Lam Echaml – Tunisie

Publié: 26 mars 2012 dans Rézo educ pop - international network

Lorsqu’il a su que je partais en Tunisie, Cyril m’a alors appris qu’il y avait longtemps vécu. Il m’a dit avoir fait les quatre cents coups là-bas, pendant huit ans, avant qu’on ne le remette gentiment dans un avion vers la France, au motif que son activisme politique commençait à faire un peu trop de bruit aux oreilles du régime de Ben Ali. Il m’a alors donné les contacts de ses amis sur place, en me souhaitant bon séjour. Un an après la chute du dictateur, je me mets en route pour Tunis avec l’envie de rencontrer quelques acteurs passés et présents de cette révolution inachevée.

Parmi les personnes recommandées, il y a Toufik, un militant libertaire et syndicaliste de la première heure, aujourd’hui professeur, qui vit avec sa femme dans une vieille maison de Bab El Jdid, un quartier populaire en bordure de la médina. Il me reçoit dès mon deuxième soir en ville, et m’entretient alors de l’organisation au sein de laquelle il milite : Lam Echaml, qui veut dire « Être ensemble » ou « regroupons-nous ». Il s’agit d’un collectif dont l’idée maîtresse est ainsi résumée : « être un regroupement d’une soixantaine d’associations de la société civile, d’initiatives et d’autant de citoyens indépendants unissant leurs efforts afin de créer un mouvement fort, ouvert et efficace pour avancer, main dans la main, tous ensemble dans le sens d’un modèle tunisien englobant nos 3000 ans d’histoire et de civilisation pour une Tunisie de demain moderne, républicaine et démocratique. »

L’association se veut profondément laïque, certains commentateurs extérieurs la qualifieront de carrément anti-islamiste. Cette particularité, dans un pays gouverné par une majorité religieuse, leur a valu quelques attaques. La dernière en date fut le rassemblement salafiste devant le cinéma où ils organisait la projection d’un film prônant la liberté de croyance. Extrait d’un compte-rendu trouvé sur internet1 : « Devant le cinéma Africart étaient rassemblés plus ou moins 30 jeunes islamistes, notamment reconnaissables à leurs slogans […]. Ils s’étaient déplacés afin de tenter d’empêcher la projection d’un film prévu ce jour-là : « Ni Allah ni Maître », de la réalisatrice franco-tunisienne Nadia El Fani. J’avais déjà entendu parler de cette femme, qui a récemment provoqué un scandale à la télé tunisienne en affirmant haut et fort son athéisme… »

Par ailleurs, lorsqu’il s’est agit de préparer les élections à la Constituante, Lam Echaml a mis en place les Caravanes Citoyennes. Ce vaste chantier a démarré avec le recrutement de 48 jeunes diplômés chômeurs venus de toute la Tunisie, qui ont été invités à Tunis pour se former à aller parler du vote aux gens de toute la population. Ces jeunes se sont ensuite répartis par groupes de douze dans quatre caravanes qui ont sillonné l’ensemble des régions. A chaque étape, les jeunes partaient faire du porte à porte pour rencontrer les gens et parler avec eux de l’enjeu des prochaines élections. Sans partisanerie ni militance affichée, ils avaient pour mission de toucher surtout les délaissés du jeu démocratique : hommes et femmes des régions rurales, exclus, marginaux… En parallèle, une cinquième caravane, plus culturelle, a cheminé à travers le pays, organisant douze fêtes en quinze jours. Au total, ce sont plus de 500 000 personnes qui ont été directement ou indirectement concernées.

La conversation continue, Toufik est volubile. Au bout d’un moment, Aziz nous rejoint et il est alors question du nouveau projet de Lam Echaml : les Atelier d’Écriture Citoyenne de la Constitution. L’idée est d’organiser des ateliers thématiques regroupant tous les gens intéressés pour écrire des cahier de doléances. L’objectif affiché est de pouvoir se mettre d’accord sur les droits essentiels qu’il faudrait garantir et, dans la perspective d’une Assemblée Constituante dominée par Enhada, le parti islamiste libéral, pointer ce qui ne devra surtout pas être interdit. Pour cela, l’association compte mettre en place des interventions dans l’espace public et jouer de son influence dans la rue pour imposer le débat. Au terme des ateliers, il y aura la rédaction finale d’un cahier qui sera envoyé à tous les constituants et diffusé à quelques 100 000 exemplaires pour exiger l’organisation de débats publics. Pour plus de crédibilité, il est prévu de travailler en partenariat avec des juristes pour traduire les doléances populaires en termes législatifs. Les principaux thèmes retenus sont : l’éducation, la santé, l’environnement, la démocratie locale, la parité, l’emploi, les jeunes et la culture. Mais Lam Echaml est ouverte à d’autres suggestions.

Comme le collectif a récemment ouvert une Maison des Associations, cette structure leur sert de base pour la mise en place d’une logistique importante dans les quartier populaires. Par ailleurs, les animateurs du projet tissent des liens discrets avec certains constituants pour œuvrer aussi de l’intérieur. Avec tout ça, Toufik pense qu’ils pourront formuler des revendications défendables et porter l’expression des citoyens jusqu’aux oreilles et aux yeux des Constituants.

D’autres chantiers sont à venir : mise en place d’un réseau national d’éducation populaire au sein même des écoles en utilisant le biais d’un projet de soutien scolaire ; création d’une revue des associations, d’une radio, ouverture d’autres maisons pouvant accueillir les initiatives locales… Les idées sont claires, simples, le vocabulaire est accessible et tout le discours organisé autour d’une idée maîtresse : garantir le processus démocratique par la base. Pour Toufik la situation actuelle est telle qu’on ne peut même pas parler de représentativité, lui veut donner aux gens la possibilité de faire leurs choix démocratiques en connaissance de cause. Il a été observateur des élections et sait pertinemment que sans une réelle éducation politique, celles-ci ne seront rien de plus qu’une vaste mascarade électorale, de la poudre aux yeux. Aujourd’hui, il veut faire d’une pierre deux coups : donner du travail à tous ces jeunes diplômés sans emploi et constituer un large réseau d’éducation populaire à travers le pays. Comme beaucoup d’autres, il n’attend rien du nouveau gouvernement, il pense que tout repose sur le militantisme acharnée d’une société civile en pleine explosion. En effet, un an après la chute du régime dictatorial, ce sont pas loin de cents associations qui se créent chaque mois en Tunisie, et cette dynamique là, Toufik la voit d’un œil très positif.

Lam Echaml est né pour encourager ce processus tout en évitant la dispersion des forces et dynamiques de la société civile. Le collectif revendique d’être « une caisse de résonance et un lieu de convergence entre les associations, initiatives et indépendants pour relayer, coordonner et renforcer les activités de chacune de ses composantes. »

Plus d’infos sur :

1) http://amelieetcie.wordpress.com/2011/06/29/ni-allah-ni-maitre-le-grand-brouillard-tunisien

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