Bibliothèques Humaines en Chine…

Publié: 21 février 2013 dans Rézo educ pop - international network

… Pédagogie critique dans l’Empire du PCC…

Tout commença le soir d'Haloween...

Tout commença le soir d’Haloween…

Soirée Haloween dans un bar de Xi’An, au pied des remparts de la vieille ville. La salle est pleine de monstres en tous genres, l’ambiance est au mélange : Freak’s Power et frime arriviste, expats et jeunesse dorée, les petits princes de la Chine contemporaine s’en donne à cœur joie. Je sors fumer une clope à l’air libre et tombe sur trois punks particulièrement grimés. « Nice costumes, guys », dis-je, histoire d’engager la conversation. « We’re not disguised, fuck you ! » me répond la jeune femme aux piercings. Des vrais keupons, au pays du Parti tout puissant, Ok, ça m’intéresse. Quelques bars plus tard, j’ai maintenant tout un topo sur cette bande d’anarchistes nouvelle génération. Ils ont entre dix-huit et vingt ans, et contrairement à leurs aînés, qui ont vécu Tien An Men et craignent encore la répression aveugle dont est capable la Police du Peuple, ceux-là n’ont rien à perdre, et la rage de voir tomber le régime. Au petit matin, juste avant de monter dans le premier bus, Little Eight me laisse son numéro en me donnant rendez-vous pour le lendemain, il y a une soirée Bibliothèque Vivante dans une librairie du quartier musulman…

J’arrive une heure en avance, comme convenu dans l’après-midi, pour avoir le temps de parler avec les organisateurs. Ils sont six, tous ont moins de trente ans, mais des parcours très différents. Entre Eight, ouvertement militante, hactiviste radicale, Anonymous à ses heures perdues, et Bao, étudiant en architecture plus porté sur l’éducation culturelle des masses, il y a tout un monde idéologique. Une idée les rassemble, pourtant, c’est ce projet de « Human Library ». A l’origine, le concept est né au Danemark, où quelques volontaires ont lancé les premières expériences autour d’une idée simple : offrir une approche ludique des problèmes sérieux. Organisées en groupes locaux, les Bibliothèques Humaines visent une amélioration de la cohésion sociale en faisant tomber les barrières entre les personnes appartenant à différentes catégories socio-culturelles. Comme il est difficile de maintenir les stéréotypes et les préjugés lorsque
les antagonistes se rencontrent en face à face, les faire s’asseoir avec un «livre vivant» pour une conversation qui va droit au but permet d’agir directement sur les mentalités. Chaque « livre vivant » vient témoigner d’un préjudice qu’il ou elle a subit, d’une oppression vécue, d’un quotidien en souffrance, ce qui rend ces conversations si spéciales, très réelles, profondes, parfois crues et émouvantes.

Charly, prof de Djembé et animateur de Bibliothèque Humaine

Charly, prof de Djembé, animateur de Bibliothèque Humaine à Xi’An (et accessoirement l’un des seul rasta de Chine !!)

Lors de cette soirée à Xi’An, une femme de la communauté musulmane raconte de quelle manière s’exprime ce racisme ordinaire qui officiellement n’existe pas en Chine, tout les chinois vivant dans une grande harmonie des peuples, puisque le Parti le dit… Un vieil homme explique à quelques ados captivés comment il a lui-même persécuté les anciens du temps de la Révolution Culturelle, pour se retrouver aujourd’hui victime des mêmes quolibets… Eight elle-même n’hésite pas à faire part de son expérience du temps où elle a été strip-teaseuse pour financer ses études, et du regard des voisins, de la famille, de ces amis d’enfance qui se mettent à vous traiter de pute en pleine rue… Ce soir là, une vingtaine de personne auront échangé sur des sujets très divers, dans une attitude d’écoute et de respect de la parole tout à fait remarquable. Au fil des conversation, le discours se fait parfois plus politique, un comble dans ce pays où l’expression d’opinions personnelles est réputée si dangereuse ! Dans un régime comme celui-ci les Human Libraries trouvent une résonance particulière : officiellement, le projet n’a rien d’idéologique, aucun des participants ne vient faire de propagande ou d’agitation sociale. Pourtant, à mesure que les langues se délient, une certaine contestation se révèle, à la chinoise, toute en finesse et en images subtiles. Personne, ce soir là, n’aura la folie d’appeler à plus de démocratie ou de respect des Droits de l’Homme (on ne sait pas qui écoute!), mais il y a dans les regards une certaine connivence qui en dit long, et au moment de se séparer, toutes et tous se donnent chaleureusement rendez-vous la prochaine fois, en se promettant de raconter les histoires entendues à la famille, aux voisins, aux amis…

