Archives de mars, 2012

Lorsqu’il a su que je partais en Tunisie, Cyril m’a alors appris qu’il y avait longtemps vécu. Il m’a dit avoir fait les quatre cents coups là-bas, pendant huit ans, avant qu’on ne le remette gentiment dans un avion vers la France, au motif que son activisme politique commençait à faire un peu trop de bruit aux oreilles du régime de Ben Ali. Il m’a alors donné les contacts de ses amis sur place, en me souhaitant bon séjour. Un an après la chute du dictateur, je me mets en route pour Tunis avec l’envie de rencontrer quelques acteurs passés et présents de cette révolution inachevée.

Parmi les personnes recommandées, il y a Toufik, un militant libertaire et syndicaliste de la première heure, aujourd’hui professeur, qui vit avec sa femme dans une vieille maison de Bab El Jdid, un quartier populaire en bordure de la médina. Il me reçoit dès mon deuxième soir en ville, et m’entretient alors de l’organisation au sein de laquelle il milite : Lam Echaml, qui veut dire « Être ensemble » ou « regroupons-nous ». Il s’agit d’un collectif dont l’idée maîtresse est ainsi résumée : « être un regroupement d’une soixantaine d’associations de la société civile, d’initiatives et d’autant de citoyens indépendants unissant leurs efforts afin de créer un mouvement fort, ouvert et efficace pour avancer, main dans la main, tous ensemble dans le sens d’un modèle tunisien englobant nos 3000 ans d’histoire et de civilisation pour une Tunisie de demain moderne, républicaine et démocratique. »

L’association se veut profondément laïque, certains commentateurs extérieurs la qualifieront de carrément anti-islamiste. Cette particularité, dans un pays gouverné par une majorité religieuse, leur a valu quelques attaques. La dernière en date fut le rassemblement salafiste devant le cinéma où ils organisait la projection d’un film prônant la liberté de croyance. Extrait d’un compte-rendu trouvé sur internet1 : « Devant le cinéma Africart étaient rassemblés plus ou moins 30 jeunes islamistes, notamment reconnaissables à leurs slogans […]. Ils s’étaient déplacés afin de tenter d’empêcher la projection d’un film prévu ce jour-là : « Ni Allah ni Maître », de la réalisatrice franco-tunisienne Nadia El Fani. J’avais déjà entendu parler de cette femme, qui a récemment provoqué un scandale à la télé tunisienne en affirmant haut et fort son athéisme… »

Par ailleurs, lorsqu’il s’est agit de préparer les élections à la Constituante, Lam Echaml a mis en place les Caravanes Citoyennes. Ce vaste chantier a démarré avec le recrutement de 48 jeunes diplômés chômeurs venus de toute la Tunisie, qui ont été invités à Tunis pour se former à aller parler du vote aux gens de toute la population. Ces jeunes se sont ensuite répartis par groupes de douze dans quatre caravanes qui ont sillonné l’ensemble des régions. A chaque étape, les jeunes partaient faire du porte à porte pour rencontrer les gens et parler avec eux de l’enjeu des prochaines élections. Sans partisanerie ni militance affichée, ils avaient pour mission de toucher surtout les délaissés du jeu démocratique : hommes et femmes des régions rurales, exclus, marginaux… En parallèle, une cinquième caravane, plus culturelle, a cheminé à travers le pays, organisant douze fêtes en quinze jours. Au total, ce sont plus de 500 000 personnes qui ont été directement ou indirectement concernées.

