Ecole Ayravadi – Kep, Cambodia

Publié: 1 mars 2013 dans Uncategorized

A Phnom Penh, capitale du Cambodge, les voyageurs qui tiennent au devoir de mémoire vont visiter S21, une ancienne école que les Khmers Rouges avaient reconverti en prison politique. En général, s’ils sont un peu masos, ils enchaînent avec un tour aux Champs d’Exécution, où la violence des témoignages les laissent souvent hagards, un peu pantelants, choqués. J’en ai vu, de ces charmantes touristes Américaines ou Thaïlandaises, parties le matin toutes pimpantes de leur guesthouse, s’asseoir sur un banc et pleurer en silence tandis que l’audioguide débitait ses histoires sordides. Les millions de victime du génocide leurs parlent à travers les écouteurs, et transis d’horreur, les visiteurs pâlissent à l’évocation de ces bébés fracassés contre un tronc d’arbre, pour économiser les balles… J’en ai vu d’autres rester figés devant un tableau réaliste représentant dans toute sa barbarie une séance de torture ordinaire, menée par des soldat de 17 ou 18 ans, transformés en machines à tuer…

Avec le temps, S21 est devenu un musée, et les anciens Khmers Rouges se sont reconvertis tant bien que mal, certains dans l’ombre d’un petit garage de quartier, avec les cauchemars et la honte, d’autres en politiciens bravaches, toujours assoiffés de pouvoir. Le pays n’a de démocratie que le nom. Le Parti du Peuple Cambodgien, au pouvoir depuis de nombreuses années, accueille à bras ouverts les bourreaux d’autrefois, qui ont troqué les armes contre le confort d’une baronnie locale et ses avantages en pots-de-vin. Ainsi s’est reconstruit le Cambodge, sur le mépris du peuple et la corruption endémique.

Pleine Lune à Kep

Né en exil, Sok a découvert son pays en 1995, juste après le Lycée. Il a tout de suite été frappé par l’étendu des dégâts. Il a vu des villages entiers peuplés de vieillards et d’orphelins. Il est rentré en France avec une idée en tête, étudier, lever des fonds et retourner là-bas participer à la reconstruction. Après des études universitaires, il est devenu animateur socioculturel, puis coordinateur des activités sportives de la Ville de Paris. Il s’est formé auprès de tout un tas d’ONG, de services sociaux… Il a économisé de quoi démarrer son projet, puis, au bout de quelques années, il est revenu. D’abord pour un séjour de 6 mois, durant lequel il a prospecté à droite à gauche pour affiner son projet. École, centre social ou autre, il voulait voir quels étaient les besoin, trouver le terrain idéal… C’est comme ça qu’il a débarqué à Kep, petite station balnéaire, bastion francophone dont le développement touristique démarrait à peine. Cette ville avait plusieurs avantages à ses yeux : il y a des attaches familiales, un peu de terrain, et surtout le cadre magnifique, entre parc naturel, mangroves sauvages, plages, îles paradisiaques et marais salants, c’est une région qui a de l’avenir. Il est d’ailleurs frappant de constater la forte concentration d’ONG dans le coin, alors que d’autre villes plus importantes, comme Takéo par exemple, ne voit que très rarement passer les volontaires étrangers ! Mais Sok n’est pas dupe, et il sait qu’il sera plus facile d’attirer des bénévoles en bord de mer que dans une zone industrielle… Un temps, il a même l’idée d’aller s’installer sur l’Île du Lapin, où les enfants n’ont pas d’école.

Il commence par faire jouer ses réseaux de potes, les incitant à investir sur place en se regroupant pour acheter du terrain, leur faisant miroite le fort potentiel touristique de la région. Puis, assez vite, il abandonne l’idée de l’île car il s’avère très compliqué de s’y installer. Il se rabat sur une maison qu’il connaît, dans le centre de Kep, quartier dit du Vieux Casino (où y’a un marché mais pas de casino).

