De Tunis à Sousse en passant par Attac, Eco-conscience et les autres…

Publié: 19 avril 2012 dans Carnet de route - Road notes, Rézo educ pop - international network

14 janvier 2011, le peuple tunisien fête la chute du tyran. Après dix semaines d’insurrection, le régime de Ben Ali s’effondre et un gouvernement provisoire s’installe en attendant les élections. Quelques mois plus tard, Ennahada, le parti islamiste modéré, conservateur, remporte une majorité écrasante de sièges à l’Assemblée Constituante. Toute la gauche tunisienne est sous le choc. Les vieux opposants, qui ont cru tirer leur épingle du jeu, se sont divisés à un point tel que la mouvance islamiste, en bloc soudé, a su gagné la préférence des électeurs tunisiens.

Lorsque j’arrive à Tunis, un an après, le calme politique semble revenu. La révolution passée, les choses ont repris leur cours. Bien sûr la parole est dorénavant libre, et des débats naissent spontanément à chaque coin de rue, chaque terrasse de café, mais le système est toujours en place. Personne n’est dupe, tout le monde sait que les anciens apparatchiks se sont placés discrètement de manière à garder la main sur l’exercice du pouvoir. Preuve en est que le nouveau directeur de la Banque Centrale Tunisienne, qui n’a pas été élu mais nommé par l’Europe et le FMI, n’a strictement rien changé au programme économique. Le service de la dette extérieure reste la part la plus importante du budget national, et une épine enfoncée profondément dans le pied du nouveau gouvernement, qui sait pertinemment qu’il n’aura pas les moyens de financer ses promesses de justice sociale.

S’ils braillent très fort, les salafistes se carapatent dans tous les sens à la première grenade lacrymogène, chose curieuse, les flics aussi !

Sur cette question, ATTAC Tunisie est en pointe. Je rencontre Fathi Chemski, son porte parole, qui me dresse de la situation économique un tableau plutôt alarmant. Pour lui, et pour les deux jeunes étudiants qui l’accompagnent, il est urgent de lancer un audit citoyen de la dette. Les tunisiens doivent savoir quelle est la part illégitime de cette dette, celle contractée par l’ancien dictateur, et qui ne doit pas être payée par le peuple. La priorité numéro un est de lutter contre l’impérialisme occidental qui tient le pays grâce à cette dette. Pour cela, il faut reconstruire la démocratie à la base, selon un modèle qui ne soit pas importé mais « made in Tunisia ». Il reste un énorme chantier révolutionnaire à mener pour éveiller les consciences de classes et réveiller le conflit social. ATTAC porte en ce sens un projet qui vise à la souveraineté de la population nationale : que la révolution change le rapport de force social. Fathi considère que la Constituante est un leurre, il ne faut pas en faire une priorité, le problème est le maintient du régime Ben Ali sous une autre forme, les élections à venir sont une manœuvre pour stabiliser la situation avec un gouvernement légitime qui mangera dans la main des investisseurs étrangers. Il faut relativiser le sentiment de victoire en rappelant que si le peuple a bien gagné une bataille politique, il n’a pas encore gagné la guerre économique ! L’annulation du service de la dette est l’enjeu prioritaire, car, comme dit Fathi : « Il y a le feu à la maison, et on arrose le jardin des autres !»

La question économique est au cœur : il faut avant toute chose financer les droits sociaux, recomposer l’échiquier politique, tout est à imaginer. Les jeunes, qui ont été à l’initiative de la révolution, qui ont inventé de nouveaux outils et qui ont maintenu la pression jusqu’au bout, ont été mis sur la touche par les vieux doctrinaires. Ils vont maintenant devoir s’imposer sans être récupérés. Pour cela, ATTAC pense à divers chantiers, parmi ceux-ci : la création d’une Université Populaire, ou la préparation du Forum Social Mondial qui se tiendra à Tunis en juin 20013…

