Archives de mai, 2012

Ne cherchez pas ce pays sur une carte, il n’existe pas. Le Poupoonistant n’est d’ailleurs pas une entité géographique, c’est un être humain : mon vieux pote Poon.

Aujourd’hui installé dans une ancienne bastide avec sa femme, Mathilde, et sa fille, Daphnée, du côté de la Bégude-de-Mazenc (Isère), Poon accueille les amis de longue date, les collègues en détresse, les copines en virée ou les voyageurs en errance, comme moi. Nous nous sommes connus à Lyon, à l’époque où j’avais temporairement délaissé l’éducation populaire pour me faire cafetier. Il venait de créer Le RocképaMort, une association culturelle qui existe toujours, et dont le quartier général se trouve au KraspeK Myzik, sur les Pentes de la Croix-Rousse.

Alors pourquoi un article sur ce blog ? me diront certains. Et bien parce qu’il y a des gens qui comptent dans une vie, des individus qui vous nourrissent l’âme (et vous abreuve le corps !), vous transmettent un état d’esprit, une façon de voir la vie, et vous enseigne qu’on peut faire de l’éducation populaire sans le savoir, sans le revendiquer ni s’en vanter, mais avec le coeur grand ouvert et l’amitié pour monnaie d’échange. C’est au sein de cette asso que j’ai appris l’essentiel de mon métier. J’y ai découvert qu’on pouvait être punk et philosophe, rockeur tendre et humble militant. Qu’il est possible de faire face au monde avec presque rien, et que se raconter en ricanant les derniers potins sur la misère sexuelle des copains  n’empêche pas les liens forts et la solidarité.

Des gens comme ça il y en a des tas, un peu partout,qui dépensent sans compter, ne ménagent pas leurs efforts quand le jeu en vaut la chandelle, et savent se répandre sur un coin de comptoir avec classe et dignité. Combien de beuveries nous emmenèrent au petit matin, ivres, mais heureux d’avoir refait le monde à notre gré ? Combien de fêtes organisées pour le seul plaisir d’être ensemble et de découvrir un nouvel artiste, une jeune chanteuse, un vieux peintre…

Voilà, je voulais juste faire un clin d’oeil à mon pote, et dans la foulée rendre hommage à toutes celles et tous ceux qui se démènent comme ils peuvent pour rendre le monde meilleur à leur petite échelle, sans grande pompes ni prétention, mais avec la conviction que le spectacle continue, et toujours une paire de creepers aux pieds !

 

+ d’infos là :

Le RocképaMort

Label Poon

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La communauté de Longo Maï s’est installée à Limans, dans les Alpes de Haute Provence, il y aura bientôt 40 ans. Les occupants de la colline ont fait couler beaucoup d’encre, et je pensais depuis longtemps aller voir un peu là haut ce qu’il s’y passait. C’est en prenant la route depuis la Presqu’île de Giens, où je venais de passer une semaine agréable en compagnie de mon oncle, que je décidais d’aller leur rendre visite. Après quelques heures de stop, j’arrivais enfin au hameau de Grange Neuve, coeur vivant de la coopérative.

De ces quelques jours passés sur place, je retiens surtout l’envie d’y retourner, car il faudrait plus qu’un séjour en visiteur pour rendre compte de tout ce qu’il se passe là-bas. De plus, je dois dire que j’ai débarqué sans prévenir, ce qui n’est pas très poli, et on ne s ‘est pas gêné pour me le rappeler. L’hospitalité demandée ne m’a pas été refusée, bien au contraire, j’ai été très bien accueilli, mais j’ai aussi discuté avec des Longos qui ne goûtent guère ces innombrables voyageurs venus « voir les singes au zoo », comme je l’ai entendu dire. Au hameau, le débat est ouvert, s’ils sont pour une ouverture et un accueil permanents, les habitants ne sont pas toujours d’accord sur les modalités, et l’affluence grandissante des visiteurs n’est pas sans poser quelques problèmes d’intendance…

Malgré tout, j’ai réussis à comprendre quelques fondamentaux de la vie en communauté telle qu’elle se pratique à Longo Maï, j’ai été invité à une émission de Radio Zinzine, j’ai rencontré des gens extras, et je ne peux qu’admirer leur travail. Si ce n’est pas le paradis, c’est quand même une formidable aventure humaine qui se prolonge aujourd’hui dans quinze coopératives à travers une dizaine de pays, et rien que pour cela, j’encourage les personnes intéressées par la vie en communauté à aller découvrir cette réalité utopiste qui résiste encore et toujours à l’envahisseur capitaliste !

