Archives de février, 2013

Aurore laotienne

12/12/12, 7h du matin. Le poste frontière vient d’ouvrir et le douanier tamponne en souriant son premier passeport de la journée. Je le questionne sur la possibilité de changer quelques Kips, il se marre à nouveau et me répond qu’il faut aller à la ville. Quelle ville ? Vieng Xay, 55km à travers les montagnes… Je remonte sur le vélo et entame l’étape du jour en sifflotant… Pas longtemps… Entre la bourgade et moi, le Grand Paysagiste en Chef a eut la bonne idée de planter des côtes à 12% de plusieurs kilomètres, qui me scient les jambes et m’obligent à pousser mon fidèle destrier dans les raidillons les plus teigneux. Quand j’arrive au sommet, pas peu fier de l’exploit, c’est pour enchaîner sur des descentes acrobatiques, avec virages en lacets dans les graviers, que je dévale en chantant en tue-tête : « Vietnâm, Laos, Cambodge ! » (Bande Original de l’Article: les Bérus)… Le bon côté, quand même, c’est les paysages sublimes. Je roule pendant cinq heures dans un tableau permanent fait de jungles voraces empiétant sur la route, de vallées paysannes aux rizières grouillantes de vie, de villages reculés où les gens me saluent avec de grands sourires : « Sabai Dee »… Bienvenue au Laos.

"Baw Pen Yang" Lao'Lifestyle

« Baw Pen Yang » Lao’Lifestyle

En arrivant à Vieng Xay, le pays m’a déjà puissamment envoûté. Dès le premier soir, en traînant mes courbatures au bistrot du coin, attiré par le jeu de pétanque et la perspective de bière fraîche, je suis invité deux fois de suite à dîner. D’abord par un groupe d’éducateurs fêtant la fin d’un séminaire. Ils sont une dizaine de formateurs venus travailler quelques notions pédagogiques avec les instituteurs de la province, qui me régalent et me rincent tandis que nous devisons sur les enjeux éducatifs de la région. Puis par les membres d’une ONG spécialisée dans le management forestier, qui aident les agriculteurs locaux à coordonner leurs efforts pour améliorer la filière d’exploitation du bambou tout en préservant les forêt primitives – histoire de pas tout ravager comme ça été le cas chez le voisin Vietnamien. La rencontre au sommet est largement arrosée de Beer Lao, d’abord, puis de Lao-Lao, le carburant national, gnôle décapante à base de riz, le tout ponctué de toasts à la santé des voyageurs, à l’amitié entre les peuples ou même à la femme du patron, jusqu’à tard dans la soirée…

Cette entrée en matière m’a tout de même permis de faire la connaissance de Sara, jeune agronome sympathique, qui bosse ici depuis deux ans et m’invite pour quelques jours dans son appartement de Xam Neua, le chef-lieu de la province. Là, je vais faire la connaissance de ses collègues, au cours d’une ou deux autres mémorables nuits de longues discussions intellectuelles, nos considérations générales sur l’état du monde étant rendues particulièrement pertinentes par une consommation excessive de Lao-Lao. C’est au lendemain d’une de ces instructives réunions philosophiques que nous partons dans un village de montagne assister au nouvel Hmong, cette ethnie si particulière de la région…

Nouvel An Hmong

Nouvel An Hmong

Arrivés de Chine sur le tard, les Hmongs ont débarqué au Laos (ainsi qu’au Vietnâm et en Birmanie) pour découvrir que toutes les bonnes terres étaient déjà prises. Pas découragés pour un sous, farouches et durs à la tâche, ils se sont installés dans les montagnes, où ils ont vite compris que le pavot poussait très bien, ce qui les a petit à petit amené à devenir les légendaires producteurs d’opium du Triangle d’Or, entre autres… Pendant la guerre, alors que les américains bombardaient intensivement la Piste Hô Chi Minh pour couper les ravitaillements Vietcongs, ils ont participé de façon très active. Il faut savoir que les avions d’Air America, la compagnie financée par la CIA, décollaient d’une base secrète illégalement installée au Laos. A la fois pour protéger cette base et pour mener la guerilla anti-communiste dans un pays officiellement neutre, les agents américains eurent la bonne d’idée d’aller voir les Hmongs pour échanger des armes contre de l’opium. Avec l’argent de la drogue, la CIA a pu mener la campagne aérienne la plus intensive de l’Histoire en labourant les terres laotiennes (ainsi que combodgiennes et viêt) à la bombe et au napalm. Après la guerre, les Hmongs, considérés comme traîtres par les communistes victorieux, ont subi un long et lent génocide qui dure encore aujourd’hui. Parias d’Indochine, déplacés permanents, désarmés, ils survivent tant bien que mal dans l’indifférence générale.