La conversation continue, Toufik est volubile. Au bout d’un moment, Aziz nous rejoint et il est alors question du nouveau projet de Lam Echaml : les Atelier d’Écriture Citoyenne de la Constitution. L’idée est d’organiser des ateliers thématiques regroupant tous les gens intéressés pour écrire des cahier de doléances. L’objectif affiché est de pouvoir se mettre d’accord sur les droits essentiels qu’il faudrait garantir et, dans la perspective d’une Assemblée Constituante dominée par Enhada, le parti islamiste libéral, pointer ce qui ne devra surtout pas être interdit. Pour cela, l’association compte mettre en place des interventions dans l’espace public et jouer de son influence dans la rue pour imposer le débat. Au terme des ateliers, il y aura la rédaction finale d’un cahier qui sera envoyé à tous les constituants et diffusé à quelques 100 000 exemplaires pour exiger l’organisation de débats publics. Pour plus de crédibilité, il est prévu de travailler en partenariat avec des juristes pour traduire les doléances populaires en termes législatifs. Les principaux thèmes retenus sont : l’éducation, la santé, l’environnement, la démocratie locale, la parité, l’emploi, les jeunes et la culture. Mais Lam Echaml est ouverte à d’autres suggestions.

Comme le collectif a récemment ouvert une Maison des Associations, cette structure leur sert de base pour la mise en place d’une logistique importante dans les quartier populaires. Par ailleurs, les animateurs du projet tissent des liens discrets avec certains constituants pour œuvrer aussi de l’intérieur. Avec tout ça, Toufik pense qu’ils pourront formuler des revendications défendables et porter l’expression des citoyens jusqu’aux oreilles et aux yeux des Constituants.

D’autres chantiers sont à venir : mise en place d’un réseau national d’éducation populaire au sein même des écoles en utilisant le biais d’un projet de soutien scolaire ; création d’une revue des associations, d’une radio, ouverture d’autres maisons pouvant accueillir les initiatives locales… Les idées sont claires, simples, le vocabulaire est accessible et tout le discours organisé autour d’une idée maîtresse : garantir le processus démocratique par la base. Pour Toufik la situation actuelle est telle qu’on ne peut même pas parler de représentativité, lui veut donner aux gens la possibilité de faire leurs choix démocratiques en connaissance de cause. Il a été observateur des élections et sait pertinemment que sans une réelle éducation politique, celles-ci ne seront rien de plus qu’une vaste mascarade électorale, de la poudre aux yeux. Aujourd’hui, il veut faire d’une pierre deux coups : donner du travail à tous ces jeunes diplômés sans emploi et constituer un large réseau d’éducation populaire à travers le pays. Comme beaucoup d’autres, il n’attend rien du nouveau gouvernement, il pense que tout repose sur le militantisme acharnée d’une société civile en pleine explosion. En effet, un an après la chute du régime dictatorial, ce sont pas loin de cents associations qui se créent chaque mois en Tunisie, et cette dynamique là, Toufik la voit d’un œil très positif.

Lam Echaml est né pour encourager ce processus tout en évitant la dispersion des forces et dynamiques de la société civile. Le collectif revendique d’être « une caisse de résonance et un lieu de convergence entre les associations, initiatives et indépendants pour relayer, coordonner et renforcer les activités de chacune de ses composantes. »

Plus d’infos sur :

1) http://amelieetcie.wordpress.com/2011/06/29/ni-allah-ni-maitre-le-grand-brouillard-tunisien

Le train file à travers la Plaine du Pô, avançant dans un brouillard aveuglant. Au delà de quelques mètres, les arbres deviennent flous, les maisons diffuses. Est-ce un corps de ferme ou les prémisses d’une ville ? Dans la brume, tout est possible. Là où le soleil écraserait sa vérité lumineuse, le brouillard laisse place au doute et à l’imaginaire. Le grand jour est la vérité crue, dans la brume se jouent d’autres réels, plus chimériques, plus utopistes, tout dépend de sa densité. En Lombardie, cette forme de brouillard qui trouble les paysages sans les occulter se nomme « scighera ».

