Archives de juillet, 2013

Cet article peut se lire accompagné à la guitare et par la voix de Victor Jara, sur un air Rock’Mapuche de Las Jaivas, le poing levé avec Inti-Illimani, ou tout simplement en écoutant RadiOlimpia.

pendant ce temps là, au Chili...

pendant ce temps là, au Chili…

Je me la coulais douce en Asie du Sud-Est. La moitié d’un chômage m’allouait le droit de siroter les bières locales dans de petites guesthouses, me régaler dans les restos de rue où l’on déguste des histoires culinaires, fumer les bizzareries autochtones à base de mélanges chelous, bref, une vie de patachon barbu qui marche en sandales et roule en scooter.

J’avais pas du tout l’intention d’en bouger, vraiment pas, quand j’apprends l’existence d’une réunion familiale de première importance sentimentale au Chili. Tergiversations, budgétisation, c’est pas sérieux mais je craque et flambe tout en billets d’avion. Le premier, c’est pour l’Amérique du Sud. Le second ? On y reviendra. 40 heures de vol plus tard, me voilà chez Tefi, à Santiago. Elle vit en compagnie de son père, sa mère, et leur six chiens. Bruyant mais super chaleureux. L’entrée en matière était plutôt prometteuse. Par le même réseau, je fais la connaissance de Rodrigo. Notre rencontre se passe dans un resto péruvien. Le gars s’avère très intéressant, animateur dans une radio de quartier monté avec quelques amis, un projet qui me fait bougrement penser à du vécu… L’accroche est tellement bonne que nous convenons de nous revoir dès mon retour en ville. Parce qu’entre temps j’ai récupéré maman à l’aéroport, et puis y’a le frangin et sa doudou qui vont remonter du Sud et qu’on va passer du temps tous les quatre… Bref, dix jours et quelques mails plus tard, mon super contact me récupère à la station Ñuble, charge mon sac dans le coffre, direction le local de RadiOlimpia.

SINTONIZE 102.9 FM o por internet en www.mixlr.com/radiolimpia

SINTONIZE 102.9 FM o por internet en http://www.mixlr.com/radiolimpia

Là, nous avons rendez-vous avec Colombina, pour la première de son émission : Afrodita en Latina. Juste la meilleure introduction dont j’aurais pu rêver ! Mais avant, faut que je vous précise un peu le contexte. La Villa Olimpica est un quartier populaire de Santiago qui traîne une longue histoire. Conçu à l’époque du stade olympique pour héberger la foule que draine les Jeux du même nom, il a ensuite été occupé par la classe moyenne des petits fonctionnaires, avant de s’appauvrir. Pendant la dictature de Pinochet (1973-1990), les habitants n’ont pas du tout apprécié de voir le stade, leur stade, devenir un camp de concentration. Tout naturellement, les olympiens sont entrés en résistance. Pas mal d’anecdotes circulent encore sur les faits d’armes des partisans qui venaient là se planquer, aux bon soins d’un voisinage sympathisant, dans cet entrelacement de ruelles, maisons basses accolées les unes aux autres et carrés d’immeubles autour des squares. C’est dans l’un des ces parcs, assis à rouiller sur un banc, buvant des bières et refaisant le monde, que Rodrigo et ses potes décident de créer leur propre radio. Ils voulaient que ça bouge un peu dans le quartier, ils ont pensé que la musique aiderait. Ils ont dégoté du matos, un local, et c’était parti…

Un an plus tard me voilà assis à côté de Rodrigo qui roule comme s’il connaissait les rues par cœur. D’ailleurs, c’est le cas, alors tout en me racontant vite fait d’où il vient, il appuie sur l’accélérateur. Fils d’exilés politiques pendant la dictature, il a grandit en Norvège avant de revenir une première fois au pays en 1986. La situation étant toujours aussi dangereuse, ses parents décident de repartir au bout de quelques mois. Ils reviennent définitivement trois ans plus tard. Rodrigo a 17 ans, des utopies plein la tête et la rage d’en découdre, il s’engage dans la résistance. Après quelques années de clandestinité et de lutte armée dont il ne garde aucune fierté particulière, le régime militaire finit par tomber. Il s’inscrit en fac de sociologie à l’Université du Chili. Il fait une partie de son cursus au Brésil, puis revient exercer à Santiago. Aujourd’hui, père de deux enfants, il confie qu’il a eut peur bien des fois, notamment lors de missions commandos particulièrement risquées, mais jamais autant que pendant les trois minutes du tremblement de terre de 2010 !

...