Mais attention, il vaut mieux demander avant, et surtout, inutile d’y aller en « visiteur ». La vie sur la colline est un dur labeur, mieux vaut s’y rendre avec une bonne raison et l’intention de participer quelques semaines (ou quelques mois), sans ça, vous risquez de rester un peu sur la touche.

Un grand merci à vous, camarades Longos, pour le lit, les patates, les réponses à mes questions, merci pour pour votre vitalité, vos luttes et vos fêtes… Pourvu que ça dure !!

Radio Zinzine, la voix de Longo Maï

Avant de se rendre sur place, quelques trucs à lire :

l’article wikipedia

une explication assez complète

un avertissement rédigé par des Longos

– et surtout les bouquins Longo Maï, vingt ans d’utopie communautaire (de Luc Willette, Syros, Paris, 1993)  & Longo Maï, Révolte et utopie après 68 (de Beatriz Graf, Theisars historica, 2006)

Aube d’un printemps arabe

Dans l’air humide

Les chants des muezzins se répondent

Le vent du désert

Affole les marchands du souk

Je retiens mon chapeau

Que retenir de ces semaines marocaines ? Des images en pagaille, des sons et des odeurs, comme toujours dans ce pays qui tourne les sens. Arrivé dans le vent du nord à Tanger, je suis descendu sur Rabat pour retrouver Mokhtar, presque par hasard. Nous avons discuté en fumant jusqu’au petit matin, puis je me suis endormi le sourire aux lèvres en pensant « ça y’est, je suis de retour au Maroc ». J’aime ce pays, chacun de mes séjours ici est un ravissement. Terre de mes premiers voyages, terre d’amis toujours renouvelés, de périples enfumés… Quel que soient les destinations futures et les surprises que me réserve encore la route, je crois que je garderai toujours une place à part pour ce petit bout d’Afrique méditerranéenne, niché entre l’Atlantique et Sahara.

Sur la terrasse de chez Mokhtar à Rabat

Deux jours après mon arrivée, je vais chercher Amy à l’aéroport. J’ai hâte de lui montrer tout ce qui me plaît ici. Aimera-t-elle ? La question m’obsède. Je suis tendu. Assez pour attirer l’attention des douaniers qui décident de fouiller ce petit sac à dos que je n’ai pas pensé à vider avant de partir. Il est remplis de babioles, les capotes les font rire, l’opinel et les tire-bouchon un peu moins, la pochette d’herbe les rend soudain plus sérieux. Au moment ou le flic la sort du sac, je me maudis intérieurement de l’y avoir oubliée ! Je me confond en excuses, explique que je ne pensais pas l’avoir, que je ne prends pas l’avion, que je viens juste chercher ma fiancée, bref, je tiens le crachoir pour ne pas leur laisser le temps de trop tergiverser et gagner du sursis en cherchant comment m’en sortir. Il me regardent bizarrement, je ne sais ce qu’ils pensent. Un officier supérieur appelé pour juger de la situation constate que la quantité de kiff est trop infime pour me livrer à la police. Je respire, ils me laissent partir.

Amy est rayonnante, plus belle encore que la dernière fois que nous nous sommes vus. Tout le long du trajet retour, en train vers Rabat, je me retiens difficilement de la dévorer, des yeux, des lèvres… Je voudrais n’être qu’avec elle au milieu de nulle part, et laisser le monde tourner sans nous. Mais il y a la foule, les amis, à peine le temps de poser les bagages que nous ressortons pour aller voir une pièce de théâtre. Très beau spectacle, d’ailleurs. Dans un conteneur accueillant vingt personnes, un comédien et sa partenaire nous disent que le monde leur parle. La mise en scène épurée, leur sourires rassurants et ces petites phrases du quotidien répétées jusqu’à l’irritation créent une ambiance paradoxale. L’ouverture finale de la carcasse métallique nous rend au monde, l’instant d’illusion s’arrête et nous laisse sur le coeur un goût agréable de bonheur lucide. L’effet trop rare d’un théâtre intelligent qui éveille l’esprit.