A Milan, on trouve aussi La Scighera, un espace associatif politico-culturel implanté en 2006 dans le quartier populaire de la Bovisa. A l’origine, quelques amis se retrouvent autour d’une idée simple : arrêter de déconnecter leur vie professionnelle de leurs activités militantes. Après trois ans de recherche-action, au cours desquels ils élargissent le cercle initial pour se retrouver une petite vingtaine, les voilà qui tombent sur un bâtiment d’usine désaffecté dont l’agencement et les dimensions collent parfaitement à leurs envies. Quelques mois de travaux plus tard, ils inaugurent ce lieu appelé à devenir, ils ne le savent pas encore, une référence incontournable de la vie culturelle milanaise. Bar et restauration de produits locaux, animations, concerts, cours, activités collectives, débats, projections ciné, etc. Lorsqu’on entre à la Scighera, on ne soupçonne pas immédiatement la formidable énergie qui anime celles et ceux qui la font vivre. Si les fondateurs sont en majorité issus de la mouvance anarchiste, ce n’est plus le cas de tous aujourd’hui. Le choix a donc été fait de ne pas afficher de prime abord les couleurs (rouge et noir), mais de travailler sur des entrées plus générales, comme par exemple la question de l’accès gratuit à l’eau potable, ou celle de la vie de quartier…

La Scighera se veut une école de l’autonomie, une voie vers l’autogestion. Les participants, travailleurs ou volontaires, sont encouragés à réaliser les idées par eux-mêmes. « Tu veux organiser un événement ? Vas-y, on te laisse la salle, le matériel à disposition, une aide technique si tu as besoin, mais c’est toi qui sera maître d’œuvre», m’explique Lorenzo, l’un des fondateurs. Les gens de la Scighera sont très actifs. Quant ils ne sont pas en train d’animer leur local, on les trouve au hasard du quartier de la Bovisa, où ils organisent repas de quartier et animations de rue ; ou bien ils sont en soutien chez quelques collèges, comme cette association de jeunes dans un quartier voisin qui a été victime d’un attentat mafieux : une petite bombe placé devant le local… Aussitôt les militants de la Scighera se proposent pour venir animer un séminaire sur la « phénoménologie de la bombe » !

Au fur et à mesure, différents chantiers se sont mis en place. La chorale révolutionnaire est maintenant en voyage presque tous les mois. Via Scighera, un projet d’échanges avec d’autres alternatives dans différentes villes européennes, organise régulièrement des séjour à Lyon, Marseille, Genève, et bientôt Barcelone. Au départ, la Scigherina était une réponse au besoin des parents qui fréquentaient le lieu d’avoir un espace de convivialité où ils auraient pu venir en famille, sans les contraintes habituelles, et ainsi participer aux débats, activités, etc, pendant que les enfants jouaient à proximité. Quelques réflexions plus tard, le projet avance et cherche aujourd’hui à mettre en relation parents, enfants, animateurs, éducateurs, artistes et autres, avec toujours cette idée de faire de la politique avec des mômes. Aujourd’hui se pose le problème du renouvellement, quand les enfants grandissent, mais la commission qui s’occupe de ce volet ne manque pas d’idées pour rebondir.

Bien que l’aventure ait pris son rythme de croisière, avec un fonctionnement stable et un public de plus en plus nombreux, elle n’est pas à l’abri des mauvais coup, comme par exemple une subite augmentation de loyer, décidée par le richissime propriétaire, sans concertation et sans négociation possible. Heureusement, l’équipe de la Scighera compte quelques vieux briscards de la question du logement, anciens (ou actuels) squatteurs, aguerris aux techniques de résistance du droit au logement, ainsi qu’un avocat en qui ils ont toute confiance.

