Collectif Blue Sun – Yarmag (UlaanBaatar), Mongolie

Publié: 2 décembre 2012 dans Rézo educ pop - international network

Trafic chaotique, poussière et pollution sont les premières images qui marquent le voyageur arrivant à UlaanBaatar. Le capitale mongole, développée dans les années soixante par des ingénieurs soviétiques peu inspirés, était prévue pour accueillir 500 000 mille habitants. La crise de 1991 et les Zouds (catastrophes naturelles) de la décennie suivante ayant entraîné un exode rural massif, la cité en compte aujourd’hui le triple et continue à s’étendre de façon totalement incontrôlée.

UlaanBaatar, chauffage central !

UlaanBaatar, chauffage central !

Si l’on s’arrête à cette première impression, on est alors tenté de faire comme n’importe quel voyageur fraîchement débarqué : fuir au plus vite vers les steppes et goûter au charme sauvage des paysages à couper le souffle d’une Mongolie restée à peu de choses près celle de l’époque des Khans. Mais qui prend le temps d’arpenter les rues encombrées d’UlaanBaatar peut alors découvrir que sous ses airs de banlieue nauséabonde, la ville recèle un vivier culturel extraordinairement dynamique, où les artistes les plus innovants rivalisent d’ingéniosité.
Et me voilà, un matin d’automne frileux, fumant devant un café, quand un jeune homme barbu et en sandales usées jusqu’à la corde me salue avec le sourire. Nous entamons la conversation, qui, je ne le sais pas encore à ce moment là, m’amènera à faire la rencontre du Collectif Blue Sun, le groupe d’artistes contemporains le plus actif de Mongolie. Ce premier contact s’appelle Mata. Jeune français partis quatre ans plus tôt de la région parisienne, il a fait toute la route jusqu’ici à pieds, avec seulement 2000 euros en poche, demandant le pain, dormant au pied des mosquées, jeûnant aux sommets de montagnes et laissant derrière lui des installations précaires de pierres et de bois, œuvres éphémères jalonnant sa route. Adepte d’un land-art dépouillé, Mata a tout naturellement rencontré Blue Sun en arrivant en Mongolie. Le Collectif organise en effet depuis quelques années un festival communautaire regroupant en pleine nature les adeptes de la discipline, venus bâtir ensemble des installations de feuille, de terre, de bouse, de roche et de tout ce l’environnement immédiat peut leur inspirer de beau.

Mata - chemineau, esprit nomade

Mata – chemineau, esprit nomade

Après m’avoir longuement présenté Blue Sun, Mata m’invite tout naturellement à venir vivre avec lui au sein du collectif, dans l’ancien orphelinat Lotus, situé sur la commune de Yarmag, à seulement 45 minutes en bus du centre-ville. Le village, implanté sur les contreforts des collines au sud de la ville, ne compte qu’un millier habitants, une école, quelques échoppes, et est encore séparé du centre par un large no man’s land broussailleux. Cependant on devine sans peine que l’urbanisation galopante ne tardera pas à combler ce vide, et que Yarmag pourrait devenir en cinq ou six ans un autre de ces quartiers anonymes en périphérie de la capitale. A la différence qu’entre temps, Blue Sun y aura laissé des traces, et que de ce fait le village ne ressemblera certainement à aucun autre !

Bienvenue chez Blue Sun, osez passer le portail...

Bienvenue chez Blue Sun, osez passer le portail…

Bienvenue chez Blue Sun

Bienvenue chez […]

Bienvenue chez Blue Sun, la loge du gardien...

Bienvenue […] la loge du gardien…

[...] entrée des artistes

[…] entrée des artistes

Le Collectif Blue Sun est né à UlaanBaatar en 2002. Au départ, une poignée d’artistes se retrouvent autour d’une idée : imaginer une culture contemporaine dont l’identité serait à la fois internationale et spécifiquement mongole. Ouverts sur le monde, curieux et voyageurs, ils entendent s’inspirer du monde, y rayonner, tout en gardant vivant leur esprit nomade et leurs influences traditionnelles. Dix ans d’activisme plus tard, Blue Sun compte une trentaine de membres actifs, en majorité des hommes, mais aussi quelques femmes, notamment les danseuses du groupe Nomadic Waves, où les peintres Toya et Enerel… Dix années d’art contemporain exigeant et critique au cours desquels ils ont exposé dans le monde entier, animé la Blue Sun Gallery, qui accueillera autant d »expositions que de cours, d’ateliers ouverts au public, de conférences, de performances, etc. Après quelques années, ils songent à renforcer les liens qui les unissent en s’essayant à la vie en communauté. Ils entrent en contact avec la directrice de l’ancien Orphelinat Lotus, à Yarmag, et sont encore en train de s’y installer au moment où j’arrive.