Puis nous partons pour M’diq, la petit station balnéaire du nord, près de Tétouan, où vit Céline. Là, nous sommes un peu dépités par la météo pourrie, dégueulasse, mi vent mi pluie, qui menace de nous gâcher la semaine. Coup de chance, nous retrouvons Cécile, venus présenter son dernier film au festival de Tétouan, tout près. Nous y passerons l’essentiel de notre temps, d’une projection à l’autre, rencontrant acteurs grecs et journalistes marocains, buvant des bières dans un hôtel de luxe ou des thés brûlants dans un café associatif de la médina.

Café associatif de la Tour Rouge – Tétouan

Après cette semaine à jouir de toutes les langues de la Méditerranée, je suis plus que jamais convaincu de mon appartenance viscérale à cette culture ancestrales qui se renouvelle depuis trois mille le long des côtes de la Mare Nostra. Difficile à comprendre pour les européens du nord, scandinaves, anglo-saxons, mais la Méditerranée imprègne nos gènes aussi sûr que la couleur de nos yeux, et cette filiation historique me semble beaucoup plus forte et influente que la toute récente et encore artificielle construction d’une identité européenne.

Nous partons pour Chefchaouen, la ville bleue. A peine arrivés, je conduis Amy dans la médina. Là, un brouillard de fin d’après-midi nimbe les murs azurés d’un voile fantômatique. Nous arpentons ce labyrinthe à la recherche d’un petit hôtel sympa et pas trop cher, que nous finirons par trouver grâce à un revendeur de hashich qui a senti le filon. Je lui prend de quoi fumer, autant pour la fume que pour le plaisir de marchander sévère avec un gars qui a l’habitude. Une fois mon kiff acheté, il me manque encore la sebsi, que je trouve juste en me retournant auprès d’un épicier hilare, joviale et défoncé façon Obélix (tombé dedans quand il était petit), avec qui je fume tout de suite un petit pipe histoire de me mettre dans l’ambiance. De Xaouen, nous verrons l’essentiel en deux jours, rencontrerons le sympathique Docteur Bike, cyclo-voyageur belge de bonne compagnie, et ferons l’amour dans les vapeurs de kiff dans notre minuscule chambrette bleue, aux couleurs de la ville. Avant de partir, Amy craque pour un tapis en fibre de cactus qu’elle achète après une longue et passionnante discussion avec l’artisan, dans la boutique d’une petite coopérative tenue par des femmes.

Vegan et féministe, ce tapis était fait pour Amy !

Chefchaouen – Amy au parapet de la vieille mosquée

Le lendemain, nos prenons le bus pour Fès, la cité impériale où nous avons prévu de rester deux jours avant de fuir la grande ville pour le calme de la montagne. C’est du côté de M’rirt, Moyen Atlas, que nous avons réservé une chambre pour quelques jours de détente à la ferme Aïss. Dès le premier soir, nous dînons en compagnie de Mustapha, le propriétaire, qui nous raconte comment il a repris cette exploitation sur les terres de ces ancêtres. Le projet initial de gîte d’accueil a lentement évolué au fil des années. Sensibles à l’écologie, Mustapha et sa femme souhaitent aujourd’hui réorienter leur activité. La ferme fonctionne selon un principe d’agro-écologie, qui repose essentiellement sur une bonne gestion des ressources naturelles. Ils adhèrent depuis quelques années aux idées de Pierre Rabhi sur le retour à une terre nourricière et la reconstitution du lien social. Il est d’ailleurs secrétaire de la section marocaine de l’association Terre et Humanisme.

Pancarte abandonnée de la ferme Aïss

Dans cette optique, Mustapha s’est engagé à fond dans le développement agricole local, travaillant avec les paysans pour enrayer la déforestation qui ravage les montagnes du Moyen Atlas. Lutter contre l’érosion des sols en rationalisant les pâtures, contre l’usage des pesticides, économiser les ressources (en eau, en bois, etc), sont quelques points du programme qu’il tente de mettre en place dans la région. Pour cela, lui et son équipe (cinq personnes travaillent à la ferme) ont décidé de labelliser leur gîte en « accueil paysan ». Ils ne communiquent plus auprès des organisations touristiques mais visent plutôt à l’accueil de groupes scolaires ou de formations professionnelles. Ils expérimentent et mettent en pratique diverses méthodes écologiques, comme le goutte-à-goutte qui irrigue leur jardin ou l’utilisation du four solaire pour cuire le pain.