Au cours de la discussion, Lorenzo me rappelle que la problématique initiale était de libérer le travail des impératifs économiques. Il y avait cette volonté forte de devenir des « militants salariés », au risque de passer de l’autogestion à l’auto-exploitation si l’on n’y prends pas garde. A ce titre, les travailleurs de la Scighera ne touchent d’ailleurs pas un salaire mais un revenu (reddito), différence importante, selon eux. Toutes les décisions sont prises au consensus, entre les travailleurs et les autres membres du collectif, et il n’y a pas de hiérarchie… Ou presque, car Lorenzo, lucide, se demande quand même dans quelle mesure le propriétaire du bâtiment, qui profite de la production des travailleurs, n’en tiendrait pas quelque part le rôle à peine masqué ! Ainsi, après 6 ans de fonctionnement se pose à nouveau la question de la légalité ou du mode squat. Alors que l’idée de départ était d’ouvrir un lieu légal, certains s’aperçoivent que cela a ses limites et se demandent s’ils ne devraient pas revenir à une forme d’occupation illégale, tout en maintenant une exigence forte sur l’hygiène, la sécurité, et une apparence générale d’un lieu qui attirerait aussi bien les squatteurs que les voisins. Derrière cela pointe la question du manque de conflit avec le pouvoir ou les institutions. Peut-on militer radicalement, et surtout efficacement, tout en respectant scrupuleusement les cadres de la loi ?

Parmi les autres interrogations sur l’avenir de la Scighera, Lorenzo souhaite plus d’engagement au niveau du quartier. Il verrait bien la structure servir de lieu de formation politique à l’autonomie dans la Bovisa, et d’ajouter comme un regret que beaucoup d’étrangers ne viennent pas à la Scighera, alors qu’ils y trouveraient tout un tas de ressources et d’aide dans leurs démarches. Cependant, un travail avec école d’italien langue étrangère vient de démarrer, qui verra l’organisation de soirées à thèmes et autres actions concrètes. A terme, l’idée serait de continuer à faire entrer des gens aux valeurs différentes, d’abord dans les différentes commissions puis dans le collectif décisionnel. Pour quelques uns des fondateurs, il est crucial d’apprendre des autres pour aller vers un modèle anarchiste plus sincère.

La conversation se poursuit et je demande quelle perception ont les gens qui fréquentent le lieu. De toutes ces valeurs, que reste-t-il dans l’esprit du public lambda ? Et les travailleurs de la Scighera me répondent que, bien sûr, les gens ne sont pas toujours informés. Il reste un gros chantier de réflexion à mener en interne sur ce sujet. Un exemple : le problème du rapport au travail, car leur statut n’entre pas dans le cadre du code du travail italien, mais impossible de communiquer là-dessus avec des inconnus ! Alors ils cherchent les bons points d’entrée pour initier la discussion. Ils pensent avoir déjà une belle aura auprès de tous les « orphelins » de la gauche, celles et ceux qui ne se reconnaissent pas dans les partis, mais l’enjeu ne s’arrête pas là. Ils veulent cibler plus large et amener à participer des personnes qui viendraient prendre une vrai part dans l’expérience, pas juste une forme facile d’interactivité avec de gentils bénévoles qui s’exécutent quand les chefs ont décidé, mais des adhérents impliqués qui se regrouperaient autour de l’idée d’une participation véritable, à tous les niveaux.

Alors que se profilent les premiers indices de notre arrivée à destination, je repense à tout ce qu’il y aurait encore à dire sur la Scighera. Si je n’en retenais qu’une, ce serait leur incroyable utilisation de l’informatique. Leur système a été pensé et conçu pour libérer du temps, aider à l’organisation, permettre une communication permanente, etc.

Bien sûr il y aurait encore beaucoup à dire, mais le train entre en gare… Ami lecteur, amie lectrice, je ne peux que te conseiller d’aller leur rendre visite :