La voiture se gare au pied d’une barre d’immeuble à quatre étages, il fait nuit, la pluie tombe doucement. Nous entrons dans un des appartements, où se planque le local de RadiOlimpia. Quelques cigarettes plus tard, Colombina fait son entrée. Etudiante en pédagogie musicale, elle vit dans le quartier et s’intéresse de près à ce qu’il s’y passe. Tout naturellement, elle en est venu à rencontrer les gars de la radio, qui ont été plus qu’heureux de lui offrir un créneau, tout contents d’avoir enfin une voix féminine à l’antenne. La jeune femme arrive, souriante, pleine de trac, et je me dis que c’est bien dommage que les auditeurs n’aient pas l’image car elle est belle à croquer. Rodrigo prend le temps de lui expliquer comment fonctionne la technique : réglages émetteur, table et logiciel de mixage, retours… puis l’émission démarre.

Colombina présente ce nouveau programme, une émission essentiellement consacrée aux femmes d’Amérique Latine, mais pas uniquement, parce qu’il y aura aussi quelques coups de cœurs occasionnels, rencontres en direct et invités de tous sexes. Comme elle est très impliqué dans la vie du quartier, elle veut aussi rendre hommage aux personnages forts de son histoire. Pour la première, elle a choisi de raconter Stella Diaz Varín, personnalité de la génération bohème des années 50, proche de plusieurs poètes et artistes de l’époque (dont un certain Alejandro Jodorowski pour ceusses à qui ça dit kekchoz). Première grande poète punk du Chili, anticonformiste à la jeunesse éternelle, féministe irrévérencieuse… Pour donner le ton de cette nouvelle émission, qui de mieux que cette illustre voisine ? Colombina en parle longuement, assisté de Rodrigo, qui se transforme pour l’occasion en invité surprise : Tranqui Tranquilo, le pseudo qu’il utilise pour son émission musicale du mercredi. Stella Diaz est morte en 2006, juste après avoir écrit un dernier poème, pour se souvenir des résistances et des luttes…


CUANDO LA RECIÉN DESPOSADA


Cuando la recién desposada
desprovista de sinsabor
es sometida a la sombra.
Sí. A su sombra…
Enciende la bujía y lee.

¡Ah! Entonces no es nada
la venida del apocalipsis,
los hijos anteriores enterrados
y un hilo de sangre desprendido del techo.
No es nada ya el océano y su barco
ni la muerte que intuye la libélula
ni la desesperanza del leproso.

Cuando la recién desposada:
Ya no estaré tan sola desde hoy día.
He abierto una ventana a la calle.

Miraré el cortejo de los vivos
asomados a la muerte desde su infancia.
Y escogeré el momento oportuno
para enterrarla.

 Chile 2 056

L’émission se termine sur une fenêtre d’information communautaire, agenda des activités du quartier comme, par exemple, la prochaine réunion pour organiser la bibliothèque itinérante autogérée… A l’issue de cette première, Colombina est soucieuse de notre critique. Rodrigo se répand en compliments, je baragouine en mauvais espagnol sur sa voix particulièrement agréable à écouter (ce qui est vrai, pas de baratin), et nous partons fêter ça dans le bar le plus cool du quartier, où parmi les images éparses d’une déco hétéroclite, se trouve un portrait en noir et blanc de Stella Diaz. Là nous rencontrons aussi un vieux pote de Rodrigo, un vrai pilier de comptoir dans toute sa splendeur, bringueur de l’extrême avec un petit air de Benicio Del Toro dans Las Vegas Parano, qui nous entraînera jusque chez lui pour m’entretenir de littérature française autour de quelques bouteilles de vin… Mais ne nous égarons pas trop.

Revenons à la radio… Celle-ci est autogérée, les membres se réunissant régulièrement pour administrer les affaires en cours et prendre les décision importantes. Le reste du temps, le travail repose essentiellement sur les épaules de trois, quatre personnes, un noyau dur dont Rodrigo regrette qu’il ne soit pas un peu plus élargis. Mais, constate-t-il philosophiquement, attendre des jeunes recrues qu’elles passent le balais ou fassent la vaisselle, c’est encore un peu prématuré. Il veut d’abord les accrocher, qu’ils s’engagent à fond dans leurs émissions. Remplir la grille des programmes avant celle du ménage… En attendant, après un an d’existence, RadiOlimpia commence tout juste à émettre en continue sur internet ses huit programmes hebdomadaires : Tranqui Tranquilo (musique), Sobredosis (rock), Subete (politique), La Previa (sport), Radiogenes (expérimental), Historias Villanas (vie de quartier), AFROdita en Latina (féminisme) et VocesQemergen, la petite denrière dont je verrais également la première… Un vendredi soir, dans un appartement remplis de gens qui débattent, boivent, se croisent et par moment prêtent une oreille attentive aux nouveaux venus, les animateurs d’un collectif d’éducation populaire, dont les membres parlent notamment d’Augusto Boal et d’expériences de théâtre invisible pendant la dictature… Enfin je retrouve des mots qui me parlent !