Guerres illégales, trafic d’opium, massacres organisés…

Fear and Loathing in Lao PDR !

Un compagnon de chambrée

La route qui m’amène jusqu’à Vientiane, la capitale, est semée d’histoires relatant ce passé douloureux. A Nong Khiaw je parle longuement avec Lin Tong, patron de la guesthouse mais aussi chef de son petit village, qui me raconte ses souvenirs d’enfance, quand il fallait se planquer la journée et travailler la nuit, pour ne pas attirer l’attention des Ravens, les avions éclaireurs des américains… Le Laos est un pays meurtri qui subit encore les ravages de cette guerre honteuse : « Depuis près de 50 ans, plus de 50 000 Laotiens ont été tués ou blessés par un accident dû à un reste explosif de guerre, dont près de la moitié en temps de paix. La majorité des victimes sont des enfants.» Selon Handicap International, qui précise que sont considérés comme ‘reste de guerre’ toutes les munitions équipées d’une charge explosive utilisées au cours d’un conflit – comme des grenades, des obus, des roquettes ou encore des sous-munitions… Pendant ce temps, les touristes font du tubing sur le Mékong en sirotant des Happy Cocktails ou des Magics Fruit Shake…

Don't forget it just looks like paradise...

Don’t forget it just looks like paradise…

Mais attendez, je suis allé trop vite, nous voilà déjà à Vientiane et je vous ai même pas dit que c’est à Xam Neua, chez Sara, que j’entends parler pour la première fois de Sombat Somphone, alors qu’il vient tout juste d’être kidnappé – Oups, « il a disparu », nuance diplomatique, hein Charles-Edmond ?

Alors oui, bon, il se trouve que ce gars là est un cas à part, je vais pas vous en faire des tartines (z’avez qu’à suivre les liens à la fin cet article), mais Monsieur Somphone est un peu le Pierre Rabhi tendance Professeur Gandhi du Laos. Dans le cadre de mon étude sur l’éducation populaire, j’aurais pas pu rêver mieux que de le rencontrer et passer un peu de temps avec les gens du Participatory Development Training Center, le premier organisme d’éducation populaire fondé au Laos, par celui dont je suis justement en train de vous causer. Oui, j’aurais bien aimé… Mais délicat de contacter une équipe dont le père fondateur vient juste d’être  »disparu de force », de leur envoyer un mail genre : « salut chers confrères, j’aimerais beaucoup venir observer votre fonctionnement et vous poser plein de question, surtout en cette période douloureuse où vous mettez tout en œuvre pour retrouver le père spirituel de votre organisation, merci d’avance ».

Non, mal venu… Alors, comme disait Lénine : « Que faire ? »

Mekong, Vientiane

Me voilà à Vientiane (je vous passe quelques étapes pour gagner du temps, mais oui, pour ceux qui veulent à tout prix savoir : Luang Prabang est une chouette ville historique très animée le soir, surtout si vous adorez le côté Club Med sous acide !). Invité pour Noël dans le meilleur restaurant français de la ville, tenus par un couple charmant installé là depuis un bon paquet d’années. Ce soir là, nous restons tard après la fermeture, des pichets de vin ne cessant d’apparaître comme par magie sur la table, nous ne voulons pas paraître mal élevés en partant sans finir nos verres… Les tournées passant, nous devenons à peu prêt aussi cramoisis que notre breuvage et nos discours se teintent, à l’image de nos faciès, d’un beau rouge sombre anarcho-révolutionnaire. Evidemment, il est question de Sombath : « Non mais c’est quoi cette façon de faire disparaître les gens quand ça vous chante ! Et en toute impunité, bien sûr, avec un gros bras d’honneur au reste du monde, genre  »j’ai le pouvoir, j’en fais ce que je veux et je vous emmerde », mais on est pas en Amérique, ici ! » S’exclame la patronne. Oui, certes, nous ne sommes pas aux USA et la police Laotienne n’a visiblement besoin d’aucun Patriot Act pour faire taire les opposants politiques. Cependant, cette fois-ci, l’injustice était trop inique, le cynisme gouvernemental trop flagrant, l’opinion publique n’a pas fermé sa gueule.