Entrée de l'école Ayravadi

Entrée de l’école Ayravadi

Nous sommes en 2005, dix ans ont passé depuis la première visite, et l’École de Français ouvre enfin ses portes. Est-ce un cliché de le rappeler ? Les débuts ne sont pas évidents. Le projet démarre avec ce qui sera la Maison des Profs : trois chambres, un bureau, deux salles de classes. En attendant que celles-ci soient aménagées, une famille d’amis prête son hangar pour les cours… Sok démarre seul, mais il est très vite rejoint par d’autres volontaires. Il me cite des noms : Nadia, Émilie et quelques autres, qui seront les premiers professeurs ; Il se souvient des premiers élèves, notamment le petit Nak, un assidu, ou Piseth, qui a aujourd’hui 20 ans et se destine à devenir enseignant à son tour. Il me parle aussi de Cindy, une amie qui a fait beaucoup pour aider à monter la structure, rédigeant les statuts pour deux associations : École Pour Tous (EPT), basée en France, et Chaul Rean, son pendant local. Double ancrage salvateur puisque l’asso française permettra de recueillir les dons et de tenir les comptes alors que les statuts de l’asso khmer sont bloqués depuis des années en préfecture…

L'école

L’école

Tout ça démarre avec une mise initiale de 20 000 $. L’essentiel est investit dans l’école, le peu qui reste servant au fonctionnement. Sok lui-même vit cette époque quasiment sans revenus. Pour vivre un peu mieux, il s’associe avec un ami pour monter un bar dans la maison des profs, le Caméléon. Ce petit business leur permet d’avoir quelques rentrées d’argent, du temps libre à consacrer à l’école tout en hébergeant les gens de passage (notamment les premiers volontaires). C’est un lieu de vie, de rencontres, qui voit les débuts rocambolesques d’une petite équipe très soudée, qui n’a pas d’argent mais un paquet d’idées (mouais, on connaît la chanson)… Dans la foulée du Caméléon, et dans la même rue, ils construisent le Kepmandou, magnifique bar-guesthouse, qui permet de diversifier les sources de financement.

Le Kepmandou

Le Kepmandou

D’abord l’École de Français, puis un Centre de Loisirs et enfin un Club de Sport, qui permettra d’attirer plus de jeunes en misant sur des activités attractives qui regroupent parfois jusqu’à 60 et quelques enfants. Grâce à cette dynamique, l’école est fréquentée par des enfants qui au lieu de ça, passeraient plus probablement leurs journées à traîner dans les rues. Toutes les activités de même que l’inscription au cours sont gratuites. La seule offre payante se présente sous forme de cours d’anglais et de français pour les adultes, principalement à destination des travailleurs du secteur touristique.

Rapidement, l’asso fait parler d’elle et les bénévoles affluent. Au début, ils sont logés, nourris, blanchis, et libres de s’investir comme bon leur semble. Un grand nombre ne restent pas longtemps, ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes d’organisation, mais toutes les aides sont les bienvenues. Malheureusement, Sok constate assez vite que certains abusent de la situation et passent plus de temps à la plage qu’au centre de loisirs ! Après mûre réflexion, la décision est prise de demander une participation financière aux volontaires afin de les obliger à s’impliquer. En y réfléchissant, je ne suis pas tout à fait certain que faire payer les gens garantisse leur engagement, mais la formule permet aussi de financer les premiers salaires pour l’embauche d’un gardien, d’une cuisinière, de profs Khmers…

Fresque à l'école Ayravadi

Fresque à l’école Ayravadi

Aujourd’hui, l’équipe compte une dizaine de membres permanents : Caroline et Florence, respectivement directrices du centre de Loisir et de l’école, sont volontaires ; Veng, qui est là depuis le début, s’occupe des relations Franco-Khmers tout en enseignant l’anglais ; Saharim est à la fois élève et gardien de l’école, où il est logé, son salaire est de 40 $/mois ; Konthya est cuisinière pour 85 $/mois, son salaire étant en partie financé par le Kepmandou, de même que ceux de Sok, Joe (gérant de la guesthouse et volontaire à ses heures perdues), d’une femme de ménage et d’un barman. À ma première visite, ce rôle était tenu par Piseth, un ancien élève qui a su habilement se servir de l’école pour ne pas tomber dans la misère, et qui, lorsque je suis revenu, était en passe de devenir professeur à l’école. Pour finir l’organigramme, il faut évoquer un nombre à géométrie très variable d’intervenants divers et d’animateurs de passage…

Séance tennis avec Joe

Séance tennis avec Joe

Pour financer tout cela, il y a d’abord eut l’apport personnel de Sok, de ses amis, ainsi qu’un certain nombre de dons et subventions venus principalement de France. La gestion de ces fonds n’était pas très évidente au début, et le budget de l’asso ferait peur à n’importe quel comptable un peu rigoureux, mais bon an mal an, cet argent, ainsi que les fonctionnements conjoints du Kepmandou et du Caméléon, permettent aujourd’hui d’avoir des logements, une intendance ( repas, blanchisserie, etc) et des salaires qui, s’ils restent bien en deçà du minimum vital au Cambodge, servent de complément aux salariés Khmers qui ont aussi du temps pour d’autres activités.