Oui, parce qu’il faut que je marque ici une courte parenthèse pour signaler que depuis pas mal de temps, j’étais un peu sevré de ce vocabulaire propre aux militants de l’éduc’pop. Relisez mes articles asiatiques, vous verrez la galère que ça a été pour rester dans le thème… Alors quand j’ai appris par moi-même que j’allais enfin mettre les pieds sur le continent sud-américain, fouler les traces de Boal, Freire et compagnie, ça été comme une renaissance !

Voces Qermegen, 1st one

Voces Qermegen, 1st one

Et ça donne cette soirée d’automne, moi assis sur un bout de canapé, admiratif devant ces énergumènes à la fois calmes et gesticulants qui se partagent l’unique micro, totalement pris dans l’enthousiasme du direct. C’est beau la radio : Parler aux gens, tout du moins à celles et ceux qui écoutent, et savoir qu’illes sont de plus en plus nombreux… Enfin, tant que ça dure, parce qu’il y a un léger problème à RadiOlimpia : c’est pas encore légal ! Les démarches ont été entamées, mais l’administration traîne la patte (pléonasme) et de fait, les olympiens émettent depuis le début sans autorisation officielle. Bien sûr ils ne courent pas grand risque de se voir interrompre. En plus, l’équipe de la radio a la sympathie et le soutien inconditionnel des habitants du quartier. En cas de mauvais coup policier, ceux-ci ne seraient pas longs à faire résonner leurs casseroles dans la nuit pour exiger la réouverture de leur fréquence. C’est comme ça en Amérique Latine, quand on est pas d’accord, on sort dans la rue, on tape sur des gamelles, et on gueule jusqu’à ce qu’on obtienne gain de cause ! Une technique de lutte qui a fait ses preuves à bien des reprises… En attendant, la Frecuencia Villana occupe les ondes et grandit tout doucement. Rodrigo me parle de ce qu’il aimerait faire encore, d’autres émissions, plus de voix différentes, des infos, des reportages… Je lui raconte mon expérience à Radio Canut (102.2, la plus rebelle à Lyon, et la plus belle aussi sur le web), il me demande des contacts, envisage une correspondance, des échanges internationaux..

mais en attendant...

mais en attendant…

ça se passe pas toujours autour du micro

ça se passe pas toujours autour du micro

Le temps passe tandis que je profite intensément de ce séjour à Santiago. Grâce à Rodrigo, je fais la connaissance de Negro Alberto, animateur du Colectivo de Educacion Popular « Pablo Vergara ». Un militant de longue haleine qui me dresse un tableau complet sur la situation de l’éduc’pop’ au Chili. En une soirée au Bar Serena (une institution!), il me refait l’histoire, l’actualité politique et la critique détaillée des organisations actives sur ce terrain. Vous allez me prendre pour un pervers, mais je prends vraiment mon pied ! Il y a aussi eut ce défilé du 1er mai : Rencontre avec un animateur de la Universidad Libre y Red Ecosocial, qui organise des cours alternatifs pour « indisciplinar las disciplinas y traerlas al ritmo de la madre tierra » (si un hispanophone pouvait m’aider à traduire ça correctement, por favor). Au programme : philosophie, sciences & enquêtes sociales, droit (légalité, illégalité, allégalité), antipédagogie et école autonome de quartier, arts & cultures communautaires, jardinage & lombriculture, histoire et sujets Mapuche, santé publique naturelle, sociologie communale, etc. Il y a aussi les manifestations étudiantes, balayées à coups de canons à eau par les flics, et ces visites à la fac de sciences sociales occupée, qui jouxte la maison de Rodrgio… Bref, il y a tellement, trop, à faire ! Finalement, je décide que mon article est largement assez long, ce à quoi vous agréez sûrement si vous êtes arrivés jusqu’ici sans pause pipi, et je mets les voiles. Direction les montagnes, et les étoiles de la Vallée d’Elqui, d’abord, puis ce sera l’Argentine… Une dernière soirée en ville, concert survitaminé en compagnie de mes hôtes, et voilà l’heure du départ. Adios huevón, nos vemos…

Chile 2 073

+ d’info sur: https://www.facebook.com/frecuencia.villana

Chile 2 014

Chile 2 011

La flûte à bec cô outil révolutionnaire ? mouais, la Commission Communication ayant refusé d’y réfléchir, la Commission Wawache va plancher sur le sujet

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Chile 2 065Chile 2 034Chile 2 035

Chile 2 044

Bonsoir, c’est Masha.. ok, je sors… Et maintenant, place à la musique en compagnie de Traqui Tranquilo !!

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