Tout d’abord, se sont les proches qui ont sonné l’alarme. Très vite, une vidéo compromettante a circulé. Pas de bol pour les flics, une caméra de vidéo-surveillance tournait ce soir là, et sur la bande on voit très bien Sombath être embarqué de force dans un 4×4 par des individus manifestement peu amicaux. Dans la foulée, un nombre considérable de personnalités plus ou moins médiatiques (de l’Union Européenne aux Nations Unies en passant par quelques dizaines d’ONG, Hillary Clinton et Amnesty International) ont donné de la voix pour demander au gouvernement du Laos de faire toute la lumière sur cette disparition un peu suspecte. Réponse du gouvernement en question : « Oui, effectivement, M. Somphone a disparu dans des conditions suspectes ». Point, fin de la conférence de presse, aucune question je vous prie. Comme au bon vieux temps du stalinisme à Papa Joseph… A ceci près qu’il ne semble pas y avoir eut de procès, ou alors si rapide et si discret que personne, pas même l’accusé, n’en a eut vent…

Le comble dans cette histoire, c’est que Sombath n’est pas à proprement parler un dangereux ennemi du gouvernement. Comme le rappelle inlassablement sa femme (dans de poignantes lettres ouvertes publiées sur le site), Sombath n’a rien d’un terroriste. C’est un éducateur, un humaniste, un pacifiste convaincu qui pense que la méditation résout plus de problèmes que la violence. Toute son œuvre en tant qu’animateur social est là pour démontrer que ses seules armes sont la conviction patiente et la ténacité sereine.

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A Thakekh, lors d’un réveillon de la St Sylvestre assez mémorable (on y reviendra), j’ai fait la connaissance de Valentine, une jeune femme qui connaît bien Sombath. Au cours de la discussion, elle insiste à plusieurs reprises sur le fait que son ami et mentor lui a souvent reproché son emportement. « Il me disait que je voulais aller trop vite, que j’étais trop dans l’affrontement, qu’il fallait savoir temporiser ». Aujourd’hui elle participe aux séances de méditation publiques organisées, entre autres actions, pour le retrouver. Voilà bientôt trois mois que beaucoup de gens se mobilisent et prennent des risques pour demander au gouvernement Laotien de faire la lumière sur cette disparition. Car ce n’est pas sans risque, de prendre ainsi parti au Laos. Elle-même, suite à sa forte implication dans cette affaire, a fini par craindre pour sa sécurité. Elle est en vacances prolongées en Thaïlande et attend que le climat se détende avant de pouvoir rentrer.

Sombath n’est pas le premier opposant à disparaître, mais cette fois, les enjeux sont plus gros que d’habitude. Comme l’ont rappelé certains journalistes, Sombath est engagé aux côté des sans-terre. Il était impliqué dans l’organisation du Forum des Peuples d’Asie et d’Europe, qui s’est tenu à Vientiane en octobre dernier. En cette occasion, il a fortement exprimé son soutien aux intervenants en faveur des droits des paysans qui ont été privés de leurs terres et de leurs ressources. Comme l’a fait remarquer la femme de Sombath publiquement : « les responsables gouvernementaux faisaient partie du Comité National d’Organisation de l’AEPF, et l’événement dans son ensemble n’aurait pas dû être corrompu »… De là à soupçonner une sombre histoire de gros sous ? Allons ! Penser qu’un ‘ON’ du type gros propriétaire terrien aurait voulut faire taire une voix qui risquait de contrecarrer ses intérêt, ce serait aller un peu vite en accusation… Pourtant, l’hypothèse est lancée, quelqu’un est prêt à parier ?

Just like Geckos on the Moon !

Just like Geckos on the Moon !

Pendant ce temps, dans la paisible Vientiane, capitale aux allures de village, la vie continue. Les clients du bar belge se saoulent à la Chimay, et j’étudie avec application la sociologie des lieux de vie nocturnes en compagnie de mes nouveaux assistants. Mokhtar vient de se faire jeter de chez Hanz pour la troisième fois en trois jour. Il est tellement pété du matin au soir qu’il se souvient même pas des ardoises monstrueuse qu’il laisse dans ce qui est devenu notre cantine, à deux pas de l’hôtel. Le lascar vient de vivre cinq ans de magouilles diverses au Japon, dont un bon tiers en prison pour diverses arnaques. Il s’arrache tellement les neurones que les ladyboys du quartier l’ont rebaptisé Doctor Smoke… Entre deux séances de drague aussi pénibles pour les victimes de ses assauts bourrins que pour son entourage immédiat (dont je fais momentanément parti), il retrouve parfois assez de lucidité pour m’inviter à boire une bière et me raconter ses voyages en mode freaks… Flippant ! Je repense à mon vieux pote Jean-Phi, le plus grande gueule de la Croix-Rousse… Il me manquent ces piliers de sagesse-comptoir, ces philosophes de l’Alterzone, alors je tente de les retrouver où je peux… Pour nous assister dans ces errances éthyliques, il y a aussi Axel, un ingénieur forestier québécois et Vinz, médecin français en instance d’expulsion du pays après son bref séjour à la prison de Luang Prabang. Le pauvre s’est laissé entraîné un soir dans un bain de minuit, et quand il est sorti de l’eau, la sacoche contenant ses thunes et son passeport avait disparu. Trop défoncé pour réagir intelligemment, il s’en est pris au premier mec qui passait, pas de bol, c’était un flic, qui n’a pas du tout apprécié le coup de tête surprise qui lui est tombé dessus… Grâce à cette charmante équipe de têtes-brûlées j’ai pu analyser en profondeur l’influence de la prostitution thaïlandaise sur la musique dans les boîtes de nuit laotiennes – où, chose unique au monde, des mecs vous massent par derrière quand vous aller pisser ! Véridique. Surprenant la première fois, mais on s’y fait… Pour quelques jours seulement, car j’étais attendu à Thakekh pour le réveillon, et il me restait trois jours pour parcourir 350 km à vélo, même pas peur !!