(circolo ARCI) La Scighera – Milano – Via Candiani 131

Quartiere Bovisa – tel./fax. 02 39480616

http://www.lascighera.org/

A l’image de millions d’autres jeunes depuis plusieurs décennies, j’ai découvert l’éducation populaire au tournant de l’adolescence. Bien que celle-ci ait été présente dans ma vie depuis l’enfance, je n’ai pris conscience de son existence qu’à seize ans, lorsque je me suis vu confié mes premières responsabilités au sein des Éclaireurs Éclaireuses de France, association reconnue d’Éducation Populaire, héritière d’un longue tradition du scoutisme laïque. J’ai alors appris qu’un mouvement de jeunesse pouvait revendiquer des valeurs, accompagner des personnes dans un cheminement intellectuel, former à la prise de parole en public, au débat d’idées, bref, offrir les bases d’une culture de la démocratie. Impressionné par le potentiel politique d’un tel mouvement, j’ai continué à me former dans ce sens, d’abord au sein des EEDF, puis vers d’autres associations, représentantes des diverses grandes fédérations d’une éducation populaire alors en plein renouveau. En effet, après la période sombre des années 80, de l’avènement d’un ultralibéralisme financier qui avait tranquillement détruit bon nombre de valeurs sociales et d’idéologies politiques alternatives, les différents mouvements d’éducation populaire redressaient la tête en même temps que renaissait la contestation au niveau mondial. D’antimondialistes, les tenants internationaux d’une lutte acharnée contre le capitalisme sous son visage le plus cynique allaient se définir « altermondialistes », c’est à dire constructeurs d’une autre société globale, où la compétition acharnée et les eaux froides de l’individualisme guerrier seraient contre-balancées par plus d’entraide, plus de partage, plus de liberté… Pour paraphraser le philosophe Patrick Viveret : Opposer les coopérateurs ludiques aux guerriers puritains.

Ainsi, mon parcours associatif est intimement mêlé à un cheminement intellectuel empreint de ces valeurs.

Par cette démarche, je me situe volontairement dans un courant de pensée minoritaire, mais en pleine expansion. Nous défendons l’idée que l’état du monde n’est pas celui qui convient à l’établissement pérenne de sociétés et de peuples vivant heureux sur Terre. Inspirés par les critiques et les commentaires avisés de penseurs historiques, nous voulons vivre notre époque en affirmant nos valeurs le plus fort possible. Ce faisant, nous organisons le quotidien, la collectivité, les personnes ainsi que leurs projets, dans le but de laisser aux générations futures la possibilité de nous regarder comme ayant été celles et ceux qui ont œuvré pour tirer l’humanité vers le haut.

Un tout petit pas, presque rien, pas même une avancée… Mais qui suffit pour démarrer le périple.

Après avoir baigné dedans depuis ma prime enfance, voilà bientôt seize ans que je fais de l’éducation populaire de manière consciente. Si la définition que j’en donne aujourd’hui est le fruit d’une longue maturation intellectuelle, il ne fait aucun doute qu’en tant que responsable de groupe aux Éclaireurs Éclaireuses de France, Union Chrétiennes des Jeunes Gens, moniteur en centres de loisirs, camps de vacances, animateur socioculturel, en centre aéré, au pied des immeubles, en maisons de quartiers, puis sur de la coordination de secteurs en Maison des Jeunes et de la Culture ; J’ai toujours été dans une pratique de terrain, au cœur d’une éducation populaire pas toujours aboutie dans sa pensée, mais volontaire dans sa mise en œuvre.

Arrivé à Lyon en 1998, je m’y suis assez vite installé. Après deux ans d’études un peu bâclées, quelques saisons touristiques entre les Alpes et les Landes, j’ai décidé que cette ville en valait bien d’autres mais qu’elle avait l’avantage d’avoir une taille humaine, une intense activité culturelle, bon réseau militant, un magnifique quartier ancien, des communautés populaires cosmopolites et surtout le quartier de la Croix-Rousse.  J’ai donc écumé la ville toutes ces années, passant d’un boulot à l’autre : maisons de l’enfance, maisons de quartier, maisons pour tous… Vie de quartier, démocratie locale, activisme culturel… Bénévolat associatif, Le RocképaMort, Radio Canut, la Brigade des Déménageurs… Salarié  de l’éduc’ pop’, militant  occasionnel, « fricoteur » comme me l’a un jour dit un pote, toujours entre deux postures, entre deux combats…