La cour du gîte

Après quelques jours au milieu des montagnes, en compagnie des gens de la ferme Aïss, à savourer la cuisine locale et à marcher sur les chemins sauvages, il est malheureusement temps de repartir. Nous laissons ces gens si accueillants pour retourner à Rabat.

Comme eux, ils sont des dizaines à travers le Maroc à poser les premières pierres d’une société plus respectueuse de l’environnement. Et il est plus que temps, le développement économique des dernières années a saccagé le pays, une fraction de la population commence tout juste à prendre conscience du désastre et à organiser la résistance, pour sauvegarder ce qui peut encore l’être.

Paysage aux alentours de M’rirt

Juste avant de partir, alors que je traîne dans les rues de Casablanca, je rencontre deux étudiants en école d’ingénieurs avec qui j’échange longuement sur ces questions. Ils y sont évidemment sensibles, mais, me disent-ils, il faut bien nourrir sa famille, et les seuls emplois proposés sur le marché du travail le sont par les multinationales européennes qui n’ont que faire de la préservation de la nature. Malgré tout, ils participent comme ils peuvent aux changements sociaux. De la désobéissance civile qui s’organise autour du mouvement du 20 Février, en passant par la création d’associations citoyennes, le pays sort doucement de sa léthargie ultralibérale et la nouvelle génération tente de reprendre les commandes avec un peu plus de conscience environnementale. Je monte dans l’avion qui doit m’amener en Corse avec l’envie de revenir dans quelques années, voir si cette jeune dynamique a porté ses fruits.

Dans le thé sucré

Une abeille patauge

Entre les feuilles de menthe

Soleil couchant

Les enfants bâtissent une digue

Face à l’océan

Pleine Lune sur le Bouregreg – Rabat

L’Education Populaire est un concept encore faiblement répandu à travers les îles britanniques. Mes recherches en la matière m’avaient donné si peu de contacts que je désespérais d’arriver à rencontrer qui que ce soit en dehors des quelques universitaires recensés sur internet. Il y avait bien Trapese, une organisation basée à Brighton qui me semblait tout à fait correspondre. Las, aux mails envoyés sur deux adresses différentes ils ne répondirent que trois mois plus tard ! Aussi, lorsque Amy me parla de l’OK Café à Manchester, j’étais plutôt emballé. Mieux, elle organisa carrément une rencontre sous forme d’atelier, me proposant d’animer cette initiation à l’éduc pop. Bon, je m’étais dit en partant que ce genre de situation arriverait forcément : être en voyage d’étude n’interdit pas de transmettre sois-même quelques trucs au passage.

OkCafé Manchester Feb-March 2012

Nous voilà donc arrivé ce dimanche 4 mars avec dans le sac les feuillets préparés pour l’occasion. Dès l’entrée je trouvais ce squat éminemment sympathique. L’équipe a réouvert un ancien pub abandonné depuis assez peu de temps pour ne pas être totalement en ruine, ce qui leur permet d’occuper un lieu assez vaste pour recevoir du public, et en assez bon état pour l’aménager confortablement. Passé le hall d’entrée, on entre dans la salle principale avec le bar en son centre. Un tiers de l’espace est aménagé façon bar, avec tables et chaises, un tiers en salon cosi avec fauteuils et canapés, le dernier tiers étant consacré aux jeux : billard et babyfoot. A l’étage, les chambres, où résident les plus actifs des militants. Juste après l’entrée, un peu avant le bar, une porte donne sur la salle de réunions. Mon atelier se déroule en présence d’une dizaine de personnes, d’âges et de classes sociales différentes. Certaines d’entre elles sont particulièrement critiques et je m’aperçois très vite que ma préparation est insuffisante. Au départ, j’ai voulu alterner théorie et pratique, préparant un petit historique, des exercices typiques des formations professionnelles en vie associative ainsi que quelques passages plus politiques sur les fondamentaux du type : définition de la démocratie selon Paul Ricoeur, état des lieux des coopératives d’éducation populaire en France, etc. Malheureusement, ma maîtrise insuffisante de l’anglais ne permet pas une réelle interaction. Je m’embrouille dans mes explications, saute des exercices pratiques et ne comprend pas toujours les questions des participants. Encore heureux que ceux-ci soient compréhensifs… Au bout d’un moment, je décide de lâcher prise et de laisser la discussion suivre son cours sans chercher à la maîtriser totalement. J’essaye cependant, et de façon maladroite, de rester dans la position de l’animateur, surtout en ce qui concerne la gestion du temps ou pour orienter le débat lorsque j’estime qu’il s’éloigne un peu trop du sujet. A la fin de l’atelier, certains me feront d’ailleurs remarquer que tout en parlant de co-éducation et de rupture dans les rapports maître-élèves, j’aurais réussis à garder ma casquette de « sachant » par rapport au reste du groupe, critique qui me cueille juste là où ça chatouille ! Je sors de là un peu épuisé, avec la ferme intention qu’on ne m’y reprendra plus. J’ai maintenant une idée plus précise de ce qu’il aurait convenu de faire, et je vais retravailler mon intervention en espérant faire mieux la prochaine fois.