Ouais, ça ressemble vraiment au paradis, mais...

Ouais, ça ressemble vraiment au paradis, mais…

J’avais rendez-vous au Green Climbing Home, un paradis de la grimpe où des escaladeurs du monde entier viennent s’éclater dans un décor à couper le souffle. Le 31 dans l’après-midi, j’arrive tranquille et m’installe dans la dernière tente disponible. Je fais la connaissance de toute une bande de joyeux bouffeurs de rochers, et la soirée du nouvel an commence dans une ambiance très conviviale. A minuit, alors que la fête bât son plein, les patrons décident de faire péter quelques bombes de confettis chinoise. Le problème, quand c’est écrit en chinois, c’est qu’il peut aussi bien y avoir marqué « danger, feux d’artifices », personne ne le saura avant… Et après, c’est trop tard. Une jolie boule bleue vient se déposer sur le toit de bambou, très très sec, le vent souffle autant qu’il peut, et le drame peut commencer. Ce qu’il y a de bien avec les écolos, c’est qu’ils ont tendance à construire en matériaux naturels, ça brûle mieux. En dix minutes, tout le camp est en flammes ! Dans la panique et les cris, quelqu’un décide de fuir jusqu’au prochain village par les grottes. On réalisera le lendemain que c’était idiot et qu’il aurait mieux valu partir sous le vent, par la piste, mais la raison collective brille rarement dans ces moments là… J’en ai vu sauver une imprimante et oublier leur passeport dans la fournaise, d’autres quitter leurs chaussures avant de rentrer dans un dortoir en flammes, ou récupérer la trousse de toilettes mais laisser la montre incrustée de diamants… Bref, une heure de crapahute à travers les cailloux, spéléo nocturne en mode réfugiés, certains sans chaussures, sans lumières, sans plus rien d’ailleurs puisqu’ils ont peut-être tout perdu… Et nous voilà à l’abri, pris en charge par les Laotiens qui organisent le rapatriement vers les guesthouses de Thakhek. La gueule de bois du lendemain ne devra rien à l’alcool ! Enfin, si, un peu quand même pour les quelques zombies qui ont fini la nuit autour d’un feu de camp (?!), relâchant la tension à coups de whisky & gros pétards…

Avant, pendant, après. Mais les montagnes sont toujours là ! Pour soutenir la reconstruction, allez-y...

Avant, pendant, après. Mais les montagnes sont toujours là ! Pour soutenir la reconstruction, allez-y…

Ensuite, je vous la fais courte : j’ai dû revendre mon vélo à Paksé à cause d’une vilaine tendinite ; Je me suis baladé sur le Plateau de Bolaven en moto avec des potes ; On a bu plein de Lao-Lao tous les jours en se baignant dans des cascades ; J’ai pris le bus pour Phnom Penh (Cambodge) après avoir dépassé la date de mon visa (ça devient une habitude) et m’être fait racketté comme tout le monde à la frontière… Et je me suis honteusement désintéressé de l’affaire Sombath…

Dernière photo avec mon fidèle Phoenix (passk'il a survécu à l'incendie, pardis!)

Dernière photo avec mon fidèle Phoenix          (passk’il a survécu à l’incendie, pardi !)

Phoenix et son nouveau cavalier: Quentin. Si vous croisez ce mec, dites-lui de me donner des nouvelles...

