La Scighera – Milano, Italia

Publié: 18 mars 2012 dans Rézo educ pop - international network

Le train file à travers la Plaine du Pô, avançant dans un brouillard aveuglant. Au delà de quelques mètres, les arbres deviennent flous, les maisons diffuses. Est-ce un corps de ferme ou les prémisses d’une ville ? Dans la brume, tout est possible. Là où le soleil écraserait sa vérité lumineuse, le brouillard laisse place au doute et à l’imaginaire. Le grand jour est la vérité crue, dans la brume se jouent d’autres réels, plus chimériques, plus utopistes, tout dépend de sa densité. En Lombardie, cette forme de brouillard qui trouble les paysages sans les occulter se nomme « scighera ».

A Milan, on trouve aussi La Scighera, un espace associatif politico-culturel implanté en 2006 dans le quartier populaire de la Bovisa. A l’origine, quelques amis se retrouvent autour d’une idée simple : arrêter de déconnecter leur vie professionnelle de leurs activités militantes. Après trois ans de recherche-action, au cours desquels ils élargissent le cercle initial pour se retrouver une petite vingtaine, les voilà qui tombent sur un bâtiment d’usine désaffecté dont l’agencement et les dimensions collent parfaitement à leurs envies. Quelques mois de travaux plus tard, ils inaugurent ce lieu appelé à devenir, ils ne le savent pas encore, une référence incontournable de la vie culturelle milanaise. Bar et restauration de produits locaux, animations, concerts, cours, activités collectives, débats, projections ciné, etc. Lorsqu’on entre à la Scighera, on ne soupçonne pas immédiatement la formidable énergie qui anime celles et ceux qui la font vivre. Si les fondateurs sont en majorité issus de la mouvance anarchiste, ce n’est plus le cas de tous aujourd’hui. Le choix a donc été fait de ne pas afficher de prime abord les couleurs (rouge et noir), mais de travailler sur des entrées plus générales, comme par exemple la question de l’accès gratuit à l’eau potable, ou celle de la vie de quartier…

La Scighera se veut une école de l’autonomie, une voie vers l’autogestion. Les participants, travailleurs ou volontaires, sont encouragés à réaliser les idées par eux-mêmes. « Tu veux organiser un événement ? Vas-y, on te laisse la salle, le matériel à disposition, une aide technique si tu as besoin, mais c’est toi qui sera maître d’œuvre», m’explique Lorenzo, l’un des fondateurs. Les gens de la Scighera sont très actifs. Quant ils ne sont pas en train d’animer leur local, on les trouve au hasard du quartier de la Bovisa, où ils organisent repas de quartier et animations de rue ; ou bien ils sont en soutien chez quelques collèges, comme cette association de jeunes dans un quartier voisin qui a été victime d’un attentat mafieux : une petite bombe placé devant le local… Aussitôt les militants de la Scighera se proposent pour venir animer un séminaire sur la « phénoménologie de la bombe » !

Au fur et à mesure, différents chantiers se sont mis en place. La chorale révolutionnaire est maintenant en voyage presque tous les mois. Via Scighera, un projet d’échanges avec d’autres alternatives dans différentes villes européennes, organise régulièrement des séjour à Lyon, Marseille, Genève, et bientôt Barcelone. Au départ, la Scigherina était une réponse au besoin des parents qui fréquentaient le lieu d’avoir un espace de convivialité où ils auraient pu venir en famille, sans les contraintes habituelles, et ainsi participer aux débats, activités, etc, pendant que les enfants jouaient à proximité. Quelques réflexions plus tard, le projet avance et cherche aujourd’hui à mettre en relation parents, enfants, animateurs, éducateurs, artistes et autres, avec toujours cette idée de faire de la politique avec des mômes. Aujourd’hui se pose le problème du renouvellement, quand les enfants grandissent, mais la commission qui s’occupe de ce volet ne manque pas d’idées pour rebondir.

Bien que l’aventure ait pris son rythme de croisière, avec un fonctionnement stable et un public de plus en plus nombreux, elle n’est pas à l’abri des mauvais coup, comme par exemple une subite augmentation de loyer, décidée par le richissime propriétaire, sans concertation et sans négociation possible. Heureusement, l’équipe de la Scighera compte quelques vieux briscards de la question du logement, anciens (ou actuels) squatteurs, aguerris aux techniques de résistance du droit au logement, ainsi qu’un avocat en qui ils ont toute confiance.