OkCafé Manchester Feb-March 2012 – meeting

De l’OK Café, finalement, je garde l’image d’un squat à l’anglo-saxonne, très organisé, avec une grande capacité d’autogestion de la part des participants, que ce soit pour le service au bar, le repas à prix libre, l’organisation de la vie quotidienne où le débat qui suit la projection d’un film. En ce sens, et même si le concept n’est pas encore revendiqué comme tel, il y a véritablement éducation populaire à l’OK Café, et, je pense, à travers bon nombre de centres sociaux britanniques. J’ai pu échanger avec les habitants du lieu et observer certains d’entre eux dans leur façon d’agir, juste assez pour m’apercevoir que, de façon consciente, on ne fait pas « à la place de », mais on montre à chacun comment réaliser lui-même ce qu’il désir faire. Une véritable école de l’autonomie. Toute la question se pose maintenant de l’impact de telles organisations sur un plus large public. En dehors de son image de squat ouvert quinze jours tous les deux mois, l’OK Café touche-t-il assez de gens pour avoir une réelle influence à l’échelle d’une ville comme Manchester ? La réponse est bien évidemment non, et les militants en sont assez conscients pour voir plus loin. Le chantier en cours est d’ailleurs significatif, puisqu’il s’agit de trouver un lieu capable d’accueillir une centre social permanent, qui fonctionnerait à l’année, de façon quasi institutionnelle, en parallèle d’un OK Café toujours aussi radical, mais en bonne entente entre les deux équipes. J’espère revenir prochainement à Manchester pour voir cette nouvelle maison ouverte et en fonctionnement.

OkCafé Manchester Feb-March 2012 – bar

Plus d’infos : http://okcafe.wordpress.com – Mail: mcrokcafe@gmail.com

Le compte-rendu de l’intervention (in english) : Popular Education – OK Cafe workshop – march2012

C’est sous un soleil de printemps désespérément attendu que j’arrive dans la belle cité andalouse. Marisa, mon contact sur place, m’a donné rendez-vous au Pumarejo, une belle demeure occupée du XVIIIème, dans le quartier populaire de la Macarena. Après quelques minutes de marche, j’arrive sur une petite place que bordent d’anciennes bâtisses, une bodega, un kiosque à journaux, une association écolo et le Pumarejo.

Sur la place, quelques punks à chiens occupent les bancs en sirotant des bières. Je m’approche d’une porte ouverte, celle du Centro Vecinal, où je suis accueilli par les animateurs du lieux, alors en pleine distribution de paniers de producteurs locaux. Nous entamons la discussion dans une vaste salle de réunion, aux murs tapissés de posters militants et d’affiches annonçant les prochains événements organisés par le comité de quartier.

