration de baleines, les dauphins, certaines espèce d’algues endémiques et autres. Lorsqu’ils ont été sollicité par l’Université Populaire, ils ont tout naturellement répondu présents et reçoivent régulièrement les étudiants pour échanger sur les travaux en cours ou les observations diverses. Enfin, l’aperçut ne serait pas complet sans mentionner les recherches de fossiles dans les dunes, où les anciennes tribus de pêcheurs ont laissé de nombreuses traces (vu quelques très anciennes pointes de harpon), et le tout nouveau projet de collecte de la mémoire des plus vieux habitants de Cabo Polonio. C’est d’ailleurs dans ce contexte que Sol et Seba m’emmèneront un soir boire un verre de vin rouge épais chez la légende locale, Joselo, patron aveugle et gay du bar du même nom. Un personnage comme t’en croisera pas beaucoup dans ta vie…

Cabañas del Cabo

Faut dire que malgré l’absence d’électricité, les soirées peuvent être assez animée sur le Cabo, même en hiver. La veille, déjà, invités pour une fête d’anniversaire chez les péruviens, nous étions rentrés à l’auberge un peu pétés, en passant par la plage. La tempête nous entourait, le vent soufflait aussi fort qu’il pouvait, sans pouvoir cependant chasser le mélange de brouillard et d’embruns qui nous enveloppait. Impossible de distinguer la lumière du phare, censée revenir toutes les douze secondes, en revanches, nous étions régulièrement illuminés par le flash des éclairs, au dessus des nuages, dont la lumière diffractée dans l’air saturé d’humidité nous révélait comme en plein jour, le temps d’un clin d’oeil. A quelques mètres de nous, les vagues roulaient en fracas continue, chaque rouleau d’écume s’éclairant dans le noir de manière irréelle. Seba m’expliqua qu’il s’agissait des Noctilucas, une variété de plancton phosphorescente. « Mira », gueula-t-il par dessus le bruit des vagues en pointant mes pieds. Je marchais sur un tapis d’étoiles ! Chaque pas faisait cligner des myriades de lucioles minuscules, qui s’éteignaient aussitôt. L’air lui-même en était chargé, et certains venaient se prendre dans nos cheveux électrisé. On se serait cru en plein Harry Potter. Sol éclata de rire en voyant ma tête surmontée de deux dreadlocks dressées par le vent, qui faisaient comme des antennes au bout desquelles auraient brillé deux leds vert fluo… Dans le même genre, le dernier soir, Seba insista pour que j’enfile une combinaison de plongée et que nous allions nager de nuit dans les vagues. Pris dans les rouleaux, je buvais des tasses d’eau phosphorescente. Quelques mètres plus loin, je sentis, plus que je ne vis, une énorme forme sombre me frôler la cuisse. Mon hurlement de terreur s’interrompit sur une nouvelle goulée d’eau salée. Seba me rejoins alors pour m’expliquer l’absence totale de requin dans la région, due au fait qu’ils étaient chassé par les toninas, ces sympathiques grands dauphins noirs, dont l’un venait de se présenter à moi. Ils étaient trois à nous tourner autour. Nous jouâmes avec eux le temps qu’ils constatent notre infériorité physique en terme de natation, nous fasse un dernier tour et ne s’en aille chasser plus loin. Rentrés à l’auberge, je fis part de mon exaltation à Sol, qui lança un regard amusé à Seba, me racontant qu’il avait déjà fait le coup à une bonne dizaine de touristes, dont certains n’étaient pas passé loin de l’attaque cardiaque… humour de surfeur, probablement…

Et puis il fallut partir. Ce que Sol et compagnie faisaient sur leur petit coin de Terre était véritablement passionnant, mais j’avais encore de la route à faire. En bouclant mon sac, je me maudis un peu d’avoir perdu autant de temps à Montevideo, un peu d’avoir pris des engagements au Brésil pour le week-end d’après, et je dis au revoir en oubliant totalement de prendre les coordonnées ma nouvelle pote. Si vous passez par Cabo Polonio, allez faire un tour à la Pousada del Viejo Lobo, et demandez Sol de ma part. Dites-lui qu’elle me donne des nouvelles, à l’occasion…

cABO pOLONIO

Pour aller + loin:

un article bien écrit et très complet sur le Cabo (ES)

le site officiel (ES)

un portail en anglais

No necesitamos permiso...

La bande son qui accompagnera cet article pourra être une lecture aléatoire de La Renga, La Bomba del Tiempo, quelques remix elektro de cumbia porteñia, un peu de tango pour les fans et même, pour le fun, quelques titres de Keny Arkana ayant traversé l’Atlantique..

