Archives de juillet, 2012

Si on regarde une carte ancienne, on découvre que Bruxelles, il y a quelques siècles n’existait pas en tant que ville. Il y avait un marché, à l’emplacement actuel de la Grand-Place, cerné d’une multitude de petits villages. Avec le temps et l’essor du commerce, les bourgs se sont rejoins pour former cet assemblage hétéroclite qu’est aujourd’hui la ville/région de Bruxelles-Capitale.

En arrivant ici, j’avais une assez bonne idée de ce qu’allait être mon séjour. Sachant l’importance de ce que les Belges appellent l’Éducation Permanente, j’avais minutieusement préparé le terrain. Mon principal contact était la sociologue Majo Hansotte, qui a développé depuis quelques années, en partenariat avec nombre d’acteurs de terrain, à la fois Belges et Français, toute une méthode pour donner la parole à celles et ceux qui ne l’ont jamais. Je l’avais vu intervenir dans le cadre d’ateliers sur l’expression des jeunes et je trouvais son approche sur les « paroles citoyennes » très pertinente. Malheureusement, après quelques mails échangés, nous n’avons pas pu nous rencontrer car mes dates de séjour correspondaient parfaitement avec ses congés annuels ! Intéressée par ma démarche, elle avait cependant pris la peine de m’orienter vers diverses associations basée entre Bruxelles et Lièges, ainsi que vers Luc Carton. J’avais déjà entendu parler de ce philosophe, et lu quelques textes de lui où il dressait un tableau peu amène de l’état de l’éducation populaire, notamment par son éloignement progressif du champ politique de son intervention. Dans un article passionnant, il parlait du vide qui s’était crée entre les acteurs initialement moteurs de l’éducation émancipatrice : d’un côté les syndicats qui, en délaissant l’action éducative, en abandonnant les universités populaires et les cours volontaires des Bourses du Travail, s’étaient recentrés sur leur priorités de défense des droits des travailleurs ; et de l’autre les associations qui, en devenant de plus en plus culturelles et de moins en moins politiques avaient tout autant contribué à l’élargissement du no man’s land de l’éducation au politique. Sans aller plus loin dans la description des théories de Luc Carton, je dois dire que je brûlais de le rencontrer. Las, après m’avoir assuré de son intérêt pour cette entrevue, il m’annonça après quelques mails et appels échangés qu’il ne pourrait finalement pas se libérer d’un emploi du temps trop chargé. Deuxième rencontre avortée.

Les autres contacts vers lesquels m’avait orienté Majo ne répondirent à aucun de mes messages, pas plus que mes propres pistes, notamment celles de militants rencontrés lors de formations du Pavé… et c’est ainsi que j’arrivais dans un curieux paradoxe : jamais je n’avais autant préparé une étape, et jamais celle-ci ne s’était annoncée aussi stérile !

Et me voilà dans la gare de Bruxelles Midi. Le comble dans tout ça, c’est que j’ai pas non plus trouvé d’hébergeur pour mes premiers jours en ville. J’ai bien une invitation, mais je dois attendre la fin du week-end. Alors avant de partir de Paris, j’ai noté trois adresses d’auberges de jeunesse, il ne me reste plus qu’à voir s’il leur reste de la place… Je prends le métro direction Botanique, pour tenter une première chance au Chab (Centre d’Hébergement de l’Agglomération Bruxelloise), qui avait l’air sympa sur les photos. Je trouve assez facilement et pousse un énorme soupir de soulagement lorsque le gars de l’accueil m’annonce qu’il ne reste plus qu’un seul lit de libre, mais que je peux l’avoir pour moins de vingt euros, petit déjeuner compris ! Enfin la chance tourne, on dirait… Plus qu’une simple auberge, le Chab loge aussi quelques dizaines de stagiaires de toutes disciplines et sert aussi de foyer de jeunes travailleurs et de fondation européenne. Cette association à but non lucratif va s’avérer être une étape clé de mon séjour à Bruxelles. J’y passerais de fantastiques soirées, y ferai de belles rencontres, et y prendrai aussi deux ou trois cuites, dont la mémorable « Non, peut-être ! », soirée de lancement d’une nouvelle bière artisanale à plus de 8 degrés d’alcool, dégustée gratuitement durant toute la nuit… Ce lieu ressource m’a en tout cas permis de bien rebondir, grâce notamment au sympathiques encouragements de Corina, Enzo, Bruno, Ben, Pierrick, Laurent, Mira et les autres, que je dois ici remercier.