Distribution des produits des producteurs locaux, Centro Vecinal del Pumarejo, Sevilla

Entrée principale du Pumarejo et bibliothèque

Cour intérieur de la Casa

Le Pumarejo se divise en trois parties : au centre, les 22 habitations occupées, où vivent une trentaine de personnes, principalement des femmes en retraites, pour la plupart anciennes militantes, et qui sont le cœur vivant de la maison. Leurs chambres donnent sur un patio andalous traditionnel, avec une fontaine au milieu et toute une végétation qui couvre en partie les mosaïques, donnant à l’ensemble un air de villa tranquille où la vie doit être bien paisible. Sur la gauche du bâtiment, une petite bibliothèque de proximité, à tendance libertaire, et un bar de quartier, qui ouvre uniquement le soir pour que les gens du coin se retrouvent à l’apéro. On y marque encore les consommations à la craie sur un bord de comptoir. Là, les habitants de la maison tiennent salon, et devisent bruyamment avec leurs voisins et amis de passage. Enfin, sur la partie droite, les locaux du Centro Vecinal, qu’on pourrait traduire par Centre de Voisinage, à mi chemin entre le centre social et la maison de quartier.

L’occupation du bâtiment dure depuis 11 ans, et depuis tout ce temps, les habitants, animateurs et militants volontaires ont développé une vaste palette d’activités à destination des habitants. Cours de musique, paniers de producteurs, aide juridique, alphabétisation, fêtes, repas de quartier, accueil des associations locales, etc. Ici, le mot d’ordre est « vivre ensemble ». Tous les moyens du Centro Vecinal sont mis à disposition de qui veut s’en servir. L’équipe d’animation est là pour accompagner les réalisations de chacun. Un nombre impressionnant d’associations, groupes d’habitants et collectifs plus ou moins structurés se partage les différentes salles d’activités pour y organiser cours, rencontres, conférences, débats, réunions et célébrations en tous genres. Si l’aspect politique n’est pas toujours mis en avant, il est transversal à tous les projets menés et systématiquement valorisé dans la communication du Pumarejo.

Réunion publique au Centro Vecinal

En parlant avec Mauricio, j’apprends que la notion de « maison en résistance » a connu des hauts et des bas dans l’histoire bouleversée du palacio. Durant les dix dernières années, la pression des groupes immobiliers n’a cessé d’augmenter pour atteindre aujourd’hui l’envergure d’un véritable lobbying ultra ciblé. Pour lutter contre cette spéculation, une Plateforme a été mise en place, qui regroupe tous les intérêts liés au Pumarejo. Aucune affiliation à un parti politique, mais des volontaires, personnes physiques ou morales, mouvements sociaux et professionnels qui se rencontrent régulièrement pour faire le point sur l’avancée des chantiers en cours. Au sens propre comme au figuré, d’ailleurs, car la baraque est en mauvais état et plusieurs habitations sont à refaire, mais la ville de Séville, propriétaire des murs, n’est pas pressée d’intervenir. En effet, les pouvoirs publiques sont exaspérés par cette joyeuse bande de résistants qui ont réussis à faire classer le bâtiment à la fois comme bien culturel d’intérêt général et comme monument historique. Mais cela ne suffit pas à calmer les attaques. Au moment de mon séjour, une importante réunion publique a lieu pour tirer à nouveau la sonnette d’alarme, en effet, la municipalité veut dénoncer la convention qui la lie au Pumarejo et il est maintenant de notoriété publique qu’elle souhaite se débarrasser des squatteurs pour revendre ce bien immobilier de grande valeur.

Alors les troupes voisinales restent mobilisées. Portes ouvertes, manifestations, pétitions… Tout est mis en œuvre pour faire connaître la Casa et gagner des soutiens. Des liens forts ont été tissés avec les différents acteurs du tissus associatif local, régional et national. Des soutiens de renom, comme le prix Nobel de littérature José Saramago se sont exprimés en faveur de ce lieu dont la tradition d’ouverture au public remonte à loin. De la construction, en 1775 par Pedro Pumarejo, à aujourd’hui, la Casa del Pumarejo a successivement été hospice, école, collège, bibliothèque, pension, commerces ou ateliers d’artisans… Les habitants veulent maintenant faire vivre ce patrimoine en prise avec la société contemporaine et ne manquent pas d’idées pour y parvenir. « Apportez vos projets » disent-ils, « Il y a de la place pour tout le monde !! ».

Avant de quitter Séville, j’aurais le temps de nouer quelques relations fortes avec mon hôte qui m’aura aussi fait découvrir quelques endroits sympas de la ville, petits bars à tapas pleins de vie, salle de concert rock programmant des soirées flamenco, jardins partagés, etc. Je repars avec une l’envie de revenir au plus vite, car en seulement quelques jours, cette ville m’a profondément marquée.