Depuis quelques temps je ressens le besoin de faire une pause dans cet activisme professionnel. A l’heure où il est de plus en plus difficile de faire la part des choses entre militantisme et carrière, j’ai envie d’interrompre momentanément ce parcours d’équilibriste pour prendre le temps de la réflexion. Lorsque je me demande quoi faire, le premier désir qui me vient à l’esprit est celui du voyage. Je ne parle pas ici du circuit touristique pour jeune occidental en mal de dépaysement, avec guide détaillé pour limiter les risques et hôtels civilisés pour limiter les rencontres autochtones, mais bien de ces voyages longs et périlleux qui changent en profondeur la personnalité. Je ne souhaite pas me rendre en avion dans un pays accueillant pour visiter les monuments historiques, pas plus que je n’ai envie de ces rituels imposés du circuit des visites et autres safaris photos. Non. Mon idée du voyage est un peu plus démodée que cela, elle se réfère à quelques aventuriers d’un autre genre qui savent partir sans but, sans itinéraire préétabli, sans connexion permanente avec le monde merveilleux de la consommation.

Mais attention, je ne suis pas non plus en quête de l’aventure extrême, il n’est pas ici question de tabula rasa, de vagabondage sauvage : je ne suis pas un clochard céleste, et d’ailleurs, en tant qu’européen, blanc, issus d’une classe moyenne de petite province, je serai bien mal placé et très peu respectueux de leurs dures conditions de vies pour aller jouer impunément sur les traces des émigrés clandestins, sans papiers, qui risquent leurs vies pour un rêve économique qu’ils ne trouveront peut-être jamais, les seuls vrais aventuriers du XXIème siècle.

Pour ma part, je ne suis qu’un passager du réel, et j’entends mener ce périple de façon simple, sans assistance touristique évoluée, avec des moyens raisonnables et quelques prises de risques calculées. Je compte partir vacciné, assuré, financé. En revanche, ni hôtels, ni guides. J’emporte un téléphone portable qui restera éteins la plupart du temps, et un netbook pour l’écriture et la logistique (couchsurfing, nouvelles aux proches). D’ailleurs, peut-être abandonnerai-je celui-ci après quelques temps…

Voici pour un rapide survol des conditions du voyage. Mais il reste quelque chose à définir, ce sont les raisons. On ne part pas comme ça sur la route avec juste l’idée de fuir le quotidien. Enfin si, on peut, beaucoup l’ont déjà fait, mais je ne m’en contente pas. Je ne recherche pas la solitude mais les rencontres, d’une part, et d’autre part j’ai besoin d’un prétexte pour aller au contact des gens.

Là est le lien avec l’éducation populaire. En effet, je suis de plus en plus convaincu qu’il y a dans ce courant d’idées un véritable levier pour transformer la société et orienter l’humanité vers une meilleure existence collective. Cependant, si l’éducation populaire existe indéniablement sur le territoire et dans la tradition politique française, il n’en va pas forcément de même dans tous les pays et son développement, quand elle existe, est très inégale selon les cultures.

D’où ma question principale : qu’en est-il de l’éducation populaire à travers le monde ?

Quels sont les endroits où elle est présente ? Qui la fait vivre ? Quels groupes, avec quelles structures, quelles organisations, quels moyens ? Quelles idées les anime et à qui ou quoi se réfèrent-ils ? Ainsi que d’autres questions qui seront définies au fur et à mesure (cf questionnaire type)…

Bien sûr, je ne prétends pas visiter la totalité des protagonistes de l’éducation populaire. Il ne s’agit pas d’une étude exhaustive, mais bien d’un fil conducteur destiné à influencer mon voyage. Pourtant, j’espère que cette démarche, originale car il n’existe à ma connaissance aucun équivalent, me permettra de produire un essai (livre, conférence, autre ?) susceptible d’intéresser à la fois les acteurs de l’éducation populaire mais aussi, pourquoi pas, d’autres interlocuteurs…