Phoenix et son nouveau cavalier: Quentin.                Si vous croisez ce mec, dites-lui de me donner des nouvelles…

A moto sur Bolaven Plateau

A moto sur Bolaven Plateau

Que faut-il y voir ? Que moi aussi, j’ai fini par craquer et devenir un bon gros touriste de base, comme les autres ? Peut-être, en partie… Entre temps j’ai aussi postulé pour un boulot de direction-coordination de projet dans une éco-école de la région de Champasak. Un super chantier plein de défis à relever, et ce serait vraiment cool de revenir au Laos pour bosser avec cette équipe. L’ONG s’appelle Sustainable Laos Education Initiative, et je vous encourage à jeter un œil sur leur site, mais attendez qu’ils m’embauchent avant de faire un don ! (ou pas)

Si ça marche (pas gagné), je deviendrais résident de cette magnifique province. Une fois de retour, je ferais tout ce qui est possible pour rencontrer enfin Sombath, ou sinon lui, les membres de son organisation. Tu parles qu’ils ont éveillé ma curiosité ! D’ailleurs, je laisse le mot de la fin à Mr Somphone (Discours lors du 9è Forum des Peuples d’Asie et d’Europe, Vientiane, Octobre 2012) :

“There is an urgent need for action and education is a key one. Our societies have to learn to live a simpler way and reduce consumption, especially in the rich countries. We have to reduce carbon emissions. We have seen that the private sector only wants to increase their profits. We have to resolve the root causes of the problem to have real happiness and not have our societies working most of the time to reproduce the current system.” *

Sombath Somphon polychrom

Pour aller plus loin :

* Que je traduirais par : « Il y a un besoin urgent d’action et l’éducation est un point clé. Nos sociétés doivent apprendre à vivre de façon plus simple et à réduire leur consommation, en particulier dans les pays riches. Nous devons réduire les émissions de carbone. Nous avons vu que le secteur privé ne cherche qu’à augmenter ses profits. Nous devons résoudre les causes profondes du problème pour connaître le vrai bonheur et ne pas avoir nos sociétés travaillant la plupart du temps à reproduire le système actuel. »

Dans les cascades...

Dans les cascades…

Une soirée à Tad Lo…

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Atelier musical à Tad Lo, où comment créer des vocations de teufer !

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Plateau de Bolaven, dans les villages…

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Plateau de Bolaven, dans les villages…

Pause café sur Bolaven... Bô'Goss'Attitude !!

Bye Bye Laos, à bientôt…

Novembre 2012, arrivé à Hanoï depuis quelques jours, je tourne en rond dans un labyrinthe d’espoirs déçus.

Hà Nôi, Đống Đa District

Hà Nôi, Đống Đa District

J’avais débarqué au Vietnâm avec tout un tas de contacts repérés sur internet, des organisations qui m’avaient parues intéressantes, plus ou moins proches du sujet, en tout cas semblant répondre à quelques critères qui m’auraient permis d’en parler sous l’étiquette « Education Populaire »… Et puis rien. J’avais écris, appelé, visité même, et chaque sollicitation s’était heurté à un refus poli, une fin de non recevoir ou simplement une impasse linguistique, bref, pas la queue d’une enquête en perspective, néant. J’en étais à ces réflexions maussades et traînais mon ennui dans la capitale en noyant la morosité dans les bars de rue et les clubs hype, où la bière la moins chère du monde (Bia Hoi = 60 cts le verre!), la Viet-Pop assourdissante, les cocktails sur-dosés et les happy shakes me faisaient inexorablement glisser vers un état de touriste hébété. Comme n’importe quel jeune beauf’ australien, n’importe quelle blondasse américaine ou autre, je me laissais aller aux plaisirs faciles, cette recherche sur l’éduc’pop’ disparaissant peu à peu dans une ivresse confortable. J’avais bien tenté de prendre contact avec quelques ONG qui me paraissaient pertinentes : Hanoi City Kids (bon boulot, mais hors propos) ; Open Academy (en sommeil) ; Blue Dragon (grosse orga ultra active qui aurait pu être un super terrain s’ils avaient eut un peu de disponibilités)… Quant aux autres, pas la peine d’insister, ça pue le Néocolonialisme et la condescendance, ça émets des relents de Foundation Bill Gates ou sponsoring avec lequel je ne veux rien avoir à faire !

Une âme charitable (note pour moi-même : toujours s’en méfier), me parle d’un orphelinat du quartier qui cherche des volontaires… Aïe !! Les orphelinats… Pour la plupart, des zoos d’enfants où des touristes en mal de bonne conscience viennent faire mu-muse avec les gamins, une heure, un jour, une semaine, rarement plus, et repartent, satisfaits de leur BA. Je ne vais pas développer ici ce que j’en pense, mais vous pouvez toujours faire un tour sur ce site, pour avoir une idée : http://www.thinkchildsafe.org/thinkbeforevisiting (ô passage, message aux orphelins : la prochaine fois qu’une étudiante en lettre vient dégouliner sa gentillesse humaniste chez vous avec son grand sourire et son paquet de bonbons, faites-lui les poches et le sac à main, quelques dollars à la clé, vous aurez pas totalement perdu la journée !)