Pour en savoir plus :

plataformapumarejo@yahoo.es

http://www.facebook.com/pages/Casa-Palacio-Pumarejo-Sevilla

Plaza Pumarejo, 3 41003 SEVILLA

Avec mon hôte Andalouse sur les toits de Séville

Quelques activités du Centro Vecinal

Plaquette de présentation du Pumarejo

Texte de soutien au Pumarejo par José Saramago

Texte de soutien au Pumarejo par José Saramago (détail)

Jardins collectifs « Huerto del rey moro »

Jardins collectifs « Huerto del rey moro »

La capitale espagnole bruit du ronron urbain des cités européennes, langage standardisé fait de circulation automobile, de brouhaha mercantile et d’agitation futile. Seul l’accent madrilène marque une légère diférence géographique. les gens s’interpellent à voix tonitruantes, les jeunes picolent dans les parcs, les bars offrent des tapas jusqu’à tard dans la nuit, aucun doute, je suis bien arrivé.

C’est dans un troquet de la rue Atocha que je rencontre mon premier contact, Juan. Il comprend tout de suite de quoi je lui parle, l’éducation populaire, il a baigné dedans toute son adolescence, me dit-il. Pour lui, le mouvement est ancré dans tout le pays, de façons diverses et variées. A l’écouter, je m’aperçois que les variantes espagnoles sont très proches des françaises. Mêmes types d’associations quasi institutionnelles côtoyant des groupes plus ou moins radicaux. A la différence près qu’on trouve aussi les fameux Centres Sociaux à l’italienne, immeubles occupés transformés en laboratoires d’expérimentation politique, et, particularité locale sans doute, des fondations privées directement financées par des banques, chose que je trouve suffisamment improbable pour aller voir de mes propres yeux.

http://mierdo.com – La llave inglesa, compañia de teatro, Madrid

Dès le premier soir, Juan m’emmène au KOALA (Komplexe Okkupé Autogéré Labyrinthe Anarchiste). Le lieu accueille ce soir là un concert hip-hop dans le cadre d’un festival contre le racisme.

Je me sens assez vite à l’aise dans ce dédale de salles enchevêtrées, maison ouverte aux murs peints sauvagement, couleurs représentatives de la foule bigarrées qui peuple l’édifice. La démarche de l’équipe du Koala s’inscrit dans un ensemble de réappropriations de locaux ou immeubles intervenant dans de nombreuses villes d’Espagne et où les anarchistes sont la plupart du temps investis. Nous sommes dans la lignée du mouvement squat international, rien jusque là qui sorte de l’ordinaire libertaire… La soirée bat son plein et je m’installe dans un des salons pour entamer la discussion avec un petit groupe d’occupants. Le terme d’éducation populaire leur évoque vaguement quelque chose, mais ils ne font aucune distinction entre action politique, éducative ou culturelle, tout étant lié selon eux. J’essaye d’en savoir plus sur les nombreux ateliers qui se déroulent tous les jours sur place, sur les liens avec le voisinage ou encore sur leurs conceptions de l’autonomie, mais mon niveau d’espagnol limité entrave la fluidité de la conversation. Au bout d’un moment, nous abordons le sujet du mouvement des Indignés, l’occupation de la Puerta del Sol et les suites données au mouvement. En bons anars, ils sont très critiques vis à vis de tout ça. S’ils ont été enthousiastes, ils ont vite déchanté et ne se sentent aujourd’hui plus trop concernés. Bien sûr ils ont été présents et ont fait feu de tous bois pendant et même après le campement. Ils insistent, comme souvent, sur le fait que l’organisation des AG, le travail en commissions ouvertes, la démocratie directe, le refus de toute hiérarchie et beaucoup d’autre pratiques adoptées pendant le mouvement étaient fortement inspirées des idées libertaires. Le point positif qui met tout le monde d’accord, c’est de constater qu’un nombre important de gens sont venus sans aucune idée préconçue, et sont repartis avec un début d’éducation politique. De ce point de vue là, le mouvement des Indignés a été une prise de conscience pour des milliers de personnes. Au final, les révolutionnaires espagnols regrettent que la dimension militante ait été reléguée derrière des considérations parfois trop « new age » à leurs yeux. A ce titre, ils regardent avec envie les occupants de Wall Street, qui à leur avis portent des idées beaucoup plus radicales et s’attaquent frontalement aux vrais responsables du système financier dominant.