Sok est toujours président de l’Association EPT, mais comme il est aussi propriétaire du terrain qu’il loue à l’asso, il souhaite rapidement sortir du bureau pour éviter tout conflit d’intérêt. Ceci ira de paire avec la dissolution de l’asso au profit d’une nouvelle entité (toujours Loi 1901). En effet, l’accumulation de retard dans la compta et une gestion pas toujours très claire de l’administratif empêchent d’entreprendre les démarches nécessaires pour être considéré « d’intérêt général – enseignement solidaire », ce qui permettrait d’aller chercher d’autre sources de financement. Pour pérenniser les postes, il faudrait trouver des partenaires qui s’engagent à subventionner durablement l’école, ce qui n’est aujourd’hui pas le cas. De plus, cette nouvelle association, organisée différemment, permettrait à Sok de déléguer, plus et mieux, les responsabilités, de moins décider seul. Dans son optique actuelle, il serait question de garder un bureau en France, qui serait en charge des décisions d’orientation générale et de l’administration, tandis que les décisions de terrain et la gestion quotidienne seraient laissées à l’équipe de Kep, dont Sok souhaiterait rester le directeur. En fait, au cours de notre entretien, il ne dit pas ‘directeur’, mais ‘chef du personnel’, et s’empresse de préciser qu’en interne, les professeurs et animateurs sont toujours très libres de leurs choix pédagogiques. Il voudrait que ceux-ci – celles-ci – soient le plus autonomes possible. Ce qui n’est pas toujours évident…

De Phnom Penh à Kep 443

D’autre part, grâce à connaissance des acteurs locaux, Sok se charge aussi des relations avec les institutions, ministère, édiles provinciales, municipales, etc. Tâche délicate qui lui vaut autant de critiques perfides que d’avancées concrètes, tant il est vrai que le milieu des notables et expatriés de Kep est un sacré panier de crabes ! N’avoir jamais caché ses liens avec la famille royale lui a fermé autant de portes que cela ne lui en ouvert…

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D’une façon générale, l’école Ayravadi (son nouveau nom depuis l’élargissement de l’enseignement à d’autres disciplines que le Français) est bien vue par les habitants. Cependant, entre les ravages de la corruption, les luttes de pouvoir et les cicatrices de la guerre, les mentalités peinent à évoluer. Les rapports avec la municipalité sont mitigés, voir tendues, et Kep est aussi un lieu de villégiature pour quelques notables (liés à la royauté ou au gouvernement), qui ne ratent pas une occasion de se tirer dans les pattes, parfois au détriment des initiatives citoyennes.

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Parmi les ambitions de la nouvelle association, il y a tout d’abord l’agrandissement de l’école, dont les travaux se sont interrompus faute de trouver les financements nécessaires. A terme, l’extension devrait accueillir de nouvelles salles de classes, une médiathèque et un pôle informatique, mais à ce jour seuls les pilotis en béton sont debout, et la broussaille envahit l’espace au sol. D’autres projets seraient de pouvoir faire classe en journées pleines pour les enfants, proposer plus de cours, gratuits ou payants, comme des formations professionnelles par exemple.

L’équipe aimerait aussi améliorer les relations avec les écoles publiques du district, pouvoir notamment travailler en complémentarité avec le centre de loisirs et le club de sport. Ces deux volets du projet sont aussi sujets à réflexion et les permanents se demandent comment redynamiser un premier en perte de vitesse tout en laissant le second poursuivre son expansion actuelle. Pour la petite info, deux jeunes élèves du club tennis, Sopoan et Voth ont récemment remporté le titre au Tournoi de Tennis du Phnom Penh, respectivement chez les moins de 12 ans et moins de 14 ans. Un orphelin et un chiffonnier de Kep numéros 1 du Cambodge dans un sport d’élite, on peut parler d’une belle réussite, non ?