Une fois de plus, ce soir, je suis sorti rejoindre un groupe de couchsurfeurs, juste pour passer le temps, et voici que je rencontre Hoang Gia. Nous accrochons pas mal, et décidons de continuer la soirée dans un bar sympa pour prolonger la discussion. De fil en aiguille, j’apprends son histoire… Hoang Gia est parti jeune marxiste de 18 ans, plein de fougue et d’allant, étudier à Cuba la sociologie et le droit. Revenu à Hanoï 5 ans plus tard, diplômé, anarchiste et pédé, il voudrait tout faire péter. Pendant son séjour là-bas, il a vu les spectres du communiste à l’ancienne, il a découvert les effet du rhum à haute dose, réalisé qu’il aimait les hommes (plutôt grands et baraqués), il a lu Chomsky, Deleuze, Kropotkine et Gramsci… Et nous voilà tous les deux, attablé devant une bonne bière belge (pléonasme), refaisant le monde, quoi d’autre ?

D’un commun accord, nous devenons potes. Ma dernière semaine en ville se passe majoritairement en sa compagnie. Avec lui j’apprends la politique Vietnamienne, les endroits interlopes et où trouver de la véritable gnôle aux trois lézards non frelatée… Mais surtout, nous parlons politique, éveil des consciences, transformation sociale… Une nuit, nous sortons juste d’un concert au Hanoi Rock City, Hoang Gia me révèle son rêve : « Tu vois, dit-il, ce lieu pourrait être génial. Ils ont une place de dingue, une super programmation culturelle, du vrai matos pro [NDLA : mais ils devraient former leurs ingés son à des réglages plus subtiles que tout à donf’ et vive la saturation], et ils se contentent de mener leur petit business pépère, sans voir plus loin. »

Lui, si tu lui confiais les clés d’un lieu pareil, c’est pas juste une salle de spectacle qu’il en ferait, c’est une académie culturelle pour tous, une maison du peuple et un centre social tout à la fois… qu’il en ferait ! Avec peut-être, rajoute-t-il entre deux gorgées de Russe Blanc, un petit backroom pour les fins de soirées qui s’emballent et une salle de projection privée pour les amis très très proches… Mais ça, c’est juste en option 😉

Il en a vu ailleurs de ces endroits populaires, où les gens se retrouvent et échangent, et ça le fait rêver. Depuis qu’il est revenu au pays, il y pense tout le temps. Il voit déjà la grille d’activités, pleines des cours, de rencontres et d’ateliers ; Il voudrait que ce soit gratuit, ou pas cher, en tout cas que n’importe qui puisse venir et trouver son bonheur. Quand je lui raconte mon dernier emploi à la MJC du Vieux Lyon, il a les yeux qui brillent…

Lorsque j’ai quitté Hanoi pour me rendre au Laos, Hoang Gia bossait à fond sur ce projet, cherchant un lieu, des fonds, des partenaires… je lui souhaitais bonne chance et lui promettais qu’il pourrait compter sur ma participation dès mon retour…

Mi-février, je reviens au Vietnâm. Sitôt posé mon sac à Saïgon, j’appelle mon pote pour prendre des nouvelles. C’est qu’entre temps, la dureté du régime vietnamien s’est lourdement rappelée à la réalité : Au mois de janvier, 14 blogueurs ont été condamnés à de la prison ferme pour « dissidence » ! (ce qui porte le total à 32 depuis 2010)

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Hoang Gia les connais, a des contacts réguliers avec certains d’entre eux, et ses prises de position publiques lui ont déjà valu pas mal de galères (arrestations, menaces, bastonnades). Jusqu’à ce soir du 29 janvier, où en rentrant chez lui, il trouve la porte fracturée, dossiers et ordinateur envolés. Alors trop c’est trop : Quand il décroche son téléphone, c’est pour m’apprendre qu’il est en Allemagne, où il vient de déposer une demande d’asile politique. Il me rassure, tout va bien, il a trouvé une piaule chez un cousin, un petit job en vue pour survivre, et les clubs de Berlin lui plaisent beaucoup. Mais il ne veut pas lâcher comme ça, et me promet qu’on en reparlera, de son idée, dès que la situation se sera calmée, il reviendras.

Ce projet d’une grande Maison des Possibles à Hanoï, ce ne sera pas pour tout de suite. La liberté d’expression n’ayant pas encore rattrapé les avancées de la liberté d’entreprise, l’Education Populaire au Vietnâm reste pour le moment une belle utopie révolutionnaire. En attendant, peut-être bientôt, un Printemps des Peuples en Asie…

So long my friend, see you on the Uncle Ho’s Trails of the World !!