[...] l'orphelinat se remplit peu à peu...

[…] l’orphelinat se remplit peu à peu…

[...] un couloir

[…] un couloir

[...] au 1er étage, évidemment...

[…] au 1er étage, évidemment…

Je suis impressionné cette grande bâtisse aux murs gris parsemés de dessins d’enfants. La nouvelle maison de Blue Sun est en plein emménagement. Les couloirs sont encombrés de toiles, de sculptures, de bric-à-brac ; chacune des pièces sert de lieu de vie et d’atelier à un ou deux artistes ; le chauffages ne sera mis en route que quelques jours plus tard, après que nous nous soyons éveillés quelques matins avec les vitres givrées de l’intérieur ! Sans parler de l’absence d’eau courante ni des toilettes rudimentaires dans la cour… Malgré la précarité, l’ambiance est celle, enthousiasmante, d’un nouveau départ. On se rend visite d’un atelier à l’autre, commentant les travaux en cours et critiquant les œuvres de chacun, on improvise des réunions qui se terminent en chansons, on partage repas et vodka… La température est proche de zéro mais l’ambiance est plus que chaleureuse.
Je suis logé dans l’atelier où vivent Rose et Mata, les deux membres étrangers du collectif. Rose est une voyageuse franco-péruvienne qui, après avoir gagné l’Asie en stop avec une troupe de cirque ambulant, a rencontré Blue Sun et décidé d’en faire partie. Grâce au collectif, elle a obtenu un visa de travail et se charge plus particulièrement de développer la partie  »ouverture à l’international ». C’est par leur intermédiaire que j’entre en contact avec les artistes.

Atelier de Rose et Mata

Atelier de Rose et Mata

Grand-père au Yack, travail en cours...

Grand-père au Yack, travail en cours…

Atelier de Rose et Mata, un tabouret conceptuel

Atelier de Rose et Mata, un tabouret conceptuel

Mata et son Loup des Steppes

Mata et son Loup des Steppes

Mes premiers interlocuteurs sont les fondateurs du collectif. Ils évoluent dans des disciplines aussi variées que la peinture, le land-art, la sculpture, et comptent à leur actif de nombreuses expositions et performances présentées dans plusieurs pays (Mongolie, Chine, Corée, Suède, Pays-Bas, Etats-Unis, etc). D’emblée, ils me présentent les projets en cours.
Dans l’immédiat, ils sont concentrés sur l’installation dans les nouveaux locaux, qui va de paire avec les 10 ans du Collectif. Pour cette occasion, ils souhaitent organiser une grande rétrospective de leur travail avec un vernissage anniversaire où ils souhaitent inviter les habitants du village. En effet, étant tout à fait conscients de l’importance d’un enracinement local, et ne souhaitant pas se couper de leur entourage immédiat, ils envisagent d’ouvrir des ateliers à destination des enfants, jeunes et familles de Yarmag. A l’heure où j’écris cet article, les trois performeuses de Nomadic Waves animent des séances de danse réservées aux filles de l’école, Hamza propose des ateliers street-art aux jeunes du quartier, et Dalkha emmène les adultes dans la montagne pour des sorties land-art. D’autres organisent des collectes de déchets dans les rues du village pour réaliser de œuvres à base d’objets de récup’…
Dans le même temps, des ateliers d’expression artistique ont été mis en place avec les enfants du nouvel Orphelinat Lotus. Ce projet, qui étaient au départ une contrainte imposée par la directrice de Lotus en échange d’un loyer modéré à Yarmag, a très vite été envisagé comme un devoir de transmission par les artistes eux-mêmes. Sachant que les orphelins sont principalement encadrés par des volontaires étrangers, certains membres Blue Sun considèrent comme étant de leur devoir d’aller transmettre leur culture et leurs savoirs-faire à ces enfants déracinés.

