Archives de juin, 2012

Concert de rue : Tez, chansons rebelles franco-italiennes

Si vous arrivez en train à la gare de Genève Cornavin, vous apercevrez le quartier des Grottes sur votre droite. Ce samedi là, impossible de se tromper : c’est Jours de Fête, et en ce début de soirée les rues sont bondées. Une fois franchie la douane, je me dirige vers la musique, affamé, porté par l’odeur de la bière et des saucisses grillées. La foule est bigarrée, chatoyante, on peut entendre un paquet de langues différentes en s’y frayant un chemin. L’atmosphère électrique me prend d’emblée. A peine débarqué, j’adore déjà l’endroit !

Connexion milano-x-roussienne

Arrivé sur la place principale, j’aperçois les amis croix-roussiens. Retrouvailles chaleureuses, on trinque au plaisir d’être ensemble et de passer du bon temps. Les camarades milanais sont là aussi. Invités d’honneurs de la fête, ils sont venus en force, pas loin d’une quarantaine, à première vue. Je retrouve avec émotions tous les amis de la Scighera. Me voyant peiner avec mon gros sac, ils m’emmènent trois rues plus loin, chez Seb, qui a pour l’occasion transformé son grenier en dortoir. Une fois débarrassé, repus et en partie désaltéré, je rejoins les autres pour me lancer dans la sarabande.

Le Ludobus d’Alekoslab (Italie) : pour tous les enfants !

« Jours de Fête » au quartier des Grottes, c’est un événement organisé tous les deux ans par Pré En Bulles et un cinquantaine de partenaires, principalement des assos locales, dans un spectre allant de l’Armée du Salut au Squat du Pachinko en passant par les communautés sud-américaines ou le Contrat de Quartier. Nombreux concerts, dj’s, théâtre de rue, happenings, vide grenier, et j’en passe, l’événement est d’ampleur. Deux ans de préparation pour y arriver.

La dimension politique est toute aussi importante : là un stand de pétition contre le projet d’extension de la gare Cornavin (350 logements détruits, plus de 500 personnes déplacées) ; ici une banderole de soutien au Péclot 13 (asso de réparation vélo historique à Genève), non loin des appels à votation citoyenne pour un revenu garanti, contre le nucléaire… Les sujets d’engagement sont à tous les coins de rue.

C’est que les Grottes n’est pas un quartier comme les autres, son histoire est chargée. A l’origine un quartier populaire du centre ville, il a commencé à faire parler de lui dans les années 70, lorsque la municipalité de l’époque a commencé à projeter la destruction des immeubles vétustes pour y implanter un espèce de complexe urbain du genre mégalo-plein-de-thunes. Mais les habitants n’ont pas voulut partir. Ils ont sonné la révolte et de nombreux soutiens sont venus d’un peu partout pour occuper les logements vacants. Le quartier s’est repeuplé avec un composante militante importante, qui marque désormais la sociologie particulière de ce village d’irréductibles helvètes.

Régulièrement depuis, les dirigeants successifs de la ville, appuyés dans l’ombre par des promoteurs immobiliers furieux de voir ce petit bout de centre ville aux mains des gauchistes, ont renouvelé leurs attaques. Par des moyens plus ou moins détournés, ils ont tenté de faire fructifier ce foncier sous-utilisé, mais se sont toujours cassés les dents sur une résistance sans cesse renouvelée. Le dernier exemple en date est celui d’un projet de tour qui devait s’installer en lieu et place d’un garage désaffecté, et qui face aux dénonciations de l’association La Tour Prend Garde, a dû revoir ses ambitions à la baisse. Grâce à un patient travail de démantèlement du dossier, d’information citoyenne et de lobbying, des 12 étages initialement prévus, il est fort probable que l’édifice n’en compte plus que 5 ou 6 à l’arrivée !