Fortement inspiré par de cette discussion, je continue mon chemin dans la ville, à la rencontre d’autres acteurs de l’éducation populaire. Dans un café animé de la médina de Tunis, je parle politique avec des habitants du quartier. Fenêtres ouvertes malgré le froid, les hommes fument en jouant aux cartes. Ils parlent fort, s’apostrophent d’une table à l’autre, se chambrent en claquant les cartes, tapent sur la table lorsqu’ils marquent. Au milieu de ce barouf, on distingue aussi la version tunisienne de l’école des fans sur un écran de télé ainsi qu’une fréquence radio de pop égyptienne… Un peu plus tard dans le métro bondé, c’est la cohue de l’heure de pointe, le chauffeur prend le micro : « Qu’est-ce qu’il se passe aujourd’hui ? C’est déjà la fin du mois ? Vous avez plus d’argent pour le taxi ? Ça va pas faire l’affaire des pickpockets, hein ! »… Le soir, au Club Underground (ex J.F.K), un des quelques bars qui sert de lieu de rendez-vous à la gauche radicale tunissoise, j’échange avec Karima sur la question féministe et la montée du salafisme, version arabe du fascisme européen ; Je débat avec Sven qui part le lendemain faire un reportage en Lybie ; Je désapprouve Layla sur la dépendance du pays aux aides étrangères ; J’apprends grâce à Bharam le rôle des anciennes solidarités tribales dans le déclenchement de l’insurrection ; J’écoute une militante communiste me sermonner sur la responsabilité de la France dans l’échec du processus révolutionnaire. Je me permet timidement de lui rappeler que je ne suis pas « La France »… Peine perdue, que ce soit sous forme de vanne, au second degré ou chargé, plus rarement, d’une rancoeur évidente, je me ferai plusieurs fois traiter de « colon ». Il va y avoir du boulot pour effacer un siècle de colonisation et quelques décennies d’un tourisme massif et dévastateur à sens unique. Prix du visa pour un français vers la la Tunisie : 0 Euros ; Prix du visa pour un tunisien vers la France : 1000 Dinars !

Place de l’Indépendance, les militaires protègent l’ambassade de France… Indépendant vous avez dit ???

Un peu plus tard à Sousse, grande ville touristique aux portes du Sahel, je rencontre Hamza, Kais et leurs amis. Hamza est étudiant et actif au sein de plusieurs associations, notamment « Eco-Conscience », un groupe local d’éducation à l’environnement. Les militants de cette association vise à inciter les habitants à se prendre en charge, sans attendre l’intervention des autorités gouvernementales, notamment pour tout ce qui concerne l’écologie. Ils arrivent dans un quartier, mobilisent en premier lieu les enfants, et organisent le ramassage des déchets qui jonchent les sols. En agissant au plus près des lieux de vie, ils montrent au gens que leur quartier peut-être beau, propre et agréable à vivre, première étape vers une valorisation des potentialités locales. Avant le 14 Janvier 2011, Hamza se voyait devenir ingénieur, partir gagner sa vie en Europe ou au Canada, revenir riche et fonder une famille… La révolution a changé sa vie, il sait maintenant que son avenir se joue ici et maintenant. En descendant dans la rue, il a compris certaines choses comme le pouvoir du nombre ou la force de l’initiative populaire. Il me raconte cette anecdote toute simple : un matin, en se promenant sur la plage, il remarque les relents nauséabonds d’une bouche d’eaux usées rejetées par un grand hôtel de bord de mer. Il prend cette pollution manifeste en photo et l’envoie aux autorités. D’autres se joignent à lui. Les gens, qui n’auraient jamais osé s’exprimer avant, dénoncent l’impunité de l’hôtel et celui-ci se voit bientôt obligé de mettre son système d’évacuation aux normes. Une petite victoire populaire qui encourage à aller de l’avant.

Kais, pour sa part, est fortement intéressé par l’idée d’une éducation politique. Avec quelques amis, ils organisent des débats dans les cafés, les lieux publics, en cherchant à libérer la parole pour mieux nommer les problèmes et ainsi rechercher collectivement les solutions. Au cours de notre discussion, il est fortement intéressé par les techniques et méthodes d’éducation populaire qui se développe actuellement en France, et me demande de lui envoyer les liens pour qu’il puisse s’approprier ces outils et les traduire en tunisien.

Il y a dans ce petit pays des milliers de militants comme Hamza et Kais, ni dans les partis, ni dans les institutions. Que les entrées soient politiques, écologiques, sociales, comme ces femmes qui s’organisent pour défendre leur droits, ou culturelles, comme ces jeunes qui retapent un vieux cinéma abandonné à Chemk, ils se prennent en main et agissent en autonomie. Un an après la révolution, alors que les choses semblent figées d’un point de vue purement institutionnel, il se crée en Tunisie entre 50 et 100 associations par mois. Le dynamisme de la société civile n’est visible que si l’on regarde de près, ce que peu de médias s’accordent à faire. La Tunisie d’aujourd’hui est pareil à une prairie : vue dans son ensemble, elle semble calme et à peine perturbée par quelques brises, mais si on se penche un peu, si on observe chaque mètre carré à la loupe, la vie s’y agite de manière exubérante.

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