One day, by a sunny afternoon...

Un día, por una tarde soleada.

Mardi 11 juin 2013, Plaza de Mayo, Buenos Aires (BA). J’arrive juste à l’heure pour le départ de la manifestation à l’appel de la Coordination des Bachilleratos Populaires en Lutte. J’ai entendu parler de ce mouvement pour la première fois trois jours plus tôt, en prenant contact avec un contact de quelqu’un contacté sur internet. En clair, je suis censé retrouver une parfaite inconnue dans la foule des quelques deux mille manifestants. J’aurai vu de tout dans ce voyage, mais y’a des fois où ça prend des tournures plutôt déroutantes. Pour la faire vite, disons que j’avais envoyé un paquet d’emails à des organisations d’éducation populaire en Argentine, qui comme d’habitude ne m’avaient pas répondu, et que comme d’habitude, c’est par un tout autre biais que j’avais pu échanger quelques mots avec Daniela, la jeune femme que j’espère croiser dans la foule, sans savoir à quoi elle ressemble. Disons qu’au lieu de chercher, je me balade dans le cortège de la façon la plus voyante possible, en espérant qu’elle se souviendra de ma description et me reconnaîtra. Lors de nos échanges par courriel, elle m’a proposé de me faire découvrir le mouvement des Bachilleratos Populares (aka bachi), et la meilleure entrée en matière que nous ayons trouvé, c’est une marche de protestation.

La veille, je me suis documenté sur ce mouvement, et je n’ai pas été déçu. En résumé, disons qu’entre la fin des années 90 et la sortie de crise de 2003, de nombreux éducateurs constatent une augmentation constante du nombre d’ados et jeunes adultes expulsés du système scolaire traditionnel. En réaction, ils lancent les premiers bachis, sortent de lycées alternatifs, sous forme de cours du soir volontaires. Au début, ils essaiment à droite à gauche, dans les quartiers pauvres de Buenos Aires (aka villas), les capitales des provinces avoisinantes, les villages laissés pour compte, etc. Assez rapidement, le mouvement se développe, puis se structure en organisation populaire, grandement aidé en cela par la crise de 2001. Dans le même temps, les premiers militants des bachis croisent des acteurs du mouvement social, des entreprises récupérées, des communautés de quartier, et les écoles gagnent peu à peu en notoriété… Si cela vous intéresse, je vous conseille la lecture de cet article, en espagnol : Histoire des Bachilleratos populares, sinon, reprenons le fil de l’article…

Aujourd'hui la marée, demain le tsunami...

Aujourd’hui la marée, demain le tsunami…

La manif’ va bon train, toujours pas trace de Daniela, mais qu’importe : puisque je suis en pleine immersion, j’en profite pour questionner les gens autour de moi et prendre des photos. Tandis que nous défilons, au son des cuivres et percussions, une métisse portant un bébé sur la hanche me tend un prospectus sur lequel je lis les principales revendications du mouvement. Pour une éducation publique et populaire : les bachis demandent la reconnaissance de leurs enseignements ainsi que le financement d’une partie de leurs activités par l’Etat. Face à l’absence de réponse, ils s’adressent aux autorités (le gouvernement de la province de BA ; la ministre de l’Education, Nora Lucia ; le gouverneur de la cité autonome de BA, Esteban Bullrich ; le directeur de la gestion de l’état, Max Gulmanelli, et quelques autres) pour exiger :

  • La Reconnaissance immédiate de tous les Bachilleratos Populares de la Capitale Fédérale et de la Province de BA
  • Des salaires pour les enseignant-es
  • Des bourses pour les étudiant-es
  • Le financement intégral de leurs activités

La manif en photosLa manif en photosManifestation de la Cordenada de los Bachilleratos Populares en Lucha

Manifestation de la Cordenada de los Bachilleratos Populares en Lucha

Manifestation de la Cordenada de los Bachilleratos Populares en Lucha

La marche se termine devant le Ministère de l’Education, et j’ai discuté avec pas mal de monde, sauf avec celle que j’avais prévu !

Le lendemain, j’ai rendez-vous avec Daniela. Assis dans un parc, sous un chaud soleil d’automne, nous parlons d’éducation populaire, des bachis en général, et du sien en particulier : Bachillerato Casa Abierta. Daniela fait partie de ces gens qui considèrent l’éduc’pop comme une pensée en mouvement, non comme une méthode pédagogique. Elle souligne la différence entre éducation publique populaire (telle que pratiquée par certains syndicats enseignants, par ex) et l’éducation populaire elle-même, plus politique, et par conséquent suspecte aux yeux des institutions. Selon elle : « l’Etat devrait garantir les conditions d’exercice d’une éducation populaire indépendante ».