Le Bar du Chab – Fondation Vincent Van Gogh, mon QG pendant une semaine !

Du coup, la situation se met à changer et dès le lundi, je rencontre Victor, mon nouvel hôte, chez qui non seulement je suis logé comme un roi, mais en plus je vais découvrir son superbe travail photographique sur la diversité des quartiers de Bruxelles, véritable mine d’information.

Architecte de formation, discipline qu’il enseigne aujourd’hui après l’avoir longtemps pratiquée en indépendant, Victor est aussi photographe et c’est cette double casquette qui lui a valu de se voir commander par la Région Bruxelles-Capitale un ouvrage censé mettre en valeur la diversité culturelle des différentes populations de la ville. Il s’y est baladé pendant quelques mois, appareil en bandoulière, et le fruit de ses pérégrinations a donné un livre de superbes clichés, accompagné de textes dont je ne résiste pas de vous donner quelques extraits :

« Concernant l’immigration, les citoyens d’origine étrangère ou les habitants en séjour non déclaré, les chiffres étaient soit anciens, soit partiels, soit invérifiables.[…] Nous sommes en fait dans cette ville ouverte qu’est Bruxelles, devant une réalité mouvante et changeante, qui évolue très vite, et dont nous ne mesurons pas les enjeux. Beaucoup d’acteurs culturels et sociaux y sont impliqués, mais il y a aussi des pans entiers de cette réalité qui échappent à notre connaissance et à notre appréhension objective. »

« Bruxelles, c’est sa particularité, a une identité ni trop pesante, ni trop contraignante, en comparaison de celles des autres villes européennes. Elle permet aux nouveaux arrivants d’en adopter la culture, en même temps qu’ils continuent à vivre leur culture de provenance. C’est une ville qui permet de devenir ce qu’on voudrait être, chacun peut y vivre des identités multiples.»

Quelques photos du livre « Bruxelles Diversité »

Ainsi, en partant de Schaerbeek, commune multi-ethnique très métissée, Victor va rendre compte d’une « action d’un contrat de quartier : une promenade pour voir les antennes paraboliques décorées. Un artiste s’est employé avec les habitants à en faire un moyen d’expression. Motifs d’ici et d’ailleurs ». A Schaerbeek, le parcours parabole donne une balade originale à la recherche des motifs colorés sur les façades et les toits des immeubles. Un peu plus loin, nous voilà à la Maison des Cultures et de la Cohésion Sociale de Molenbeek-Saint-Jean, où se jouent les représentations de fin d’année des ateliers hi-hop, danse contemporaine, et tant d’autres… A Cureghem : « les tables ont été installés dans la rue. Les membres d’une association y expliquent des mots de leur langue aux passants lors d’une fête de quartier. »

Le livre s’intéresse aussi à la Zinneke parade, qui « est préparée pendant des mois par les associations de quartier. Elle offre un portrait de la mosaïque de cette ville. A travers une expression populaire bruxelloise, elle symbolise le désir de métissage ». J’ouvre ici une parenthèse pour m’attarder sur le mot Zinneke : du Brusseleir ‘zinneke’, de Zenne, nom bruxellois de la rivière Senne qui traverse Bruxelles, avec le suffixe diminutif -ke. Mais c’est surtout un chien bâtard, un corniaud, dans l’argot bruxellois. Et c’est ainsi que se surnomment les habitants de cette ville qui est le fruit d’un agglomérat de villages, d’un métissage de différentes cultures, si bien qu’ici personne ne peut se dire véritablement « de souche », mais toutes et tous sont bien d’origine étrangère à un moment ou un autre de leur histoire.