Graff au 10 Bis

Le panorama associatif des Grottes est très large. De mon bref séjour, je retiens surtout : La Galerie (bar, repas à très bas prix, action culturelle), Péclot 13 (atelier vélo), Pachinko (bistrot autogéré), Le 10 Bis (socio-culturel), Pré En Bulles (éducation populaire), La Maison Verte (maisons des assos du quartier), Young Voices (asso de jeunes), Vacances Nouvelles (centre de loisir social et solidaire, séjours pour enfants), Le Saltimbanque (le plus petit théâtre genevois), la Buvette de l’Îlot 13 (ancien squat réhabilité), et la liste est courte au regard de tout ceux qui restent…

Place des Grottes, la Maison Verte

L’îlot 13, petit aperçu…

Sur place, mon principal contact est Seb, de l’association Pré En Bulles. Il est arrivé dans le quartier en s’installant dans un ancien immeuble occupé, réformé en logement social. Alors en formation, il a effectué un stage au sen de Pré En Bulles (PEB), plus précisément à l’animation dans l’espace public, avant d’être embauché en qualité de permanent par l’association. Après quelques années d’implication très militante, parfois au détriment de son temps personnel, il commence aujourd’hui à compter son temps de travail pour revendiquer des heures en plus. Estimant que son temps militant est mélangé avec son temps de travail, il aimerait maintenant faire un peu plus la part des choses pour se consacrer à sa famille ou à d’autres projets… Son engagement est énorme sur le quartier, parfois au détriment d’autres investissements. Il voudrait agir aussi au niveau syndical, mais pense que cela va attendre encore un peu.

Le triporteur « atelier cirque » de Pré En Bulles

Au premier abord, l’association PEB fonctionne comme beaucoup, avec un bureau, un conseil d’administration et un collège de salariés. La différence se joue au niveau du financement, puisque les salaires sont payé par le canton, mais le fonctionnement associatif est financé par la Ville de Genève. A l’arrivée, les fonds sont à 90% d’origine publique, ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes : charges administratives très lourdes, complexité institutionnelle, etc. PEB reste cependant indépendante vis à vis des financeurs, les salariés n’ont à constater aucune influence de leur part. Ils jouissent d’une grande souplesse dans l’organisation du travail, chacun gère son agenda comme bon lui semble, ce qui leur donne un sentiment de liberté totale dans les actions menées. Les décisions d’orientation sont prises au niveau du comité dirigeant. Si les statuts de l’asso sont apolitiques et le discours officiel plutôt neutre, la pratique en revanche est éminemment politisée. L’équipe de PEB revendique son rôle d’animation/occupation de l’espace publique, avec une mission d’éducation populaire. Parmis leurs outils, les plus marquants sont les fameux triporteurs, connus dans toutes la ville, qui s’établissent au gré des envies en ateliers cirque, vélo, guinguette et autres.

Seb de PEB, sur triporteur solaire

Par ailleurs, PEB est en réactivité permanente sur ce qui se passe à l’échelle du quartier. Par exemple en soutenant la création de Young Voices, une association de jeunes qui squatte une arcade (local commercial) abandonnée et tente de se la faire attribuer par la ville. En soutenant cette action de réappropriation illégale, PEB marque son indépendance vis à vis des institutions qui la finance. Elle affirme aussi son histoire militante. Partenaire de l’Îlot 13 depuis le début, elle a accompagné tout le travail pour légitimer l’occupation de ces immeubles. Maintenant que le statut de l’Îlot 13 est reconnu, PEB continue le partenariat puisque ses locaux se trouvent au sein de l’ensemble architectural. Ce type d’engagement radical leur permet aussi de se défendre de l’étiquette alterno-bobo que certains voudraient leur coller.

D’autres chantiers sont en cours : l’occupation de Beaulieu (jardins éducatifs partagés), la recherche d’un espace de type « maison de quartier », assez vaste pour accueillir des enfants, des assos, etc. Ce que ne leur permet pas l’exiguïté des locaux actuels. Cette revendication d’un espace géré par un collectif entre en conflit avec la municipalité, qui souhaiterait pour sa part en avoir la gestion totale. Ce à quoi PEB répond : « OK pour bosser ensemble, par pour être à la merci des changements d’élus ». L’idée est de mettre en valeur la participation des assos et habitants du quartier dans un gestion autonome de cette future Maison Pour Tous, sans mainmise politicienne.

Local occupé par Young Voices

Aux Grottes, Seb est impliqué en tant qu’habitant, travailleur et militant. Notamment par son implication dans le Contrat de Quartier (= conseil de quartier). S’il a d’abord commencé par soutenir des actions illégales, de type occupations, il est ensuite devenu délégué élu et donne ainsi une autre dimension à son engagement. Il concède que la confrontation éprouvante au rythme particulier des instituions empêche bien souvent les actions autonomes. Mais il constate tout de même un renouveau « participatif » aux Grottes. Après plus d’un an et demi de flottement, il y a eut récemment un véritable coup de pied dans la fourmilière donné par les habitants, qui tentent maintenant d’imposer leur propre tempo sur les gros dossiers (par ex la lutte contre le projet d’extension de la gare Cornavin).