H.G, Dec 2012

H.G, Dec 2012

Les liens :

… Pédagogie critique dans l’Empire du PCC…

Tout commença le soir d'Haloween...

Tout commença le soir d’Haloween…

Soirée Haloween dans un bar de Xi’An, au pied des remparts de la vieille ville. La salle est pleine de monstres en tous genres, l’ambiance est au mélange : Freak’s Power et frime arriviste, expats et jeunesse dorée, les petits princes de la Chine contemporaine s’en donne à cœur joie. Je sors fumer une clope à l’air libre et tombe sur trois punks particulièrement grimés. « Nice costumes, guys », dis-je, histoire d’engager la conversation. « We’re not disguised, fuck you ! » me répond la jeune femme aux piercings. Des vrais keupons, au pays du Parti tout puissant, Ok, ça m’intéresse. Quelques bars plus tard, j’ai maintenant tout un topo sur cette bande d’anarchistes nouvelle génération. Ils ont entre dix-huit et vingt ans, et contrairement à leurs aînés, qui ont vécu Tien An Men et craignent encore la répression aveugle dont est capable la Police du Peuple, ceux-là n’ont rien à perdre, et la rage de voir tomber le régime. Au petit matin, juste avant de monter dans le premier bus, Little Eight me laisse son numéro en me donnant rendez-vous pour le lendemain, il y a une soirée Bibliothèque Vivante dans une librairie du quartier musulman…

J’arrive une heure en avance, comme convenu dans l’après-midi, pour avoir le temps de parler avec les organisateurs. Ils sont six, tous ont moins de trente ans, mais des parcours très différents. Entre Eight, ouvertement militante, hactiviste radicale, Anonymous à ses heures perdues, et Bao, étudiant en architecture plus porté sur l’éducation culturelle des masses, il y a tout un monde idéologique. Une idée les rassemble, pourtant, c’est ce projet de « Human Library ». A l’origine, le concept est né au Danemark, où quelques volontaires ont lancé les premières expériences autour d’une idée simple : offrir une approche ludique des problèmes sérieux. Organisées en groupes locaux, les Bibliothèques Humaines visent une amélioration de la cohésion sociale en faisant tomber les barrières entre les personnes appartenant à différentes catégories socio-culturelles. Comme il est difficile de maintenir les stéréotypes et les préjugés lorsque
les antagonistes se rencontrent en face à face, les faire s’asseoir avec un «livre vivant» pour une conversation qui va droit au but permet d’agir directement sur les mentalités. Chaque « livre vivant » vient témoigner d’un préjudice qu’il ou elle a subit, d’une oppression vécue, d’un quotidien en souffrance, ce qui rend ces conversations si spéciales, très réelles, profondes, parfois crues et émouvantes.

Charly, prof de Djembé et animateur de Bibliothèque Humaine

Charly, prof de Djembé, animateur de Bibliothèque Humaine à Xi’An (et accessoirement l’un des seul rasta de Chine !!)

Lors de cette soirée à Xi’An, une femme de la communauté musulmane raconte de quelle manière s’exprime ce racisme ordinaire qui officiellement n’existe pas en Chine, tout les chinois vivant dans une grande harmonie des peuples, puisque le Parti le dit… Un vieil homme explique à quelques ados captivés comment il a lui-même persécuté les anciens du temps de la Révolution Culturelle, pour se retrouver aujourd’hui victime des mêmes quolibets… Eight elle-même n’hésite pas à faire part de son expérience du temps où elle a été strip-teaseuse pour financer ses études, et du regard des voisins, de la famille, de ces amis d’enfance qui se mettent à vous traiter de pute en pleine rue… Ce soir là, une vingtaine de personne auront échangé sur des sujets très divers, dans une attitude d’écoute et de respect de la parole tout à fait remarquable. Au fil des conversation, le discours se fait parfois plus politique, un comble dans ce pays où l’expression d’opinions personnelles est réputée si dangereuse ! Dans un régime comme celui-ci les Human Libraries trouvent une résonance particulière : officiellement, le projet n’a rien d’idéologique, aucun des participants ne vient faire de propagande ou d’agitation sociale. Pourtant, à mesure que les langues se délient, une certaine contestation se révèle, à la chinoise, toute en finesse et en images subtiles. Personne, ce soir là, n’aura la folie d’appeler à plus de démocratie ou de respect des Droits de l’Homme (on ne sait pas qui écoute!), mais il y a dans les regards une certaine connivence qui en dit long, et au moment de se séparer, toutes et tous se donnent chaleureusement rendez-vous la prochaine fois, en se promettant de raconter les histoires entendues à la famille, aux voisins, aux amis…

