L’Orage, un Pavé à Grenoble – France

Publié: 21 juin 2012 dans Rézo educ pop - international network

« Au bout de chaque rue, une montagne » Stendhal

Cette petite phrase peinte au pochoir sur un trottoir résume assez bien le paysage. Nichée dans sa cuvette, cernée de massifs, Grenoble est probablement la seule ville de France où l’on peut croiser des alpinistes amateurs dans le tram et se faire une via ferrata en sortant du boulot. C’est dans ce contexte de nature si proche que je suis venu rencontrer les copains de l’Orage, une coopérative d’éducation populaire qui prône un certain retour aux sources de la transformation sociale. La structure est jeune, pas encore deux ans, et pourtant elle jouit déjà d’une réussite indéniable. A l’origine, quatre militants se retrouvent autour des idées de la grande sœur, la Scop Le Pavé, à Rennes, et participent au stage « éducation populaire et transformation sociale » que celle-ci organise régulièrement. A l’issue de cette formation, les fondateurs de l’Orage sont sollicités par leurs collègues du Pavé qui, victime de leur succès, ébauchent alors une stratégie d’essaimage à travers la pays. Quelques mois de réflexion plus tard, l’Orage est né, dans la lignée du Pavé, mais avec son identité propre et ses petites spécificités. Par exemple leur approche du corps, totalement absente des pratiques du Pavé, leurs réflexions sur la notion de famille, ou encore l’enracinement urbain très assumé.

A Grenoble, le tissus associatif militant est d’une densité impressionnante. Le nombre d’activistes au mètre carré ferait pâlir certaines grandes villes comme Paris ou Lyon. Au cours de mon bref séjour, j’aurais ainsi l’occasion d’échanger avec des gens d’Antigone (10 ans de librairie anarchiste), du 102 (doyen des squats français), de la BAF (centre social autogéré), du Local Autogéré, et bien d’autres. Il s’agit d’un réseau ancien, fortement implanté, où les gens se connaissent, se font confiance, savent travailler ensemble. On y observe par exemple un formalisme organisationnel à l’anglo-saxonne, assez rare dans les pays latins, d’une grande efficacité. Les fondateurs de l’Orage entretiennent des liens étroits avec la plupart d’entre eux, notamment Antigone. Comme souvent, ce maillage prend appuis sur un quartier à l’identité politique et à la mixité sociale importante. Ce peut être la Croix-Rousse à Lyon, la Plaine à Marseille, ou ici, le quartier Saint Bruno, populaire et vivant, où il fait bon vivre d’un bistrot à l’autre, et où les très beaux locaux de la Scop donnent sur un marché aux étals colorés de toutes les cultures du monde.

Chose surprenante, Hugo, l’un des coopérants, m’avouera qu’ils ont eut aux débuts un peu peur d’une mauvaise réaction du réseau militant grenoblois, qui aurait pu leur reprocher cette initiative quasi concurrentielle, mais les a finalement très bien intégrés et les considère aujourd’hui comme un acteur important de la mouvance. Là où ils craignaient d’être considérés comme d’opportunistes marchands de pseudo-révolution, ils ont tout compte fait été rapidement reconnus dans leur dynamique d’éducation politique radicale.

Après des débuts difficiles et de nombreuses frayeurs sur la viabilité du projet, l’Orage est aujourd’hui à l’équilibre budgétaire et croule sous les demandes d’intervention. A tel point que lors de ma visite des bureaux, je tombe sur les nombreux CV envoyés pour répondre à l’offre d’embauche d’un nouveau salarié. Faut-il croire que le modèle fonctionne ? Hugo me répond que rien n’est gagné, mais qu’en l’occurrence, cette embauche devenait nécessaire pour répondre à la demande croissante de formations qui devient difficile à gérer. A l’heure où j’écris cet article, les coopérateurs de l’Orage ont choisi de recruter une jeune militante de la région, à qui je souhaite bon courage !

Alors que je pensais reprendre la route en direction de Genève, Hugo m’invite à repousser mon départ pour rester le temps de rencontrer Anthony, de la Scop le Pavé, le vendredi soir à Nyon. Nous arrivons juste à temps pour le début de la conférence gesticulée de celui-ci : « Le plein d’énergie », un état des lieux très alarmant sur la fin de la société du pétrole abondant et bon marché, et comment s’y préparer. A l’issu de la conférence, Anthony invite les spectateurs à revenir le lendemain matin pour participer à un atelier de « Survie dans un monde sans énergie », dont voici un bref compte-rendu…

L’atelier a lieu en plein air, dans l’espace restauration de la foire au bio de Nyon. Dans ce lieu ouvert et bruyant, la séance démarre avec une quinzaine de personnes (elle comptera jusqu’à trente participants). Comme beaucoup de personnes n’ont pas vu la conférence la veille, Anthony, qui contrairement à la coutume du Pavé anime seul l’atelier, commence par rappeler le contenu de celle-ci et insiste sur la nécessité de changer les modes de vies, et par conséquent de créer du pouvoir d’agir.

Après un temps d’adaptation à l’espace, une installation initiale en grande tablée, vite abandonnée au profit d’un cercle de chaises plus convivial (qui suit l’ombre des arbres, le soleil tape dur), l’animateur lance la séance sur le thème : c’est la fin du pétrole, il va y avoir un changement de société brutal, comment s’y préparer ? Les participants sont donc invités à se poser deux questions : « Combien je gagne par mois ? & Comment je vivrais avec 400 ou 500 € de moins ? »

Les gens réfléchissent un moment par petits groupes, puis la retransmission se fait avec tout le monde. Pour un peu plus de cohérence, les réponses et propositions de solutions se font en partant du premier poste budgétaire (presque toujours le logement), puis en descendant crescendo (transports, chauffage, loisirs, etc). Les gens interviennent librement et donnent leurs idées pour économiser à la fois de l’argent et de l’énergie. A l’arrivée, cette séance ressemble à un inventaire, non exhaustif, au cours duquel les participants parlent de leur vécu, de ce qu’ils connaissent, et finissent par s’apercevoir que collectivement, ils sont capables proposer un grand nombre de solutions.

A l’issu de cet atelier, j’aurais l’occasion de manger avec les gens du Pavé et de l’Orage réunis, qui parlant boutique sans se soucier de ma présence, me permettent de réaliser que le modèle coopératif du Pavé est loin d’être la panacée, et qu’il reste encore pas mal de chemin dans leur quête du travail libre. J’apprends ainsi que la Scop du Vent Debout, à Toulouse, connaît de grave difficultés de trésorerie, que celle du Pavé est encore assez instable financièrement, et qu’à Tours, l’Engrenage peine à décoller vraiment… Bref, le tableau n’est pas rose, excepté peut-être pour les collègues de l’Orage qui semblent épargnés par ces difficultés. En prenant le train pour Genève, je continue la discussion avec Anthony, jusqu’à Lyon, et je réalise qu’il reste encore beaucoup de pistes à creuser pour édifier en France les bases d’une Education Populaire forte et influente. Lorsque nous nous séparons, je me dis que mon voyage et l’étude comparée de différents acteurs à l’échelle internationale permettra peut-être d’apporter une nouvelle pierre à l’édifice.

 

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