Il pense toutefois qu’il faut être capable de sortir du cadre du Contrat de Quartier, qui ne doit pas avaler toutes les initiatives locales. Fédérer pour lisser n’est pas la solution. Il se bat pour laisser leur autonomie aux différents acteurs, même s’ils ne partagent pas ses points de vue politiques. Il essaye aussi de tisser des liens serré avec ses voisins, comme ce fut le cas il y a peu lorsqu’ils se sont réappropriés un parking pour installer un poulailler. Ce qui ne l’empêche pas de garder une vision plus large des combats à mener. Ainsi, Seb est un des moteurs genevois du projet « Mon Village », dont j’ai déjà parlé avec l’article sur la Scighera, qui vise à créer du réseau entre différent quartiers d’Europe. Mais ceci fera l’objet d’une étude plus approfondie lors de mon passage à Brême, d’ici quelques semaines…

Andrea, GO éphémère du Ludobus

Pour en savoir plus :

Pré En Bulles

La Galerie

Péclot 13

Le Contrat de Quartier

La Maison Verte

La Pachinko

Le 10 Bis

et d’autres à découvrir sur place..

A l’entrée de l’îlot 13

Sonopack : le sound system qui fait pas chier les voisins !

Soirée de folie à la Galerie

Sound system de la Galerie

Bon, ben… on repassera plus tard…

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« Au bout de chaque rue, une montagne » Stendhal

Cette petite phrase peinte au pochoir sur un trottoir résume assez bien le paysage. Nichée dans sa cuvette, cernée de massifs, Grenoble est probablement la seule ville de France où l’on peut croiser des alpinistes amateurs dans le tram et se faire une via ferrata en sortant du boulot. C’est dans ce contexte de nature si proche que je suis venu rencontrer les copains de l’Orage, une coopérative d’éducation populaire qui prône un certain retour aux sources de la transformation sociale. La structure est jeune, pas encore deux ans, et pourtant elle jouit déjà d’une réussite indéniable. A l’origine, quatre militants se retrouvent autour des idées de la grande sœur, la Scop Le Pavé, à Rennes, et participent au stage « éducation populaire et transformation sociale » que celle-ci organise régulièrement. A l’issue de cette formation, les fondateurs de l’Orage sont sollicités par leurs collègues du Pavé qui, victime de leur succès, ébauchent alors une stratégie d’essaimage à travers la pays. Quelques mois de réflexion plus tard, l’Orage est né, dans la lignée du Pavé, mais avec son identité propre et ses petites spécificités. Par exemple leur approche du corps, totalement absente des pratiques du Pavé, leurs réflexions sur la notion de famille, ou encore l’enracinement urbain très assumé.

A Grenoble, le tissus associatif militant est d’une densité impressionnante. Le nombre d’activistes au mètre carré ferait pâlir certaines grandes villes comme Paris ou Lyon. Au cours de mon bref séjour, j’aurais ainsi l’occasion d’échanger avec des gens d’Antigone (10 ans de librairie anarchiste), du 102 (doyen des squats français), de la BAF (centre social autogéré), du Local Autogéré, et bien d’autres. Il s’agit d’un réseau ancien, fortement implanté, où les gens se connaissent, se font confiance, savent travailler ensemble. On y observe par exemple un formalisme organisationnel à l’anglo-saxonne, assez rare dans les pays latins, d’une grande efficacité. Les fondateurs de l’Orage entretiennent des liens étroits avec la plupart d’entre eux, notamment Antigone. Comme souvent, ce maillage prend appuis sur un quartier à l’identité politique et à la mixité sociale importante. Ce peut être la Croix-Rousse à Lyon, la Plaine à Marseille, ou ici, le quartier Saint Bruno, populaire et vivant, où il fait bon vivre d’un bistrot à l’autre, et où les très beaux locaux de la Scop donnent sur un marché aux étals colorés de toutes les cultures du monde.