Michelle, étudiante & animatrice de Bibliothèque Humaine à Shanghaï

Michelle, étudiante & animatrice de Bibliothèque Humaine à Shanghaï

Et ce n’est qu’un début, le groupe de Xi’An n’a même pas encore d’existence officielle, contrairement à ceux de Beijing ou Guangzhou, cependant ses animateurs et animatrices sont pleins d’espoirs pour la suite. Ils n’ont pas encore adopté le fonctionnement classique des autres Bibliothèque Humaines, avec catalogue et système « d’emprunt » des livres vivants, mais cette façon de faire, organiser chaque soirée dans un quartier différent de la ville, leur permet pour l’instant de se faire connaître tout en élargissant le réseau des volontaires.

Une autre façon de s'exprimer...

Une autre façon de s’exprimer…

Fort de cette expérience, je grimpe dans le train pour Shanghaï avec toute une liste de personne à contacter. Là-bas aussi le groupe est tout neuf, quelque mois à peine, là-bas aussi rien de politique en apparence, mais, m’a-t-on dit, les Livres de Shanghaï sont pour certains d’entre eux des militants particulièrement déterminés… Et en effet, dès le premier soir chez Han Han, l’ambiance est plutôt bouillante. Je me suis débrouillé pour arriver le jour d’une réunion importante, et comme le groupe est assez internationale, les conversations se font en anglais, avec traduction pour les chinois qui ne le parlent pas. De cette façon, j’arrive à vraiment suivre le fil, et surtout, à comprendre que je suis en présence de jeunes intellectuels issus pour la plupart de cette nouvelle classe moyenne désabusée qui peuplent les immenses quartier résidentiels des mégalopoles chinoises (Shangai = 23 Millions d’habitants). Ils, elles, ont grandis pendant le boom économique et la transformation du système communiste en paradis capitaliste, duquel ils savent qu’il n’y a rien à attendre de bon. Alors ils tentent d’éveiller les consciences de leurs proches, et la Bibliothèque Humaine est un bon moyen de parler de choses sérieuses, de problèmes concrets, sans effrayer le quidam avec des propos révolutionnaires enragés. Et ça marche. Dans ce pays, me disent-ils, les Bibliothèques Humaines sont très bien perçues, les gens aiment se raconter, et comme ils n’ont pas l’impression de contester ouvertement le gouvernement, leur parole est plus libre, plus sincère. Et Han Han d’enfoncer le clou : « C’est ça, me dit-elle, qui fait la puissance du projet, cette façon de se parler très directement de nos problèmes quotidien, de faire ressortir nos peurs, nos haines, nos envies… Au final, il y a là un formidable outil de changement social, car les participants réapprennent à se parler librement, à se faire confiance. C’est quelque chose qui avait disparu en Chine, où tout le monde se méfie de tout le monde, et comme ça, le jour où ça pétera vraiment, les gens seront plus solidaires, plus nombreux dans la rue ! » et de rajouter : « Peu à peu, l’idée se répand. Nous voyageons beaucoup, le concept plaît et de nombreux groupes nous demandent de venir les aider à se lancer. Certains sont tout à fait conscients de tenir là un outil politique redoutable, d’autres ne se rendent même pas compte, mais ça n’a pas d’importance, ce qui compte c’est que les gens expriment leurs souffrances, que d’autres le écoutent,les comprennent, et alors, petit à petit, ça fait comme un gigantesque Cahier de Doléances à travers tout le pays. Quand suffisamment de gens auront pris conscience qu’ils ne sont pas seuls avec leurs problèmes, et qu’il y a des solution collectives, alors la Chine sera mûre pour une nouvelle démocratie ». Idée enthousiaste que ne partagent pas tous les membres du groupe de Shanghaï, loin de là, et pourtant, ce soir là, je sens chez ces jeunes gens la volonté de transformer la société à leur échelle, par le bas, sans grands discours ni démonstrations pompeuse, mais avec des moyens concrets, à taille humaine. Quelques jours plus tard, au moment de reprendre la route, après avoir vu fonctionner la Bibliothèque Humaine de Shanghaï, je suis convaincu que mon hôte a sans doute raison. Il y a certes un peu de candeur naïve dans ces rêves de révolution douce, mais après tout, comme disait l’autre : « l’ardeur, ça compte, non ? »

Human Library Team in Shangai

Human Library Team in Shangai

Pour en savoir plus :

– Le site du réseau international > http://humanlibrary.org/index.html

– Articles intéressants

> http://www.china.org.cn/china/2011-12/25/content_24244783.htm

>http://www.chinadaily.com.cn/cndy/2011-09/06/content_13626149.htm

Gonzo China !!

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