Mais ces actions ne sont qu’un début. Le grand projet de Blue Sun est d’ouvrir d’ici deux à trois ans un village culturel d’esprit nomade sur un terrain qui leur a été alloué par le gouvernement. Ils espèrent la signature d’un contrat avec le ministère de la culture avant la fin 2012. Cet endroit serait d’envergure internationale, avec accueil d’artistes du monde entier, et l’objectif annoncé d’une centaine de personnes vivant et travaillant dans le village. Blue Sun veut s’ouvrir au monde. Ils se considèrent comme les seuls pionniers crédibles d’un art contemporain spécifiquement mongol. Pour eux, il importe d’anticiper l’évolution de la société et d’accompagner les changements sociaux, faire bouger les mentalités… Ainsi, lors des dernières élections législatives en Mongolie, Blue Sun a fait campagne sous le nom de Parti de l’Art. Organisant campagnes d’affichage et débats publics, ils ont surtout chercher à sensibiliser leurs concitoyens aux problèmes de corruption qui mine la classe politique en place et menace durablement la démocratie. Ils se sont retirés quelques jours avant le scrutin. Au même moment, ils occupaient encore la Blue Sun Gallery, en centre ville, qui a servit de QG de campagne pendant plusieurs semaines, accueillant les conférences de presse entre deux ateliers de l’Université Ouverte, un autre de leurs projets. Après la galerie, le village artistique est leur chantier collectif le plus ambitieux. Dans ce futur espace, ils veulent à la fois loger des artistes en résidence et ouvrir au public des cours réguliers, des ateliers, des événements, etc. Ils insistent sur la nécessité de conserver une identité nomade forte, tout en étant ouverts aux influences venues du reste du monde. Ils souhaitent utiliser le village pour fédérer la jeune scène mongol.

Atelier d'Enerel et Ganzhou

Atelier d’Enerel et Ganzug

Enerel peint des moutons

Enerel peint des moutons

Four chinois servant à cuire les sculptures en farine de Ganzhou

Four chinois servant à cuire les sculptures en farine de Ganzug

Toujours dans leurs discours revient l’importance du cercle. Le cercle, ce sont les saisons qui s’écoulent, la yourte est circulaire, de même l’est le fonctionnement de Blue Sun. Les discussions concernant la vie du collectif ont lieu en cercle, les membres accordent une grand importance à l’écoute mutuelle et à la recherche du consensus. Ils portent des principes généraux, des valeurs communes, qui sont le ciment de l’identité du groupe. Sans adhésion à ces valeurs, pas d’adhésion au collectif. Dans la réalité, le cercle n’est pas une ligne où tous les individus se situent à égale distance du centre, mais plutôt un disque plein avec des positionnements à rayon variable. C’est à dire que les membres du collectifs se répartissent selon une hiérarchie subtile et non-écrite où les anciens et les plus influents sont proches du centre tandis que les nouveaux arrivants et les moins actifs se tiennent à la périphérie. Les décisions sont majoritairement prises par le centre du cercle. De là viennent aussi les principales idées et orientations futures, cependant chacun est libre de parler et les débats se déroulent selon un processus d’allers-retour permanents entre le centre et la périphérie. Ce fonctionnement est le résultat de longues années de recherches, d’expérimentations, de rencontres et d’influences, jusqu’à arriver au schéma qui préside aujourd’hui. Mais rien n’est figé et le fonctionnement du collectif est amené à évoluer chaque fois qu’une nouvelle aventure vient modifier la dynamique en cours.
Ainsi, l’installation dans l’orphelinat et l’hiver approchant vont être l’occasion d’une première expérimentation de vie en communauté, tout en étant une période favorable à l’isolement de chacun dans son atelier. Les artistes veulent concilier ce temps propice à la création solitaire et leurs envies de réalisations collaboratives. Ils se disent à la recherche d’une nouvelle âme, qui serait proche de la simplicité nomade, mais décloisonnée. Nous abordons ce sujet un soir, regroupés autour d’un repas. On sent une grande complicité lors de cette réunion dans la cuisine, en présence de quatre français (2 membres du collectif, 1 vidéaste en reportage et moi-même), une journaliste australienne qui suit le Collectif depuis quelques temps, et une dizaine de membres de Blue Sun.
Dalkha est le chef spirituel de la tribu, son aura est très forte et son rôle tout à fait central. Il est le plus reconnu et le plus influent au sein de Blue Sun. Chacune de ses interventions est très importante et lorsqu’il prend la parole, tous se taisent pour l’écouter. En tant qu’artiste, il revendique la peinture, la sculpture, le land-art et d’autres performances. A plusieurs reprises, il monopolise la parole. C’est un leader extrêmement charismatique, et je serais tenté de voir en lui un véritable gourou si d’autres, comme Ganzug ou Bolto, ne venaient régulièrement le contredire, mettre ses thèses en doute ou avancer d’autres opinions… Et puis, c’est celui qui manie le mieux l’anglais, ce qui justifie qu’il réponde souvent à mes questions à la place des autres.
Entre autre disciplines pratiquées par les artistes présents à Yarmag, il y a le street-art (graff, pochoirs et affichage), les arts traditionnels mongols (danse, chant khoomi, lutte, etc), la photo et le photomontage, le design sur métal, des performances en tous genres, les installations nomades, la vidéo, l’écriture, la danse, le théâtre, certains font de la couture, d’autres jouent de la musique, Ganzug fait des sculptures à base de farine, Bolto explore les faces cachées de la Yourte, Enerel peint des moutons (sur toile et en vrai), etc. Pour tous, cette appartenance au collectif est une source de transformation personnelle. En s’influençant les uns les autres, ils arrivent à une meilleure compréhension du monde, voient leur vie évoluer en mieux développent un style et une pensée plus personnelle. Ganzug définit son parcours au sein du collectif comme un processus de conscientisation perpétuel, où il apprend des autres autant que les autres apprennent de lui. A Yarmag, les ateliers sont ouverts à tout le monde, à la façon nomade, on entre sans frapper, que ce soit pour discuter, dire bonjour ou prendre un café. Il n’est pas rare, non plus, de venir voir le travail en cours des collègues et donner son avis, critiquer, conseiller… Les débats se transforment facilement en soirées chansons qui se prolongent jusque tard dans la nuit.

