Transformation Sociale en Exil

Publié: 22 février 2013 dans Carnet de route - Road notes, Copinages - Friends, Rézo educ pop - international network

Novembre 2012, arrivé à Hanoï depuis quelques jours, je tourne en rond dans un labyrinthe d’espoirs déçus.

Hà Nôi, Đống Đa District

Hà Nôi, Đống Đa District

J’avais débarqué au Vietnâm avec tout un tas de contacts repérés sur internet, des organisations qui m’avaient parues intéressantes, plus ou moins proches du sujet, en tout cas semblant répondre à quelques critères qui m’auraient permis d’en parler sous l’étiquette « Education Populaire »… Et puis rien. J’avais écris, appelé, visité même, et chaque sollicitation s’était heurté à un refus poli, une fin de non recevoir ou simplement une impasse linguistique, bref, pas la queue d’une enquête en perspective, néant. J’en étais à ces réflexions maussades et traînais mon ennui dans la capitale en noyant la morosité dans les bars de rue et les clubs hype, où la bière la moins chère du monde (Bia Hoi = 60 cts le verre!), la Viet-Pop assourdissante, les cocktails sur-dosés et les happy shakes me faisaient inexorablement glisser vers un état de touriste hébété. Comme n’importe quel jeune beauf’ australien, n’importe quelle blondasse américaine ou autre, je me laissais aller aux plaisirs faciles, cette recherche sur l’éduc’pop’ disparaissant peu à peu dans une ivresse confortable. J’avais bien tenté de prendre contact avec quelques ONG qui me paraissaient pertinentes : Hanoi City Kids (bon boulot, mais hors propos) ; Open Academy (en sommeil) ; Blue Dragon (grosse orga ultra active qui aurait pu être un super terrain s’ils avaient eut un peu de disponibilités)… Quant aux autres, pas la peine d’insister, ça pue le Néocolonialisme et la condescendance, ça émets des relents de Foundation Bill Gates ou sponsoring avec lequel je ne veux rien avoir à faire !

Une âme charitable (note pour moi-même : toujours s’en méfier), me parle d’un orphelinat du quartier qui cherche des volontaires… Aïe !! Les orphelinats… Pour la plupart, des zoos d’enfants où des touristes en mal de bonne conscience viennent faire mu-muse avec les gamins, une heure, un jour, une semaine, rarement plus, et repartent, satisfaits de leur BA. Je ne vais pas développer ici ce que j’en pense, mais vous pouvez toujours faire un tour sur ce site, pour avoir une idée : http://www.thinkchildsafe.org/thinkbeforevisiting (ô passage, message aux orphelins : la prochaine fois qu’une étudiante en lettre vient dégouliner sa gentillesse humaniste chez vous avec son grand sourire et son paquet de bonbons, faites-lui les poches et le sac à main, quelques dollars à la clé, vous aurez pas totalement perdu la journée !)

Une fois de plus, ce soir, je suis sorti rejoindre un groupe de couchsurfeurs, juste pour passer le temps, et voici que je rencontre Hoang Gia. Nous accrochons pas mal, et décidons de continuer la soirée dans un bar sympa pour prolonger la discussion. De fil en aiguille, j’apprends son histoire… Hoang Gia est parti jeune marxiste de 18 ans, plein de fougue et d’allant, étudier à Cuba la sociologie et le droit. Revenu à Hanoï 5 ans plus tard, diplômé, anarchiste et pédé, il voudrait tout faire péter. Pendant son séjour là-bas, il a vu les spectres du communiste à l’ancienne, il a découvert les effet du rhum à haute dose, réalisé qu’il aimait les hommes (plutôt grands et baraqués), il a lu Chomsky, Deleuze, Kropotkine et Gramsci… Et nous voilà tous les deux, attablé devant une bonne bière belge (pléonasme), refaisant le monde, quoi d’autre ?

D’un commun accord, nous devenons potes. Ma dernière semaine en ville se passe majoritairement en sa compagnie. Avec lui j’apprends la politique Vietnamienne, les endroits interlopes et où trouver de la véritable gnôle aux trois lézards non frelatée… Mais surtout, nous parlons politique, éveil des consciences, transformation sociale… Une nuit, nous sortons juste d’un concert au Hanoi Rock City, Hoang Gia me révèle son rêve : « Tu vois, dit-il, ce lieu pourrait être génial. Ils ont une place de dingue, une super programmation culturelle, du vrai matos pro [NDLA : mais ils devraient former leurs ingés son à des réglages plus subtiles que tout à donf’ et vive la saturation], et ils se contentent de mener leur petit business pépère, sans voir plus loin. »

Lui, si tu lui confiais les clés d’un lieu pareil, c’est pas juste une salle de spectacle qu’il en ferait, c’est une académie culturelle pour tous, une maison du peuple et un centre social tout à la fois… qu’il en ferait ! Avec peut-être, rajoute-t-il entre deux gorgées de Russe Blanc, un petit backroom pour les fins de soirées qui s’emballent et une salle de projection privée pour les amis très très proches… Mais ça, c’est juste en option 😉

Il en a vu ailleurs de ces endroits populaires, où les gens se retrouvent et échangent, et ça le fait rêver. Depuis qu’il est revenu au pays, il y pense tout le temps. Il voit déjà la grille d’activités, pleines des cours, de rencontres et d’ateliers ; Il voudrait que ce soit gratuit, ou pas cher, en tout cas que n’importe qui puisse venir et trouver son bonheur. Quand je lui raconte mon dernier emploi à la MJC du Vieux Lyon, il a les yeux qui brillent…

Lorsque j’ai quitté Hanoi pour me rendre au Laos, Hoang Gia bossait à fond sur ce projet, cherchant un lieu, des fonds, des partenaires… je lui souhaitais bonne chance et lui promettais qu’il pourrait compter sur ma participation dès mon retour…

Mi-février, je reviens au Vietnâm. Sitôt posé mon sac à Saïgon, j’appelle mon pote pour prendre des nouvelles. C’est qu’entre temps, la dureté du régime vietnamien s’est lourdement rappelée à la réalité : Au mois de janvier, 14 blogueurs ont été condamnés à de la prison ferme pour « dissidence » ! (ce qui porte le total à 32 depuis 2010)

image_blogueur_vietnamien

Hoang Gia les connais, a des contacts réguliers avec certains d’entre eux, et ses prises de position publiques lui ont déjà valu pas mal de galères (arrestations, menaces, bastonnades). Jusqu’à ce soir du 29 janvier, où en rentrant chez lui, il trouve la porte fracturée, dossiers et ordinateur envolés. Alors trop c’est trop : Quand il décroche son téléphone, c’est pour m’apprendre qu’il est en Allemagne, où il vient de déposer une demande d’asile politique. Il me rassure, tout va bien, il a trouvé une piaule chez un cousin, un petit job en vue pour survivre, et les clubs de Berlin lui plaisent beaucoup. Mais il ne veut pas lâcher comme ça, et me promet qu’on en reparlera, de son idée, dès que la situation se sera calmée, il reviendras.

Ce projet d’une grande Maison des Possibles à Hanoï, ce ne sera pas pour tout de suite. La liberté d’expression n’ayant pas encore rattrapé les avancées de la liberté d’entreprise, l’Education Populaire au Vietnâm reste pour le moment une belle utopie révolutionnaire. En attendant, peut-être bientôt, un Printemps des Peuples en Asie…

So long my friend, see you on the Uncle Ho’s Trails of the World !!

H.G, Dec 2012

H.G, Dec 2012

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