Au cours de la discussion, Lorenzo me rappelle que la problématique initiale était de libérer le travail des impératifs économiques. Il y avait cette volonté forte de devenir des « militants salariés », au risque de passer de l’autogestion à l’auto-exploitation si l’on n’y prends pas garde. A ce titre, les travailleurs de la Scighera ne touchent d’ailleurs pas un salaire mais un revenu (reddito), différence importante, selon eux. Toutes les décisions sont prises au consensus, entre les travailleurs et les autres membres du collectif, et il n’y a pas de hiérarchie… Ou presque, car Lorenzo, lucide, se demande quand même dans quelle mesure le propriétaire du bâtiment, qui profite de la production des travailleurs, n’en tiendrait pas quelque part le rôle à peine masqué ! Ainsi, après 6 ans de fonctionnement se pose à nouveau la question de la légalité ou du mode squat. Alors que l’idée de départ était d’ouvrir un lieu légal, certains s’aperçoivent que cela a ses limites et se demandent s’ils ne devraient pas revenir à une forme d’occupation illégale, tout en maintenant une exigence forte sur l’hygiène, la sécurité, et une apparence générale d’un lieu qui attirerait aussi bien les squatteurs que les voisins. Derrière cela pointe la question du manque de conflit avec le pouvoir ou les institutions. Peut-on militer radicalement, et surtout efficacement, tout en respectant scrupuleusement les cadres de la loi ?

Parmi les autres interrogations sur l’avenir de la Scighera, Lorenzo souhaite plus d’engagement au niveau du quartier. Il verrait bien la structure servir de lieu de formation politique à l’autonomie dans la Bovisa, et d’ajouter comme un regret que beaucoup d’étrangers ne viennent pas à la Scighera, alors qu’ils y trouveraient tout un tas de ressources et d’aide dans leurs démarches. Cependant, un travail avec école d’italien langue étrangère vient de démarrer, qui verra l’organisation de soirées à thèmes et autres actions concrètes. A terme, l’idée serait de continuer à faire entrer des gens aux valeurs différentes, d’abord dans les différentes commissions puis dans le collectif décisionnel. Pour quelques uns des fondateurs, il est crucial d’apprendre des autres pour aller vers un modèle anarchiste plus sincère.

La conversation se poursuit et je demande quelle perception ont les gens qui fréquentent le lieu. De toutes ces valeurs, que reste-t-il dans l’esprit du public lambda ? Et les travailleurs de la Scighera me répondent que, bien sûr, les gens ne sont pas toujours informés. Il reste un gros chantier de réflexion à mener en interne sur ce sujet. Un exemple : le problème du rapport au travail, car leur statut n’entre pas dans le cadre du code du travail italien, mais impossible de communiquer là-dessus avec des inconnus ! Alors ils cherchent les bons points d’entrée pour initier la discussion. Ils pensent avoir déjà une belle aura auprès de tous les « orphelins » de la gauche, celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans les partis, mais l’enjeu ne s’arrête pas là. Ils veulent cibler plus large et amener à participer des personnes qui viendraient prendre une vrai part dans l’expérience, pas juste une forme facile d’interactivité avec de gentils bénévoles qui s’exécutent quand les chefs ont décidé, mais des adhérents impliqués qui se regrouperaient autour de l’idée d’une participation véritable, à tous les niveaux.

Alors que se profilent les premiers indices de notre arrivée à destination, je repense à tout ce qu’il y aurait encore à dire sur la Scighera. Si je n’en retenais qu’une, ce serait leur incroyable utilisation de l’informatique. Leur système a été pensé et conçu pour libérer du temps, aider à l’organisation, permettre une communication permanente, etc.

Bien sûr il y aurait encore beaucoup à dire, mais le train entre en gare… Ami lecteur, amie lectrice, je ne peux que te conseiller d’aller leur rendre visite :

(circolo ARCI) La Scighera – Milano – Via Candiani 131

Quartiere Bovisa – tel./fax. 02 39480616

http://www.lascighera.org/

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commentaires
  1. […] Seb est un des moteurs genevois du projet « Mon Village », dont j’ai déjà parlé avec l’article sur la Scighera, qui vise à créer du réseau entre différent quartiers d’Europe. Mais ceci fera […]

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