El Koala, festival contre le racisme

Le lendemain, après une matinée difficile à cuver les nombreux calimuchos de la veille, je me dirige vers la station de métro Lavapiès, un quartier populaire du centre où j’ai rendez-vous avec Añès, une étudiante salvadorienne, intéressée par mes questions, et qui me propose de visiter la Casa Encendida… Arrivés sur place, je suis frappé par le caractère classieux de l’endroit. Grand hall d’accueil, nombreuses salles de travail, quatre espaces d’exposition, une grande terrasse envahie d’une jungle luxuriante, et j’en passe. Nous buvons un café au bar et Añès me parle de son vécu au Salavador, les associations dont elle fait parti là-bas, notamment celles influencées par Paolo Freire, qui oeuvrent à l’éducation politique des communautés pauvres. Elle me propose ensuite d’explorer plus avant la Casa, où se mêlent différentes expositions, dont une sur les droits des femmes à travers la planète. Nous nous arrêtons devant une courte vidéo à base de clichés qui a tout l’air d’une mauvaise pub, je fais remarquer à ma camarade qu’elle pourrait aussi bien servir d’annonce pour une banque, ce qui la fait rire : « normal, dit-elle, c’est financé par une banque ! »

Ainsi nous y voilà, sans m’en douter, j’ai mis les pieds dans un de ces fameuses institutions d’éducation populaire qui servent de paravent éducativo-culturel à quelques banques locales. La déception est cruelle. J’étais presque emballé par le caractère généreux de l’endroit. salles de cours, bibliothèque, ambiance conviviale et ouverte, multigénérationnelle et colorée, je me disais que j’avais dû tomber dans une sorte de super MJC… Raté ! Ici, d’éducation politique radicale il ne sera certainement pas question. les financiers ne sont pas mécènes pour qui voudrait les mettre à bas…

En sortant je suis dépité. N’y a-t-il donc pas d’intermédiaire entre ces squats cradingues complètement renfermés sur eux-mêmes, comme ce CSO Casablanca (centro social okupado), où je pénètre en voyant l’affiche d’un festival « Tatoo Circus », et où malgré quelques heures de déambulation, strictement personne ne m’adressera la parole !  Et ces grosse fondations luxueuses où les banquiers se rachètent une conscience ??? Le Casablanca semblait pourtant prometteur, avec ses nombreuses activité, son projet d’université populaire, ses ateliers DIY, etc. J’y retournerai le lendemain pour tenter d’aborder quelques personnes et d’entamer la discussion, mais je ne sais si c’est mon espagnol miteux ou ma nouvelle coupe de cheveux qui suscitent la méfiance, aucune discussion poussée, rien que des bribes et des gens qui s’esquivent au bout de cinq minutes… Las, je quitte Madrid au bout de quelques jours avec un curieux sentiment : la belle machinerie du système dominant ou l’amusant bricolage de la contestation minoritaire, faudra-t-il toujours ainsi choisir ton camp, camarade ? Et je repense à d’autres modèles qui ont fait le choix d’une tierce voie, plus louvoyante, moins évidente, mais peut-être plus ancrée dans le réel et certainement plus efficace en terme d’action démocratique locale…

Plus d’infos :

El KOALA : anarkoala (arobase) riseup.net – anarkoala.wordpress.com – 26, rue Adelfas, Madrid.

La Casa Encendida : http://www.lacasaencendida.es – 2 Ronda de Valencia, Madrid

CSO Casablanca : info@csocasablanca.org – www.csocasablanca.org – 21 rue Santa Isabel, Madrid

Madrid, barrio Lavapiès, teatro politico

Madrid, barrio Lavapiès, teatro politico

Madrid, barrio Lavapiès, teatro politico

Madrid, el Centro Social Okupado Autogestionado Casablanca

Madrid, talleres al CSOA Casablanca

Madrid, entrada de la Casa Encendida

Madrid, expo « mujeres » a la Casa Encendida

Madrid, mujeres visitando une expo sobre las mujeres en la Casa Encendida