Daniela en LuchaElle vient d’une famille de petite classe moyenne. Elle a grandit sans souffrir de la misère, mais en voyant ses parents travailler dur pour boucler péniblement les fins de mois. Grâce à une bourse, elle a pu étudier la sociologie. Aujourd’hui, en tant qu’enseignante, elle travaille en parallèle sur plusieurs projets éducatifs. Pour l’un d’entre eux, elle coordonne un vaste programme étatique de « raccrochage » à destination des jeunes déscolarisés. Elle intervient sur un ensemble de quartiers populaires, où les jeunes sont confrontés quotidiennement aux problèmes récurrents de la pauvreté : parents isolés, jeunes filles mères, chômage, drogue, logements insalubres, etc. Daniela travaille avec une équipe éducative composée de professeurs, d’animateurs socio-culturels, de psychologues, entre autre. Leur public s’élève à environ 5000 jeunes… Elle essaye de penser l’éducation comme un processus global plus large que l’école. Malheureusement, elle reconnaît faire plus de théorie que de pratique réelle. La réalité quotidienne pèse souvent trop lourd face aux idéaux. Cependant, grâce aux méthodes de l’éducation populaire, elle et son équipe arrivent a faire revenir quelques jeunes dans un parcours éducatif qui peut les mener jusqu’à une véritable ascension sociale.

Voilà pour le parcours de mon interlocutrice. Mais ce qui nous a réunis, c’est son engagement militant au sein de Casa Abierta, une maison de quartier au cœur de Villa 31, dans le district du Retiro. La population de cette villa, l’équivalent argentin des favelas brésiliennes, est issue de l’immigration. Suite aux années de dictature, de crises à répétition, il n’y a plus d’organisation politique locale, comme cela a put être le cas par le passé. Daniela a participé à la construction de la Casa Abierta, une organisation communautaire de type socioculturel, très active, couvrant un large champ de disciplines. Elle en a été une fervente animatrice pendant un temps, mais avec les années des divergences d’opinion se sont exprimées. En 2009, elle et cinq autres décident de laisser de côté l’animation socioculturelle conventionnelle pour concentrer leurs efforts militants sur la création d’un bachillerato popular. Ils se sont demandés quels étaient les problèmes communs aux gens du quartier (précarité du logement, des revenus, etc), et à partir de là ont tenté de dessiner un premier programme éducatif qui répondrait à leurs besoins. Il s’agissait aussi d’organiser la communauté sans parti pris politicien, recueillir les envies d’action sans faire de prosélytisme particulier.

Casa Abierta en Lucha

Casa Abierta en Lucha

A l’ouverture des cours et durant toute leur première année de fonctionnement, les gens les ont pris pour une bande de hippies gentiment allumés. Puis, voyant leur détermination, ils ont commencé à leur faire confiance. Il a fallut batailler ferme pour faire comprendre aux premiers étudiant-es qu’ils ou elles n’allaient pas être notés comme à l’école. Conditionnés depuis des générations, les gens veulent des notes, ils n’ont pas l’impression d’avoir un véritable diplôme en poche si celui-ci n’a pas été sanctionné par un examen. En parallèle, il a aussi fallut ferrailler dur avec les Punteros (chefs des quartiers pauvres, en Argentine ; caïds de bidonvilles qui fonctionnent généralement comme appendices de l’État en termes de puissance territoriale et de clientélisme politique), les trafiquants de tous poils, les conservateurs… Comment voulez-vous expliquer dans le même temps que vous considérez l’éduc’pop comme une façon de penser l’être au monde et de changer la société ?!

Après la troisième année de fonctionnement, les enseignant-es de Casa Abierta se sont rendus compte que les 15 étudiants qui suivaient le cursus depuis le début avaient beaucoup progressé individuellement parlant, mais qu’on ne pouvait pas vraiment parler de conscientisation collective. En clair : ils n’avaient pas réussis à constituer le groupe solidaire qu’ils avaient ambitionné au départ. Ils ont donc décidé de s’ouvrir encore plus sur le quartier et l’environnement, et surtout de façon plus politique. Le nouveau mot d’ordre, fut de ne pas se laisser bouffer par le quotidien de l’école. Ils se mirent alors à participer à tout un éventail de mouvements, comme par exemple celui de la Coordination de Bachilleratos Populaires en Lutte…