Chose surprenante, Hugo, l’un des coopérants, m’avouera qu’ils ont eut aux débuts un peu peur d’une mauvaise réaction du réseau militant grenoblois, qui aurait pu leur reprocher cette initiative quasi concurrentielle, mais les a finalement très bien intégrés et les considère aujourd’hui comme un acteur important de la mouvance. Là où ils craignaient d’être considérés comme d’opportunistes marchands de pseudo-révolution, ils ont tout compte fait été rapidement reconnus dans leur dynamique d’éducation politique radicale.

Après des débuts difficiles et de nombreuses frayeurs sur la viabilité du projet, l’Orage est aujourd’hui à l’équilibre budgétaire et croule sous les demandes d’intervention. A tel point que lors de ma visite des bureaux, je tombe sur les nombreux CV envoyés pour répondre à l’offre d’embauche d’un nouveau salarié. Faut-il croire que le modèle fonctionne ? Hugo me répond que rien n’est gagné, mais qu’en l’occurrence, cette embauche devenait nécessaire pour répondre à la demande croissante de formations qui devient difficile à gérer. A l’heure où j’écris cet article, les coopérateurs de l’Orage ont choisi de recruter une jeune militante de la région, à qui je souhaite bon courage !

Alors que je pensais reprendre la route en direction de Genève, Hugo m’invite à repousser mon départ pour rester le temps de rencontrer Anthony, de la Scop le Pavé, le vendredi soir à Nyon. Nous arrivons juste à temps pour le début de la conférence gesticulée de celui-ci : « Le plein d’énergie », un état des lieux très alarmant sur la fin de la société du pétrole abondant et bon marché, et comment s’y préparer. A l’issu de la conférence, Anthony invite les spectateurs à revenir le lendemain matin pour participer à un atelier de « Survie dans un monde sans énergie », dont voici un bref compte-rendu…

L’atelier a lieu en plein air, dans l’espace restauration de la foire au bio de Nyon. Dans ce lieu ouvert et bruyant, la séance démarre avec une quinzaine de personnes (elle comptera jusqu’à trente participants). Comme beaucoup de personnes n’ont pas vu la conférence la veille, Anthony, qui contrairement à la coutume du Pavé anime seul l’atelier, commence par rappeler le contenu de celle-ci et insiste sur la nécessité de changer les modes de vies, et par conséquent de créer du pouvoir d’agir.

Après un temps d’adaptation à l’espace, une installation initiale en grande tablée, vite abandonnée au profit d’un cercle de chaises plus convivial (qui suit l’ombre des arbres, le soleil tape dur), l’animateur lance la séance sur le thème : c’est la fin du pétrole, il va y avoir un changement de société brutal, comment s’y préparer ? Les participants sont donc invités à se poser deux questions : « Combien je gagne par mois ? & Comment je vivrais avec 400 ou 500 € de moins ? »

Les gens réfléchissent un moment par petits groupes, puis la retransmission se fait avec tout le monde. Pour un peu plus de cohérence, les réponses et propositions de solutions se font en partant du premier poste budgétaire (presque toujours le logement), puis en descendant crescendo (transports, chauffage, loisirs, etc). Les gens interviennent librement et donnent leurs idées pour économiser à la fois de l’argent et de l’énergie. A l’arrivée, cette séance ressemble à un inventaire, non exhaustif, au cours duquel les participants parlent de leur vécu, de ce qu’ils connaissent, et finissent par s’apercevoir que collectivement, ils sont capables proposer un grand nombre de solutions.

A l’issu de cet atelier, j’aurais l’occasion de manger avec les gens du Pavé et de l’Orage réunis, qui parlant boutique sans se soucier de ma présence, me permettent de réaliser que le modèle coopératif du Pavé est loin d’être la panacée, et qu’il reste encore pas mal de chemin dans leur quête du travail libre. J’apprends ainsi que la Scop du Vent Debout, à Toulouse, connaît de grave difficultés de trésorerie, que celle du Pavé est encore assez instable financièrement, et qu’à Tours, l’Engrenage peine à décoller vraiment… Bref, le tableau n’est pas rose, excepté peut-être pour les collègues de l’Orage qui semblent épargnés par ces difficultés. En prenant le train pour Genève, je continue la discussion avec Anthony, jusqu’à Lyon, et je réalise qu’il reste encore beaucoup de pistes à creuser pour édifier en France les bases d’une Education Populaire forte et influente. Lorsque nous nous séparons, je me dis que mon voyage et l’étude comparée de différents acteurs à l’échelle internationale permettra peut-être d’apporter une nouvelle pierre à l’édifice.

 

Pour en savoir plus :