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Voilà en tout cas qui devrait faire une sacré promo à l’école, et peut-être aider à solutionner quelques problèmes, comme le blocage des statuts de l’association Chaul Rean en préfecture (qui demande 1000$ pour valider les documents), ce qui permettrait enfin d’ouvrir un compte bancaire au Cambodge au nom de l’association ! Un autre point positif est que cette notoriété sportive va sûrement donner une meilleure image de l’école, et ainsi donner envie à plus de locaux de s’investir. En effet, les Khmers n’ont pas forcément une bonne image de cette association, souvent confondue avec une ONG (et Sok ne veut pas d’amalgame avec le Charity Business), qui donne des cours gratuitement : donc forcément des cours au rabais !! Les préjugés ont la vie dure, en Asie comme en Europe… A ce jours, la majorité des Khmers impliqués dans le projet réside à l’étranger, mais un bon coup de pub comme celui-là devrait donner à réfléchir à certains…

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Pour finir notre entretien, je demande à Sok de me raconter une pépite et un râteau. Une pépite, c’est un bon souvenir, un râteau, vous aurez compris… Alors il me parle de la première fête de fin d’année à l’école. Il avait fait beau toute la journée, et tout le monde s’était fiévreusement activé à la mise en place. Las, au moment de démarrer, des trombes d’eau se sont abattues sur la région ! Pas découragés, les enfants ont quand même joué leur spectacle, dans 20 cm de flotte, sans électricité, jusqu’au bout sans rien lâcher !

De Phnom Penh à Kep 474

Un mauvais souvenir, c’est chaque fois qu’il entend médire un habitant de Kep, Khmer ou expatrié, qui juge le projet foireux à partir d’arguments biaisés où percent essentiellement hostilité gratuite et jalousie perfide. En ouvrant une école gratuite, Sok s’attendait à trouver beaucoup plus de soutien, notamment au sein de la communauté francophone, et les remarques acides qui lui reviennent par la bande lui laissent forcément un goût amer. Avec du recul, je pense que sa personnalité à double tranchant n’y est pas pour rien : le côté beau gosse hâbleur décontracté doit en énerver plus d’un ! Et comme son engagement désintéressé pour le projet n’est pas marqué sur son front, il est facile pour certains de s’arrêter aux apparences… De même, comme une partie sa vie est aussi consacrée au Kepmandou, il n’est pas toujours évident de savoir si on s’adresse au gérant d’une guesthouse qui fait du volontariat pour avoir l’air cool ou à un vrai militant de l’éducation populaire qui bosserait à côté pour se payer du bon temps. Bref, la balance entre les deux est incertaine et à vrai dire, on s’en fout un peu ! L’entourage ainsi que les équipes respectives d’Ayravadi et du Kepmandou savent à quoi s’en tenir, et tous ensemble ils forment une entité assez forte pour surmonter les épreuves et avancer contre vents et marées.

Ici, bientôt, de nouveaux locaux

Ici, bientôt, de nouveaux locaux

Pour ma part, je trouve cette équipe attachante. C’est un mélange de fortes personnalités conflictuelles où le débat est permanent, ça me rappelle d’autre projets dans lesquels je me suis investit dans le passé*, et c’est tout à fait le genre de groupe dans lequel je me plairais à évoluer. A bonne entendeur…

De Phnom Penh à Kep 481

Pour aller plus loin :

Piseth, barman au Kepmandou

Piseth, barman au Kepmandou

*Spéciales dédicaces aux gones du KraspeK Myzik, aka le RocképaMort, et aux x-roussien-nes des Brigades Rousses & aux fenottes de la MJC Vx Lyon, j’vous pète la miaille !!

Cours de Français

Cours de Français

Après la classe, séance tchatche au jardin

Après la classe, séance tchatche au jardin

Un classique inusable: le béret !

Un classique inusable: le béret !

Ben ouais, ici aussi...

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J'hésite: un bon vieux J'aime Lire ou le dernier BHL ? ?

J’hésite: un bon vieux J’aime Lire ou le dernier BHL ? ?

Alors on dirait qu'on serais des...

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Une idée pour vos prochaines vacances: le combi-tuk-tuk aménagé

Une idée pour vos prochaines vacances: le combi-tuk-tuk aménagé 🙂

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commentaires
  1. ORDAN dit :

    Merci pour ce récit clair et rondement mené…
    J’arrive à l’école de Kep pour 6 mois en février 2014 comme bénévole.
    Aimerais contacter l’auteur de cet état des lieux pour en savoir encore…,
    J’ajoute mes coordonnées,
    Cordiaux sentiments,
    Polo Ordan

  2. Berthaud Julie dit :

    Je reviens tout juste de 5 mois de stage à l’école de Kep!
    Je trouve cet article extrêmement intéressant et pertinent! Surtout, je le trouve humain et juste…
    Je viens de commencer la rédaction de mon mémoire suite à cette expérience.
    Serait-il possible de joindre l’auteur de l’article? Le passé de l’asso m’intéresse!

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