Cependant l’arpentage continue et nous voici Place de la Reine, pour l’action Supervoisins : Globe Aroma Keuken. « Rencontre annuelle organisée entre un acteur culturel et les voisins du quartier. Une table tournante, chacun s’approche et s’attable. Les plats défilent. On goûte. Un voyage au travers de plats préparés par les résidents du Petit Château (Centre d’Accueil pour Réfugiés). » Globe Aroma est une organisation socio-artistique qui stimule les rencontres en milieu urbain. Elle veut permettre aux gens de découvrir partenaires (développement de réseau) et crée des liens de coopération afin de favoriser les échanges artistiques et de susciter, par le truchement de l’art, un dialogue interculturel. Globe Aroma veut associer activement à des projets artistique des gens que notre société exclut de toute participation à le vie sociale à cause de leur pauvreté ou de leur statuts de réfugié. Ces projets émanent de récits personnels des participants et sont encadrés par un artiste professionnel. Globe Aroma crée en outre des opportunités qui permettent aux demandeurs d’asile, aux réfugiés et aux nouveaux venus de révéler leurs capacité artistiques… Ici une vidéo de l’action

Aperçu intérieur du livre « Bruxelles Diversité »

Je m’arrête ici car il vaut mieux lire le livre pour en goûter toutes les saveurs. Cependant, grâce à cet ouvrage, j’ai pu me rendre compte de la vitalité des mouvements locaux d’éducation populaire. Et encore, nombreux sont ceux qui n’y apparaissent pas ! Je pense à l’association Le Début des Haricots, que j’ai rencontrée à l’occasion d’une journée porte ouverte au Potage Toit, un projet, comme son nom l’indique, de jardin sur le toit-terrasse de la Bibliothèque Royale. Le Début des Haricots s’inscrit dans une démarche d’éducation à l’environnement véritablement participative. Pour eux, il ne s’agit pas seulement de sensibiliser, mais de construire une démarche politique de changement social à travers leurs différentes expérimentations. Le potager bio-intensif, par exemple, est une expérience pilote en Belgique, qui vise à lancer une vaste politique d’occupation des espaces urbains inutilisés (toits, friches et autres). A terme, si le projet est concluant, il sera intégré à la structure ILDE, une ferme urbaine également créée par Le Début des Haricots. Toutes leurs productions sont destinées à être commercialisées pour la consommation locale, comme ils le disent « on n’est pas là juste pour faire germer des graines dans les écoles » !

Le Potage Toit, aperçu lointain

Casse-croûte au Potage Toit

La stratégie du Début des Haricots !

Et puis tout s’est enchaîné. A quelques jours du départ, j’ai rencontré Manue, qui m’a orienté vers d’autres acteurs locaux, qui eux-mêmes m’ont envoyé vers de nouveaux contacts, et ainsi de suite… J’aurais pu parler du 123 (le plus vieux squat de Bruxelles), de la Foire aux Savoir Faire (ateliers et événements DIY), ou encore de… Mais rendre compte ici de toutes ces rencontres demanderait trop de temps, alors je me contenterai de glisser dernier un clin d’œil à Yoann et André, qui gèrent La Marmite, un restaurant social dont le plat du jour est fameux dans tout le quartier des Marolles (et même au-delà), prix selon vos moyens. Un chouette petit lieu où j’ai pu déguster, comme il se doit, une véritable bonne bière Belge, en devisant voyages avec Félix, jeune boulanger plein de ressources.

La Marmite, cise dans les locaux du Pianocktail

Ainsi, après être arrivé sans perspective d’étude concrète, je repars avec le plein de notes et l’envie de revenir au plus vite, pour continuer ce passionnant tour de la diversité Brusseleir. Laboratoire social de l’Europe, Bruxelles n’est pas qu’une simple capitale où s’entérinent les décrets de la rigueur néo-libérale, où se votent les lois liberticides et où se passent les accords qui profitent plus aux lobbys qu’aux peuples, c’est également une ville socio-culturo-dynamique, où il suffit d’être soit-même pour se sentir à l’aise et intégré. D’ailleurs, la pire injure qu’on puisse faire à un autochtone, c’est lui dire qu’il est branché ! Ici, cela fait référence à la « coolitude snobinarde des parisiens ou des anversois », tout un programme… Mais voici que la route m’attire et m’appelle, comme le chantait Michel Corringe, le train pour Rotterdam partira avec cinq minutes de retard, voie 4…

Pour aller plus loin :

So long Brussels, I’ll miss your humour

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