Repas le dernier soir (dgàd): Boldo, Toya, Dalkh'Ogir, Mata, ?? (help), Enerel, Rose

Repas le dernier soir (dgàd): Bolto, Toya, Dalkh’Ogir, Mata, ?? (help), Enerel, Rose

Alors que mon séjour touche à sa fin, je suis impressionnée par la quantité d’informations que j’ai récolté en si peu de temps. Les artistes sont généreux dans leur communication et sont manifestement fiers de leur travail. Il est vrai que je n’ai pas rencontré beaucoup d’équivalents au cours de ce voyage. Loin de vivre reclus dans leurs tours d’ivoire, où ils pourraient se contenter d’observer le monde de loin, ils considèrent comme essentiel de vivre en prise avec le réel. Impliqués dans le vie politique de leur pays, dans les vie des communautés locales, dans l’évolution sociale de la Mongolie… Ils mènent plusieurs projets de front et ne reculent devant aucun défi.
Au matin du 18 octobre, alors que le train démarre doucement, je regarde défiler le paysage au soleil levant, et me dit que je serais bien resté quelques semaines de plus. L’hiver est déjà là, déjà rude, mais qu’importe la neige et le vent du nord, lorsqu’on est invité au sein d’une famille aussi chaleureuse que Blue Sun ?
Ciao les amis, à la revoyure…

Premières neiges sur les hauteurs autour d'UlaanBaatar

Premières neiges sur les montagnes au sud d’UlaanBaatar

Plus d’infos (in English):

Cour de l'Orphelinat Lotus

Cour de l’Orphelinat Lotus

Yarmag, au pied des collines

Yarmag, au pied des collines

Yarmag, vue sur UlaanBaatar depuis le toit de l'orphelinat

Yarmag, vue sur UlaanBaatar depuis le toit de l’orphelinat

Yarmag, à l'heure de pointe...

Yarmag, à l’heure de pointe…

Repas le dernier soir (dgàd): Boldo, Toya, Dalkh'Ogir, Pierro, ?? (help), Enerel, Rose

Dernier soir, avec les fondateurs du collectif

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commentaires
  1. yeah, je viens de terminer d’enquiller sur mon blog: http://pascaleadnet.canalblog.com/ quelques photos du collectif blue sun que nous avons rencontré en 2005 à Ulan batour, si vous les cotoyer faites part de ce message ,lors de cette exposition( sur la péniche Gédéon Lille) nous les avions invité symboliquement + visionnage d’une de leur vidéo.un retour seras le bienvenue…c’était le lancement d’1 certaine vodka.(tête gengis en hollographie.)cordialement P.ADNET.

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