Michelle, étudiante & animatrice de Bibliothèque Humaine à Shanghaï

Michelle, étudiante & animatrice de Bibliothèque Humaine à Shanghaï

Et ce n’est qu’un début, le groupe de Xi’An n’a même pas encore d’existence officielle, contrairement à ceux de Beijing ou Guangzhou, cependant ses animateurs et animatrices sont pleins d’espoirs pour la suite. Ils n’ont pas encore adopté le fonctionnement classique des autres Bibliothèque Humaines, avec catalogue et système « d’emprunt » des livres vivants, mais cette façon de faire, organiser chaque soirée dans un quartier différent de la ville, leur permet pour l’instant de se faire connaître tout en élargissant le réseau des volontaires.

Une autre façon de s'exprimer...

Une autre façon de s’exprimer…

Fort de cette expérience, je grimpe dans le train pour Shanghaï avec toute une liste de personne à contacter. Là-bas aussi le groupe est tout neuf, quelque mois à peine, là-bas aussi rien de politique en apparence, mais, m’a-t-on dit, les Livres de Shanghaï sont pour certains d’entre eux des militants particulièrement déterminés… Et en effet, dès le premier soir chez Han Han, l’ambiance est plutôt bouillante. Je me suis débrouillé pour arriver le jour d’une réunion importante, et comme le groupe est assez internationale, les conversations se font en anglais, avec traduction pour les chinois qui ne le parlent pas. De cette façon, j’arrive à vraiment suivre le fil, et surtout, à comprendre que je suis en présence de jeunes intellectuels issus pour la plupart de cette nouvelle classe moyenne désabusée qui peuplent les immenses quartier résidentiels des mégalopoles chinoises (Shangai = 23 Millions d’habitants). Ils, elles, ont grandis pendant le boom économique et la transformation du système communiste en paradis capitaliste, duquel ils savent qu’il n’y a rien à attendre de bon. Alors ils tentent d’éveiller les consciences de leurs proches, et la Bibliothèque Humaine est un bon moyen de parler de choses sérieuses, de problèmes concrets, sans effrayer le quidam avec des propos révolutionnaires enragés. Et ça marche. Dans ce pays, me disent-ils, les Bibliothèques Humaines sont très bien perçues, les gens aiment se raconter, et comme ils n’ont pas l’impression de contester ouvertement le gouvernement, leur parole est plus libre, plus sincère. Et Han Han d’enfoncer le clou : « C’est ça, me dit-elle, qui fait la puissance du projet, cette façon de se parler très directement de nos problèmes quotidien, de faire ressortir nos peurs, nos haines, nos envies… Au final, il y a là un formidable outil de changement social, car les participants réapprennent à se parler librement, à se faire confiance. C’est quelque chose qui avait disparu en Chine, où tout le monde se méfie de tout le monde, et comme ça, le jour où ça pétera vraiment, les gens seront plus solidaires, plus nombreux dans la rue ! » et de rajouter : « Peu à peu, l’idée se répand. Nous voyageons beaucoup, le concept plaît et de nombreux groupes nous demandent de venir les aider à se lancer. Certains sont tout à fait conscients de tenir là un outil politique redoutable, d’autres ne se rendent même pas compte, mais ça n’a pas d’importance, ce qui compte c’est que les gens expriment leurs souffrances, que d’autres le écoutent,les comprennent, et alors, petit à petit, ça fait comme un gigantesque Cahier de Doléances à travers tout le pays. Quand suffisamment de gens auront pris conscience qu’ils ne sont pas seuls avec leurs problèmes, et qu’il y a des solution collectives, alors la Chine sera mûre pour une nouvelle démocratie ». Idée enthousiaste que ne partagent pas tous les membres du groupe de Shanghaï, loin de là, et pourtant, ce soir là, je sens chez ces jeunes gens la volonté de transformer la société à leur échelle, par le bas, sans grands discours ni démonstrations pompeuse, mais avec des moyens concrets, à taille humaine. Quelques jours plus tard, au moment de reprendre la route, après avoir vu fonctionner la Bibliothèque Humaine de Shanghaï, je suis convaincu que mon hôte a sans doute raison. Il y a certes un peu de candeur naïve dans ces rêves de révolution douce, mais après tout, comme disait l’autre : « l’ardeur, ça compte, non ? »

Human Library Team in Shangai

Human Library Team in Shangai

Pour en savoir plus :

– Le site du réseau international > http://humanlibrary.org/index.html

– Articles intéressants

> http://www.china.org.cn/china/2011-12/25/content_24244783.htm

>http://www.chinadaily.com.cn/cndy/2011-09/06/content_13626149.htm

Gonzo China !!

Gonzo China !!

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