La conversation va bon train, tandis que le soleil décline dans le ciel. J’en passe pour arriver à la cinquième année de fonctionnement, avec encore une nouvelle logique d’organisation, de nouveaux chantiers en perspective… Et donc le programme d’études à Casa Abierta, aujourd’hui :

  • 1ère année : programme scolaire assez classique, niveau lycée

  • 2ème année : les cours s’axent sur le collectif, la communauté, le quartier

  • 3ème année : spécialisation dans l’un des secteurs clés de l’école (gestion administrative, communication, organisation tactique, économie alternative…)

  • Les étudiants de 3ème année doivent mettre en place des projets ouverts sur le quartier (coopératives de travailleurs, établissements de micro-crédit, assemblées d’habitants…)

  • A partir de la quatrième année, les étudiant-es sont invités à se constituer en nouveau groupe autonome. Ainsi, la multiplication des entités indépendantes dans la villa permettrait la concrétisation d’un maillage uni, d’une véritable trame d’organisations locales politisées, convergeant toutes en Assemblée Populaire

  • L’ensemble des étudiant-es et enseignant-es sont organisé-es en commissions qui assurent le bon fonctionnement quotidien de l’école. Tous les 4 mois, une assemblée plénière décide des programmes

Avec le temps, les étudiant-es comprennent enfin la logique politique non partisane au cœur du projet. Dans la réalité, celui qui veut juste son diplôme est tout à fait libre de repartir avec, sans rien devoir de plus à l’école. Mais l’idée est que les diplômés deviennent les nouveaux acteurs politiques du quartier, et ça marche plutôt bien. Certain-es vont à l’université, 2 ancien-nes sont actuellement professeurs au sein de l’école, 3 en sont des intervenant-es occasionnel-les, d’autres sont partis vers de nouveaux projets mais restent en contact. La plupart sont restés militant-es à l’échelle locale.

Côté finances, l’école est toujours autogérée, pas question pour eux de dépendre des subventions de l’état, du moins tant que celui-ci y mettra ses conditions ! Daniela et ses collègues cherchent à diversifier les solutions financières pour arriver à un autofinancement permettant de salarier les enseignant-es tout en assurant un bon fonctionnement de l’école, mais la situation reste à ce jour très précaire.

...

En Argentine, l’éduc’pop est profondément ancrée dans le paysage éducatif et politique. A tel point que certaines organisations sont de quasi institutions. Le thème est omniprésent, à tous les niveaux : les syndicats, par exemple, donnent des cours d’éducation populaire. Cependant, celle-ci est souvent enseignée comme une technique pédagogique parmi d’autres, plutôt que comme un processus d’autonomisation politique. Légitimité de l’éduc’pop est telle qu’elle entre même à l’école publique et s’insère dans les programmes scolaires officiels. Cependant, tout comme dans d’autres pays, il y a un conflit latent entre les tenants d’un courant socioculturel, modérés, et les puristes de l’éducation au politique, plus radicaux… Et comme partout, il est quasi impossible de vivre de l’éducation populaire en tant que professionnel ! Les militant-es s’infiltrent dans les programmes éducatifs gouvernementaux pour faire du détournement. Pour la plupart, Daniela et ses confrères gagnent leurs vies sur des postes du champ éducatif, social, psychologique, culturel, ou n’importe quoi d’alimentaire, tout en y faisant passer quelques unes de leurs idées. Ce qu’ils ou elles considèrent comme leurs « vrais projets d’éduc’pop » sont en règle générale menés de front, pris sur leur temps militant, celui-ci n’étant pas nécessairement distinct de leur temps libre, familial ou social, tout dépend des circonstances.

Tandis que nous nous disons au revoir, je vois un jeune gaillard s’adresser à un groupe d’ados qui fait corps autour de lui. Il semble en train d’expliquer une inaudible règle du jeu. Alors que Daniela s’éloigne sur une des allées du parc, les ados se pressent en tas, lèvent les bras et s’attrapent les mains au hasard. Le groupe se dilate et je comprends qu’il s’agit d’une partie de Nœud Géant, ce jeu coopératif qui consiste à emmêler tou-tes les participant-es, qui doivent ensuite se dénouer sans lâcher les mains. Pas si évident que ça en a l’air… Surtout qu’à la fin, il s’agit de gagner ensemble… Comme bien des projets de société, c’est plus facile à théoriser qu’à mettre en pratique, et pourtant, c’est tellement possible !

La manif en photosLa manif en photosLa manif' du 11 juin 2013

Pour aller + loin :

La manif' du 11 juin 2013

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